‹ Les récits d’Adrien Zograffi Tome IVChapitre 14 sur 15 · Chapitre 10

Chapitre 10

Ravie, Floritchica allait par toute la pièce remplie de fumée de tabac, embrassait la lettre de Miron, et répétait :
— Il est élu… Enfin, il est élu… Jassy a fait son devoir… Bucarest suivra l’exemple des Moldaves, n’en doutons point… Mais…

Elle serra les poings et regarda dans le vide :

— … par tous les saints du ciel ! Si les Valaques s’avèrent des brutes, alors… – tu l’as bien dit, Groza – malheur à eux ! Je vendrai tout, je me vendrai moi-même et nous trouverons les mille fusils nécessaires pour noyer, en une nuit, dans le sang, l’entêtement de ceux qui n’ont rien de sacré, à aucun moment de leur vie !

Nous n’étions là que nous sept : elle, Groza, Codreano, Élie, Spilca, Movila et moi. La troupe, après avoir relevé les sentinelles, était allée se coucher.

On ne parlait pas, et sûrement personne ne pensait non plus, car nous fûmes secoués par cette question soudaine d’Élie :

— Pourriez-vous me dire ce que nous faisons maintenant ici ?

Nous nous regardâmes, surpris, réveillés, Élie reprit et appuya :

— Oui : qu’est-ce que nous attendons maintenant ? Couza montera sur son trône ; nos amis boïars s’assoiront à leurs places. Et nous, les haïdoucs ? Nous réserve-t-on des places de sous-préfets ? N’est-ce pas plutôt une semaine de Passion haïdouque qui nous attend ? Et en ce cas, que diriez-vous d’une légion d’Amis de Saint-Pierre, qui nous renierait plus de trois fois, la main sur le cœur, devant la « justice populaire » de douze ciocoï ?

» Pour ma part, j’aime mieux ne pas mettre à l’épreuve l’amitié de ces braves boïars : l’homme de loi à sa loi ; le haïdouc au codrou ! Je vais ramasser mes frusques.

— Je crois que nous devons en faire tous autant ! dit Groza.

Et s’adressant à Floritchica :

— À moins que Floritchica Codrilor ne se sache protégée par domnitza de Snagov ?

L’ironie de Groza toucha une plaie vive :

— Non, ami… Ne doute pas de mon absolue sincérité ; à Snagov comme dans le codrou je suis restée ce que tu me connais, une haïdouque. Et si, un jour, nous devons comparaître devant la « justice populaire » dont parle Élie, tu verras que Floarea Codrilor et domnitza de Snagov font une même ennemie de l’iniquité humaine, et que cette ennemie ne sera pas plus protégée que Trasnila, par les assises des ciocoï.

» Je me suis résignée à faire, pour servir le paysan, ce que mon temps me permet, mais mon âme court plus vite que mon temps. Si j’ai préféré la haïdoucie diplomatique à celle du codrou, c’est parce que j’ai vu que cette dernière n’apportait aux ilotes que les tortures et les viols des potéras.

» Quant à la sincérité de nos amis boïars, ne vous attendez pas à ce qu’ils soient plus vertueux que saint Pierre. Ils nous renieront même jusqu’au bout, car les hommes d’une époque trouvent insensées les âmes qui courent plus vite que leur temps. Mais ce n’est pas pour cela que j’irai porter le deuil ! Tant pis pour mon temps : la vérité est dans mon cœur !

Groza alla prendre les mains de son amie :

— Pardonne-moi, Floritchica : je n’ai pas voulu être méchant avec toi…

— Il ne faut pas, ami… Ce qui est sincère est plus sacré que ce qui est divin : les dieux changent tous les mille ans et d’une nation à l’autre ; la sincérité parle la même langue aux hommes de toute la terre et depuis le commencement du monde.

Il était peut-être trois heures du matin quand une sentinelle entra et nous dit :

— Savez-vous ce qui se passe dehors ? Eh bien, ouvrez la fenêtre !

Floritchica ouvrit vivement : un tourbillon de fumée froide envahit la chambre. C’était du brouillard.

— Il est épais, dit le compagnon, à le couper au couteau ! Il ne nous est pas possible de voir à un mètre. Nous nous cognons aux arbres. Ce qu’il y a de pis, c’est que nous nous trahissons d’une lieue, car cela nous fait tousser comme des ânes.

— Eh bien, dit Groza, si vous toussez, l’ennemi toussera lui aussi et se trahira à son tour, à moins qu’il n’ait un soleil fourré dans sa chemise !

— Oui, mais, en toussant, il pourrait nous cracher de la mitraille en pleine figure ! grogna le haïdouc.

— Tu as raison. Appelle les hommes et prenez la faction derrière les fenêtres de la galerie. L’aube chassera peut-être le brouillard, et alors nous partirons.

