‹ Les récits d’Adrien Zograffi Tome IVChapitre 5 sur 15 · Chapitre 1

Chapitre 1

Ami qui m’écoutes, je suis un homme de quatre-vingts ans, mais dont le cœur ignore la vieillesse. Si tu ne sais pas ce que cela veut dire, ne perds pas ton temps à m’écouter ! Car cela veut dire que, dans la fourmilière humaine, il y a des hommes qui n’ont pas assez de leur propre vie, de leur souffrance, de leur bonheur, et qui se sentent vivre toutes les vies de la terre ; mille béatitudes ne les empêchent pas d’entendre un gémissement ; mille douleurs ne peuvent les priver d’une seule joie.

Ce sont les hommes-échos : tout résonne en eux ! Ils entendent, la nuit, le cri de la chair humaine mordue par la férocité du plaisir ; le jour, ils sursautent avec tous les corps entaillés par la bestiale peine du travail qu’on n’aime pas.

Je suis un de ces hommes-là : je suis un haïdouc !

Si tu ne l’es pas, si tu es content de ta vie, de celle de tes parents et de tes amis, ou si tu n’es mécontent que de ce qui t’arrive à toi et aux tiens, alors tu ne me comprendras pas, car, à l’encontre de tes sentiments, moi j’aime à me mêler de tout ce qui est humain, et il ne m’est pas indifférent que mon semblable vive sous le règne de la justice, ou bien qu’une plainte doive être formulée, par lui ou contre lui.

Oh ! Il ne faut pas me prendre pour un pur ou un apôtre ! Non. Je suis capable de faire du mal, mais mon péché est de ceux qui sont inévitables à la vie, et ne sont jamais une calamité pour le monde. Et puis, là où la Bonté ne peut rien, moi je ne peux pas davantage.

Dans cette maison des haïdoucs dont le souvenir m’est si cher, nous avons aimé, et nous avons été aimés. C’est cela dont je me souviens. La haine… Que le diable l’emporte ! Je la chasse de ma pensée. Nous y étions venus avec le désir de changer la face du monde ! Nous n’avons fait que peu de chose, et, en récompense, il y eut notre perte. C’est le bilan de toute vie qui veut embrasser la terre.

Mais quelles heures inoubliables nous y vécûmes !

D’abord, le domaine de Snagov, c’est l’oasis d’amour de cette vaste plaine valaque qui noie Bucarest comme dans un désert. Sa forêt, baignée par un soleil impitoyable les jours d’été, est d’autant plus estimée qu’on la sait solitaire. Son étang, qui couvre quelques centaines d’hectares, est parsemé d’îlots touffus qui se profilent en zigzag comme d’énormes bonnets montagnards flottant à la dérive. Le gibier, le poisson, les écrevisses y abondent. Une large écharpe de roseaux, haute de dix pieds, couronne l’étang presque sans interruption, offre asile aux lièvres et ombrage les milliers de grenouilles qui fuient la chaleur estivale. Quelques saules pleureurs, maussades et indiscrets, telle une rangée de moines sauvages, se penchent sur sa surface avec une obstination de vrais confesseurs. De distance en distance, le nénuphar, roi de la pureté – émergeant avec son cortège de palettes crevant de sève –, veille fièrement à la solitude lacustre.

Ce n’était pas tout à fait une solitude, car la maison de l’amitié, de l’amour, des luttes généreuses, emplissait l’air de ses clameurs aux époques où sa belle maîtresse y séjournait.

Sise sur un tertre qui lui permettait d’avoir vue sur l’immense étang, elle donnait l’impression de vouloir prendre le vol grâce à ses avant-toits qui se prolongeaient comme des ailes. Portes, fenêtres, galeries, balcons, tout y était abrité contre les intempéries. Et aucun mur de clôture ; pas même une haie, ou une palissade ; rien ne la défendait du dehors. Des kiosques, çà et là, envahis par le houblon. Un peu à l’écart, la cour tapageuse des travaux domestiques et des élevages de toutes sortes : chevaux, vaches, brebis, porcs et la basse-cour avec ses innombrables poules, oies, canards, paons, pigeons. De gros chiens bergers en étaient les seuls gardiens. Une douzaine de ménages tziganes, quintuplés par le nombre des enfants, y vivait librement à une époque où l’esclavage était général. Ce furent, dans le pays, les premiers tziganes rendus à la liberté. Floritchica, en les achetant comme du bétail, en même temps que le domaine, fit acte public de libération. Elle n’en tira nul orgueil, mais beaucoup de satisfaction, car ils devinrent ses amis les plus dévoués. Une partie d’entre eux était des « sédentaires », les autres, dès fin avril et jusqu’en septembre, s’en allaient vagabonder par tout le pays en y exerçant leurs divers métiers : danseurs d’ours, chaudronniers, serruriers, artisans primitifs de cuillers en bois, de baquets à lessive, étameurs, et, leurs femmes, diseuses de bonne aventure.

