Chapitre 2
Je ne sais pas de qui elle tenait, cette ancienne bergère de Lipia, le charmant domaine de Snagov. Comment, par quel coup de fortune, la fillette aux pieds nus du village le plus voleur du département de Buzeu – l’amie de Groza, l’amante vierge de Cosma, Floritchica, ma mère – avait-elle pu devenir : domnitza de Snagov ?
Ce côté de sa vie me resta toujours obscur. Je ne l’ai jamais questionnée, par pudeur, et elle ne m’en a pas parlé.
En arrivant à Snagov, j’espérais trouver le personnage généreux qui l’avait gratifiée de ce don en tout point royal. Il n’en fut rien : dans une dizaine de pièces spacieuses, primitivement mais confortablement meublées, se promenaient deux femmes et un homme, pensionnaires à vie, tous les trois d’âge plus qu’incertain, humbles d’allure, pauvres d’esprit.
Chacune de ces trois créatures avait son histoire qui expliquait sa présence dans la maison de la haïdouque, et deux d’entre elles méritent une brève narration. La troisième, la malheureuse Evghénie, n’inspirait que pitié : fille cadette de parents peu aisés, mais orgueilleux et sans cœur, elle avait été sacrifiée au bénéfice de sa sœur aînée et mise au couvent, d’où, à la mort des cruels auteurs de sa vie, elle se sauva et vint échouer à Snagov. Les habitués de la maison l’avaient appelée : la religieuse malgré elle. Et quoique venue un peu tard à la vie qu’on lui avait refusée, Evghénie, tout effacée qu’elle était, réussit quand même à mordre au fruit qui est notre plat de résistance « aussi longtemps que nos oreilles brûlent et que nos tempes éclatent », comme disait Cosma.
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Bien plus gaillarde était l’histoire de l’autre femme, la Marinoula joyeuse de jadis, surnommée la Cavalière précisément à cause de l’aventure amoureuse qui la fit tomber, du « neuvième ciel » de la galanterie, dans l’enfer du sarcasme.
Grande dame boïarde mariée à un riche seigneur totalement niais. Beauté de pivoine, démarche d’oie, intelligence de brebis et un tempérament à éreinter un escadron en une nuit.
Comme dans la plupart des maisons nobles de son temps, les brillants officiers des armées russes d’occupation trouvaient, chez Marinoula, logis, couvert, et ce supplément qui rend une hospitalité orientale inoubliable. L’heureux époux ne se souciait de rien. Marinoula, elle, se souciait uniquement de l’odieux souvenir que les irrésistibles conquérants, pourris jusqu’à la moelle, laissaient fréquemment à leurs imprudentes maîtresses. Du reste, elle en faisait fi.
Et en effet, le malheur ne lui vint pas des innombrables assauts qu’elle dut supporter, mais de l’indifférence câline d’un colonel de cavalerie. Le malin jouait de la fidélité qu’il disait devoir à sa femme, puis, un jour, avec une pirouette de cosaque, il tourna la tête de la pauvre pivoine en lui déclarant :
— Oui ! Je te veux ! Mais rien qu’à moi, toute à moi !
— Comment ça ? balbutia-t-elle, ravie.
— Très bien : tu me suivras ! Nous partons dans trois jours. L’empereur nous rappelle.
Le matin du départ, le colonel trouva Marinoula blottie dans son traîneau, au lieu du rendez-vous. Et la glissade sur la neige commença, non sans que le cavalier se fût d’abord assuré que « la cavalière » emportait avec elle l’or et les bijoux.
Le voyage ne fut pas long. Notre divinité nationale ne toléra pas le rapt de cette parcelle de terre moldave.
Une nuit d’amour à Ounghéni ; un arrêt franc devant le Pruth gelé ; une bonne raclée cosaque suivie d’un vol aussi chevaleresque, et voilà Marinoula revenue de son rêve ! Devant elle : la sainte Russie de son galant colonel ; derrière : un mari revenu, lui aussi, de sa myopie, et qui avait demandé et obtenu le divorce.
Furieux de l’insulte subie avec éclat, son mari la laissa dégringoler dans la plus atroce misère. Elle vendit tout, pour se nourrir, jusqu’à ses fourrures et à son petit bonnet d’astrakan, qu’elle portait si fièrement incliné sur une oreille. Ses vertueuses amies, ayant des comptes à lui demander pour cet outrage aux bonnes mœurs, lui fermèrent les portes.
