Chapitre 9
Pendant la halte de nuit que nous fîmes à Bouzeu, à mi-chemin entre Galatz et Snagov, Floritchica écrivit ce mot à nos amis Groza et Codreano :
« Descendez le plus rapidement possible. C… vient de poser sa candidature, et nous devons user des moyens extrêmes pour qu’il soit élu dans les deux pays. Dans ce but, je rassemblerai à Snagov le plus de boïars électeurs. Venez leur fourrer un peu la terreur dans les os ! »
« FLOAREA CODRILOR. »
Movila le vataf, qui fut le chef de notre garde au cours de ce voyage, partit en toute hâte porter la missive au père Manole, un de nos plus fidèles intermédiaires, le cabaretier-haïdouc qui nous avait approvisionnés pendant notre séjour d’hiver au Vallon obscur. Il tenait près du village de Lopatari, aux pieds mêmes des grosses montagnes buzoïennes, une de ces cârciuma 1 dans lesquelles le berger, le voleur et le haïdouc se coudoient à chaque instant sans jamais se questionner.
Père Manole et son fils étaient nos courriers, et pouvaient dire, jour et nuit, l’endroit où se trouvaient nos compagnons, mais ils se seraient laissé couper en morceaux plutôt que de le dire. Bien entendu, cette fidélité, quoique sincère, n’était pas moins récompensée. Nous n’oublions cependant pas que les autorités ennemies pouvaient payer encore plus grassement. Si jamais nous perdions cela de vue, elles se chargeaient de nous le rappeler promptement, comme ce fut le cas le jour même de notre retour à Snagov, quand nous apprîmes que deux haïdoucs, et non des moins enragés, avaient disparu pendant notre absence.
Cette désagréable nouvelle nous consterna. Il faut vraiment que l’homme soit beaucoup plus stupide que l’animal pour pouvoir sombrer ainsi, après avoir fait preuve, pendant de longues années, d’abnégation !
Floritchica les plaignit.
— Les malheureux ! Qu’est-ce qui leur manquait ici ? Et où trouveraient-ils plus d’affection ? Pourvu que nos amis descendent au plus vite, et qu’ils soient en nombre !
†
Les deux capitaines arrivèrent assez rapidement, par une nuit de brusque dégel et de boue affreuse, mais le nombre de leurs hommes s’élevait à peine à une quarantaine de fusils.
Ils avaient des mines pitoyables. Depuis la cessation de notre commerce, qui remontait à près de deux ans, les haïdoucs, obligés d’être sages, vivaient les six mois d’hiver sous terre, dans des hrouba 2 humides, malsaines, où hommes et bêtes se chauffaient à la chaleur que dégageaient leurs corps.
Groza, surtout, avait le visage bouffi et les genoux enflés. Toutefois, sa vaillance était restée la même et il souffrait sans se plaindre. Aux supplications de son amie d’enfance, le conjurant de se soigner, il répondit :
— Bah ! Cela n’en vaut plus la peine ! Aujourd’hui ou demain, d’une façon ou d’une autre, je serai guéri par le médecin qui enlève toutes les douleurs sans employer de cataplasmes. Mais au moins, ce jour-là, je n’aurai rien à regretter ; j’aurai vécu à ma guise, en faisant beaucoup de bien et beaucoup de mal, l’un et l’autre en leur temps. La progéniture du boïar prononcera mon nom avec épouvante jusqu’à la « neuvième génération », alors que le paysan ira peut-être, pour le repos de mon âme, élever une prière à son Dieu haineux et indifférent.
La traîtrise des deux haïdoucs achetés par Arghiropol ne le surprit point :
— Il faut compter avec ceux-là aussi… La forêt la plus verdoyante ne manque pas de branches sèches. Mais s’ils vous tombent dans la main, soyez sans pitié : écorchez-les vifs ! De plus coupable que le boïar, il n’y a que le haïdouc traître.
— Et toi, mon bon Joakime ? s’écria Floritchica, enlaçant le chantre par le cou et lui donnant deux baisers chauds sur les joues. Tu me parais un peu triste ! Es-tu malheureux ? Et pourquoi, bon Dieu, le serais-tu ? Nous sommes loin du temps sombre où les boïars te demandaient des chants séraphiques, t’accablaient de froids bijoux et te refusaient les amours terrestres dont tu étais privé. Ne t’es-tu pas rattrapé depuis ? N’as-tu pas encore rencontré la petite amie qui te permit de lui embrasser les pommes dures de sa poitrine ? Dis, brave Joakime, mon amant ! Te souviens-tu quand, alors que j’avais à peine quinze années, je te laissais me toucher les seins ?
Le vieux chantre se mit à pleurer. Il avait un nez bleu qui coulait, des bajoues flasques et des yeux troubles hors des orbites.
— Non… Floritchica… non ! balbutia-t-il. Rien de tout cela… Je suis encore aujourd’hui tel que ma mère m’a mis au monde… Tout insecte rencontre sa compagne, et ensemble ils connaissent la vie. Moi, je ne la connais pas : je vis comme un porc qui a été châtré à l’âge de six semaines. J’ai vécu, j’ai vieilli et je mourrai comme un porc châtré ! La haïdoucie elle-même me refuse ce que Dieu n’a pas voulu me permettre de goûter.
Joakime leva les bras :
— Mais, Seigneur – toi qui es dans le cœur de toute créature –, tu sais que je n’ai jamais songé à prendre de force, ou à acheter avec des bijoux, ce que tu as jugé bon de me refuser ! Et haïdouc, hors-la-loi, je n’ai pas plus tendu ma main sur la femme égarée dans le codrou 3 que je n’ai touché le fusil pour abattre quoi que ce fût de tes œuvres ! Tu l’as voulu ainsi… Que ta volonté soit faite, Seigneur, mais je pâtis beaucoup de n’avoir pas connu toute la vie, telle que tu la permets à tes plus minuscules insectes !