Ironie du sort : le peuple de la terre le plus avide de liberté fut soumis à l’esclavage par les représentants de la nation la plus esclave de toutes celles qu’opprimait le Grand Turc ! Les trônes se vendaient, à Stamboul, aux enchères, mais des enchères dissimulées ; le boïar roumain, lui-même un raïa méprisé, vendait ses tziganes aux enchères publiques, tel du bétail. Néanmoins, ce peuple à moitié vêtu, et sur lequel on avait droit de vie et de mort, resta inébranlable dans sa bonne humeur. Ce fut lui qui nous reçut avec le plus de sincérité, le plus d’enthousiasme, à notre arrivée à Snagov.

Une voiture à huit chevaux était venue nous prendre à Galatz où Floritchica se fit annoncer comme rentrant, soi-disant, directement de Constantinople. Seuls nous deux, elle et moi, prîmes place dans la voiture. Nos dix-huit compagnons, transformés en une garde digne de domnitza de Snagov, nous suivirent à cheval. Leurs costumes nationaux – faits d’étoffe blanche brodée de laine multicolore – attirèrent l’admiration de tous les habitants, hors toutefois l’allure de l’énorme Trasnila, le tzigane libéré du monastère Orbou, qui effraya les enfants des villages. Il était, en effet, épouvantable, avec sa face de diable et son corps de géant, qui éreintait le plus solide cheval en moins d’une heure, ce qui l’obligeait à courir, la plupart du temps, à pied, traînant l’animal par les brides et suant à grosses gouttes. En ces moments-là, l’effroi des paysans se tournait en hilarité. Floritchica rit aux larmes tout le long du voyage.

Mais le comique le plus impayable de cette rentrée fut l’apparition de Trasnila à Snagov. La tribu tzigane, au complet, était sortie avec marmaille, chiens, chats et même quelques pourceaux. Des visages basanés, luisants et tragiquement épanouis ; des yeux écarquillés par l’exaltation ; dents blanches, poitrines nues. Impossible de percevoir un mot dans la tempête des gestes et des vociférations. C’était très gai, on le voyait bien, mais pas clair, et facile à prendre pour de l’hostilité. On versait des seaux d’eau au-devant de la voiture, souhait d’abondance. On dansait les affolantes geamparale. Les marmitons se roulaient par terre, la tête en avant. Et tout ce monde voulait toucher de la main les vêtements de sa maîtresse.

Ceci, avant que la joyeuse compagnie se fût aperçue de la présence de Trasnila, qui nous suivait le dernier.

Dès que la troupe s’arrêta et que l’ancien « cornard » se découvrit aux yeux de la tribu, la stupéfaction étrangla d’abord tous les gosiers, puis la fête se précipita de plus belle, et sans ménagement sur l’heureux Trasnila. C’en fut vite fait de sa masse, de sa force et de son costume brodé. La joie tzigane ne connaît pas de limite et se distingue à peine de l’agression. En un clin d’œil – pris par les mains, les pieds et la tête –, notre colosse disparut sous l’élan de cette sympathie écrasante. On le fouillait, et nous ne savions pas si c’était pour le baiser ou le mordre. Les hurlements en langue tzigane permettaient encore moins d’y comprendre quelque chose.

Floritchica crut qu’ils allaient le lyncher et leur cria de toutes ses forces :

— Ne le tuez pas !… Il est des vôtres !…

— Diable ! Nous voyons bien qu’il est des nôtres ! répondit une femme qui contemplait la mêlée ; c’est pour cela qu’on le caresse. Un tel « morceau de tzigane », ça vaut bien la peine de le « manger » un peu !

Et voilà que Trasnila, tout poussiéreux et débraillé, apparaît hissé au-dessus d’une masse compacte qui l’emmène en triomphe devant Floritchica et crie en chœur :

— Domnitza !… domnitza !… Nous voulons Trasnila pour bache-boulouk-bacha 1 !

La maîtresse donna la consécration :

— Qu’il le soit !…

Et disparut dans la maison, suivie de nous tous, alors que Trasnila se voyait cerné par une ronde dansante de sujets, heureux d’avoir mis à profit leur liberté pour se donner un maître.

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