Les sentinelles furent rentrées. Seul Trasnila voulut rôder autour de la maison. Les bras ballants comme des poteaux suspendus, il vint nous dire :

— J’ai de mauvais signes… Depuis deux jours mes oreilles piaulent, mon œil gauche frappe, frappe à me faire mal. Je crois que notre heure va sonner bientôt… Mon cœur me le dit. Pendant votre absence, des promeneurs, toujours les mêmes, passaient et repassaient en scrutant les lieux comme s’ils voulaient acheter la maison. Élie les a vus lui aussi. Tout le monde a pu les voir. Qu’est-ce que vous voulez : ils nous connaissent maintenant ; ils savent qui nous sommes. Cette nuit, je le leur ai bien crié dans le nez : Groza ! Codreano ! Les haïdoucs ! Ce n’est pas assez ?

C’était assez, nous le savions tous, et nous n’avions plus l’intention de nous payer de mots.

Ce que nous ignorions, et Trasnila aussi, c’était la présence d’Arghiropol, à la tête d’une vraie armée, dans nos parages.

Il se trouvait à Caldarushani bien avant minuit ; et, profitant de ce bienheureux brouillard, il nous enveloppait de très loin, en avançant à petits pas, sans tousser ni éternuer. Ou, s’ils l’ont fait, nous ne les avons entendus que trop tard, alors que toutes les issues nous étaient coupées.

L’encerclement se trahit d’abord par un bruit sourd qui venait des sabots des chevaux sur le sol détrempé. Immédiatement, nous sautâmes sur nos fusils : quarante hommes descendus de la montagne, plus nous vingt, de Snagov, plus vingt autres tziganes dégourdis, cela faisait en tout quatre-vingts paires de bras qui avaient quelque chose à défendre, quelque chose comme la liberté, par exemple, rien que la sainte liberté ! Alécaki, Marinoula, Evghénie et une douzaine de domestiques tziganes se tenaient prêts à recharger nos fusils de réserve dans la seule chambre que nous laissâmes éclairée, une espèce de réduit.

— Toi, Joakime, dit Floritchica au chantre, tu nous chanteras des cantiques ! Tu seras le psalmiste de notre dernière nuit de Snagov. Chante, mon brave, cela vaut plus qu’un fusil ! Et gare-toi des balles !

Peu après, dans la vapeur opaque qui se collait aux vitres comme de l’ouate, nous entendîmes des éternuements de chevaux et des voix qui ne se donnaient même plus la peine de parler bas. Le cordon des miliciens pouvait se trouver à une distance de cent mètres, et il avait la forme d’un fer à cheval. La maison était assise en haut d’une pente rapide qui allait droit à l’étang ; seul ce côté était libre, mais par où sortir les chevaux sans être entendus ? La boucle nous serrait de si près que tenter de nous échapper, en traînant les chevaux par la bride comme des aveugles, nous eût sûrement livrés au carnage.

— Ils doivent être dans les quatre cents ! dit Groza, après avoir fait un tour dehors.

— Et ce ne sont pas des potéraches mercenaires, répondit Floritchica, mais des miliciens, des soldats roumains ! Comme c’est triste… Je voudrais tomber la première dans ce massacre.

— Il n’y aura pas de massacre et personne ne tombera, car c’est moi qui commande par le brouillard !

Cette réponse, au milieu des ténèbres, était de Joakime. La masse des haïdoucs éparpillée dans toutes les pièces et prête à ouvrir le feu contre les assaillants attendit, silencieuse, une explication du chantre invisible. La flamme d’un cierge vacilla, Joakime parut déguisé en pope : soutane râpée, étole sur la poitrine et potcap crasseux sur la tête.

Nous le crûmes fou. Il s’arrêta et nous considéra avec sa bonne face :

— Non : pas de massacre ! Écoutez donc : vos chevaux sont là, derrière cette porte… Ils attendent d’être reçus dans vos salons aux tapis chers, comme autrefois les gros boïars et les diplomates. Faites-les traverser ces beaux appartements, sortez-les par la porte qui ouvre sur la pente de l’étang ; montez dessus et en route, à la nage, vers le salut, vers l’Éternel qui ne veut pas votre perte !

À ce moment, un vacarme assourdissant éclata dehors : au milieu des beuglements des vaches, des veaux, des moutons, tous les domestiques tziganes, une cinquantaine d’hommes, de femmes et d’enfants, hurlaient comme seuls les tziganes savent hurler :

— Le feu ! le feu ! sauvez-vous ! La maison brûle !

— Tu as mis le feu, Joakime ? demanda Floritchica.

— J’ai mis le feu aux communs pour provoquer du tapage et de la confusion. Mais pour l’amour de Dieu, profitez-en ! Aux chevaux ! Filez ! Ils sont dans la cour !

— Et toi ?

— Je vais au…

On n’entendit plus la fin de sa phrase : des sifflements puissants nous percèrent les oreilles, puis des salves épouvantables firent sauter les fenêtres en morceaux. Dans le bref silence qui nous sépara de la seconde décharge, la voix d’Arghiropol retentit :

— Ils ont mis le feu par stratagème ! Attention à l’étang ! Tirez dessus !

De nouveaux sifflements, et la maison subit une nouvelle décharge !