†
Les lamentations de Joakime, la maladie de Groza, la tristesse qui accablait Codreano même et la troupe des haïdoucs nous avaient fait pressentir que tout effort humain touche un jour à sa fin. Et, au-dehors, il en était comme dans nos âmes. Une forêt de branches noires, humides et nues, qui s’égouttaient. Un ciel lourd, écrasant… Des corbeaux par milliers…
Oh, l’inanité de nos élans !
Le même désarroi régnait dans l’esprit des hommes politiques, amis et ennemis harcelés et affolés par la bande des candidats, une douzaine de princes de tout calibre et de boïars crevant de suif, tous prêts à vendre leur âme au diable contre six mois de règne. L’union des principautés les tracassait si peu qu’ils eussent volontiers acquiescé au dépècement de leur patrie en douze, vingt-quatre, trente-six parcelles, pourvu que chacun pût y trouver un petit trône !
Heureusement, l’intérêt de l’étranger – particulièrement celui de Napoléon III – ne s’accordait pas avec le désir de la meute princière. Il faut reconnaître aussi, comme dans toute chose humaine, que, dans les deux Assemblées électorales, il existait une poignée de boïars franchement désintéressés, sincèrement patriotes. Ils tenaient le bon bout et savaient ce qu’ils voulaient, alors que les autres changeaient d’opinion selon les arguments des partisans qui les assiégeaient.
Je les ai vus, les uns et les autres, lors de cette grande réunion qui fut décisive et la dernière dans la maison de Snagov. Elle eut lieu deux jours après l’arrivée des haïdoucs, appelés au secours de notre cause commune.
Les débats, les exhortations durèrent jusqu’à minuit. Le nom de Couza était constamment repoussé avec les mêmes arguments par la majorité des électeurs hésitants :
— Nous ne le connaissons pas… Nous ne l’avons jamais vu… Nous ne savons pas ce qu’il est capable de faire… Et puis, on le dit un peu volage, un peu autoritaire, voire brutal avec ceux d’entre nous qui possèdent beaucoup de propriétés… Il pourrait passer par-dessus nos têtes et nous dépouiller de nos biens… Ce n’est pas cela que nous voulons… Il faut aller doucement.
Comme nos meilleurs piliers, l’abbé Uhrich et l’hetman Miron, se trouvaient à Jassy, Floritchica s’épuisa à réfuter la malveillance opiniâtre de ces boïars qui ne voulaient qu’une chose : maintenir leurs privilèges coûte que coûte. Elle fut, ce soir-là, d’une bonté angélique : aucune parole dure, aucune vexation ; des prières, des supplications :
— Ayez un peu de bonne volonté dans cette circonstance historique ! Profitez du concours généreux qui nous vient du dehors et soyez à la hauteur de votre tâche : l’indépendance et l’avenir des principautés dépendent de la décision que vous prendrez cette semaine. Et Couza est le seul homme capable en ce moment d’étouffer toutes les querelles, de s’élever au-dessus des ambitions et des intérêts personnels pour forger la Roumanie unie de demain. Ne craignez pas non plus qu’il vous dépossède, il est lui-même boïar et propriétaire.
» Certes, il faudra faire des sacrifices ! Mais n’oubliez pas que le lopin de terre dont vous vous séparerez est dû à l’ilote. En le lui rendant, vous ne faites preuve que de la plus élémentaire justice : le paysan aussi a le droit d’avoir une patrie !
Empêtrés dans leur impuissance à trouver un argument honnête, les boïars passaient du verbiage le plus creux au silence renfrogné.
Minuit nous trouva là.
†
À ce moment, le son d’une cloche connue et l’arrêt brusque d’un cheval nous firent savoir que le courrier de Jassy arrivait par exception.
Tout le monde fut debout. Un jeune paysan au regard intelligent parut, une lettre cachetée à la main, ôta son bonnet et cria avec frénésie :
— Vive Couza ! Vive la Moldavie !
Floritchica éclata en larmes, serra le paysan dans ses bras et, décachetant la lettre, lut en sanglotant :
ALEXANDRE JEAN Ier COUZA
Prince de la Moldavie
à l’unanimité des voix – le 17 janvier 1859
Miron
À peine avait-elle fini de lire, et alors que nos amis et une partie des boïars hésitants se jetaient dans les bras les uns des autres, la grande porte s’ouvrit violemment à deux battants, Trasnila hurla :
— Groza ! Codreano ! Les haïdoucs !
La foule des hors-la-loi, les deux chefs en tête, fit irruption dans l’assemblée au milieu d’un ébahissement général. Nous-mêmes en fûmes surpris, le coup n’étant ni prévu ni convenu. Quarante poitrines mugirent :
— Vive Alexandre Jean Couza, le prince de la Roumanie de demain !
Groza, promenant un regard plein d’éclairs, prononça en scandant les mots :
— Vivent, également, les boïars valaques qui éliront Couza à leur tour ! Et ceux qui ne l’éliront pas, malheur à eux ! Malheur à leurs enfants ! Le feu et le sabre nous vengeront promptement !
Amis et ennemis, se croyant la proie d’un cauchemar, tournèrent dos, muets, coururent à leurs chevaux et à leurs voitures. La nuit humide les engloutit, eux et leurs pensées.
Qu’est-ce qu’ils allaient faire ? Éliraient-ils Couza ?
Nous ne devions le savoir qu’une semaine plus tard et, hélas, dans quelles conditions 4 !
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