Quelques cris dans l’obscurité des chambres nous apprirent que nous avions des blessés. Furieux, Groza et Codreano voulurent commander le feu, mais Joakime les empêcha et introduisit les chevaux, en courant comme un ours, le cierge à la main :

— Vous êtes perdus si vous répondez ! À l’étang ! Vivement ! Moi, je vais…

Floritchica saisit le chantre dans ses bras :

— Embrasse-moi fort, Joakime ! Et adieu !

Les haïdoucs se précipitèrent à l’eau, chacun avec son cheval, ses armes et sa chance. Les tziganes et les autres domestiques furent envoyés vers la tribu qui se sauvait mieux que nous, mêlée au bétail et hurlant en commun.

L’ennemi n’osait pas pénétrer dans la maison et nous prendre d’assaut. Toutefois, pour parer à une attaque possible, les chefs décidèrent de partir les derniers.

Ah ! La douloureuse réflexion qui me poignarda le cœur en cette minute d’attente sous la fusillade crépitant de toutes parts. Je songeais à notre frère, ce milicien roumain, ce paysan, pour le bonheur duquel nous nous étions jetés dans la gueule du loup et qui nous crachait la mort, avec tant de soumission envers les Arghiropol, avec tant d’indifférence à l’égard des haïdoucs !

J’étais de la race de ces hommes qui brisent les cailloux avec les mains, qui couchent sur la neige comme sur de l’ouate, qui meulent des olives entre leurs mâchoires et qui veulent aimer toutes les belles tziganes de la terre. Je ne demandais pas à mon prochain qu’il me nourrît et n’acceptais pas non plus d’être son âne : je crois que c’est cela, la dignité. Quelle fraternité y avait-il donc entre cet animal qui nous fusillait et moi, pour lui sacrifier ma belle existence ? La haine m’agenouilla brusquement, prêt à tirer dans le tas ; Floritchica, qui était à ma droite, m’en empêcha promptement :

— Non… Pas inutilement… Lui, il est obligé. Puis, il a peur ; il est de mille ans en retard sur toi. Pardonne-lui !

· · ·

· · ·

Seuls, une dizaine de compagnons avaient réussi à passer entre les premières salves concentrées sur l’étang. Et nous étions là, anxieux, tapis sur la pente boueuse que la maison abritait contre les balles, quand, soudain, des sifflements arrêtèrent le feu sur tous les points ; Arghiropol demanda :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est un pope de Snagov qui dit que les haïdoucs ont fui depuis hier au soir !

— Amène-le ici !

L’incendie des maisonnettes domestiques n’avait ni dissipé le brouillard ni tant soit peu aidé à l’éclairage des lieux, mais un foyer d’opale assez transparent s’y était formé quand même, et autour de lui, nous voyions des ombres méconnaissables se mouvoir à pied et à cheval, sûrement les commandants.

C’est là que le bon Joakime trouva la mort.

Pendant qu’on le conduisait à tâtons, il entonna ce psaume, et sa voix, désespérément puissante, couvrit le bruit du départ des haïdoucs à la nage :

Éternel ! écoute ma juste cause ; sois attentif à mon cri ; prête l’oreille à la requête que je t’adresse sans qu’il y ait de tromperie sur mes lèvres. Que mon droit sorte en ta présence, que tes yeux regardent la justice de ma cause. Tu as sondé mon cœur, tu l’as visité de nuit, tu m’as éprouvé, tu n’as rien trouvé ; ma pensée ne va point au-delà de ma parole. Pour ce qui est des actions des hommes, je me suis gardé, selon la parole prononcée par ta bouche, des sentiers des violents…

— Ne hurle pas si fort, imbécile ! cria Arghiropol. On n’entend plus rien ! Que dis-tu ? Que veux-tu ?

« Éternel ! délivre-moi par ta main de ces gens, des gens du monde, dont le partage est dans cette vie, et dont tu remplis le ventre de tes provisions, tellement que leurs enfants en sont rassasiés et ils laissent leur reste à leurs petits-enfants – mais, moi, je verrai ta face en justice, et je serai rassasié de ta ressemblance quand je serai réveillé. »

— Pope idiot ! Tais-toi, et dis-moi vite pourquoi tu es venu ?

— Je suis venu, dit Joakime – et ce furent ses dernières paroles –, je suis venu te faire savoir ce proverbe de Salomon, qui dit :

La terre tremble pour trois choses, même pour quatre, et elle ne les peut supporter :

Pour le serviteur quand il règne…

… C’est la première des quatre choses qui font trembler la terre et qu’elle ne supporte pas, la seule qui t’intéresse : Pour le serviteur quand il règne ! entends-tu, Arghiropol ? Pour le serviteur ciocoï comme toi quand il règne… La terre tremble !

Une détonation. Floritchica pleurait. Des coups de sifflet, les salves reprirent, mais nous étions déjà loin, dans l’océan de brouillard et dans l’eau froide, au-dessus de laquelle émergeaient nos bustes et les encolures de nos chevaux, dont les têtes s’allongeaient comme des mufles de dragons.

Un peu plus tard, alors que nous suivions la berge en grelottant terriblement, une haute colonne de fumée traversée de flammes vermeilles montait droit vers le ciel au-dessus de la maison des haïdoucs ; preuve que Dieu, dans sa magnanimité, daignait recevoir la passion de nos sacrifices.

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