Traînant ses pas dans la neige, la tête enveloppée d’un châle, elle entendit les gamins de la rue lui demander à leur tour des comptes, mais seulement pour la perte de son bonnet :
Ma-ri-nou-la ! Ma-ri-nou-la !
Qu’as-tu fait de ta ca-tchou-la ?
Floritchica la découvrit un jour dans cet état, ne lui demanda aucun compte et lui offrit son hospitalité, qui ne manquait de rien.
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L’histoire du troisième pensionnaire de la maison, celle du bon Alécaki, était un peu tragique.
Par une belle matinée de printemps, se trouvant dans la voiture du pacha de Silistrie, qui faisait une tournée d’inspection dans son pachalik, Floritchica aperçut deux exécuteurs turcs et un aga s’apprêtant à couper la tête à un homme. Ils le traînaient près d’une fontaine, lui attachaient les mains derrière et disposaient le billot et le glaive.
Notre amie fit arrêter la voiture et descendit :
— Je veux savoir de quoi il s’agit ! dit-elle au vieux pacha.
— De quoi il s’agit ? miaula le satrape, mais tu le vois bien, ma chère ! On coupe une tête. Tu ne voudrais pas t’arrêter aujourd’hui partout où l’on coupe une tête, rien que pour savoir de quoi il s’agit !
Il s’agissait pourtant du pauvre Alécaki, lequel, sur la demande de Floritchica, raconta séance tenante ce qui suit :
Douanier à Silistrie, Alécaki passait pour l’homme le plus honnête du vilayet. Il était veuf. Ses trois enfants, un garçon et deux filles, l’aidaient dans son travail, qui consistait, depuis environ quinze ans, à rester assis à la turque sur un matelas et à percevoir les droits d’entrée sur les marchandises qui arrivaient à son débarcadère du Danube. Il n’y eut jamais de plainte portée contre lui. Les sommes à forfait qu’il devait au sultan tous les mois, l’aga les encaissa en nature. Et ici l’affaire se complique.
Le douanier, affable comme tous les Orientaux, passait son temps à bavarder interminablement avec ses amis, pour lesquels il y avait toujours de la place sur le matelas. On buvait sans cesse de petites tasses de café. On fumait des tchibouks 1.
Pendant ce temps, ses filles et le garçon apportaient des sous, les donnaient à leur père et retournaient au poste. Alécaki soulevait un coin du matelas, fourrait l’argent dessous, et continuait la partie de plaisir, qui se terminait à la nuit. Il détestait les comptes. Tout juste s’il se donnait la peine de mettre l’argent sous le matelas et de l’en sortir pour les menus besoins de sa famille.
Mais probablement n’était-il pas le seul à l’en sortir, car, à la fin d’un mois, quand l’aga se présenta pour réclamer son dû, ce fut en vain que le douanier souleva le matelas, le renversa, bouleversa la chambre : à peine trouva-t-il quelques piastres et irmiliks, çà et là ! Navré, il expliqua à l’homme du sultan :
— Point d’affaires ! Point d’argent, aga !
L’aga était arabe et se contenta de répondre par un seul mot :
— Malèche ! ce qui voulait dire : ça ne fait rien !
Et s’éloigna, docile. Mais Alécaki s’aperçut un jour que l’aga s’attardait un peu trop à plaisanter avec ses filles près du débarcadère. Toutefois, comme le généreux fonctionnaire continuait à répondre : Malèche ! à chaque malheureuse fin de mois, le douanier ferma les yeux sur ce que l’autre prenait en nature, oublia les mécomptes du maudit matelas et livra entièrement son cœur à ses bons amis – jusqu’au moment où sa fille aînée vint lui dire que l’aga l’avait engrossée. Alors, le père s’émut et appela le malfaiteur. Celui-ci répondit :
— Malèche ! Ça ne fait rien !
Et répara le mal en obligeant un bon diable de raïa à épouser la fille mère.
Peu de temps après, la seconde fille du douanier suivit le chemin de la première. Ce fut un nouveau malèche ! et un second raïa.
Maintenant, Alécaki vivait heureux : à ses déficits mensuels l’aga, reconnaissant, répondait de loin par un malèche ! et passait. De filles, le brave père n’en avait plus à fournir.
Par contre, l’aga en avait deux, lui aussi. Et ce fut le fils du douanier qui, à son tour et pour venger ses sœurs, les rendit grosses. Après quoi, il disparut dans le monde, sans une pensée pour son pauvre père qu’il laissait sur un matelas devenu brûlant.
Les suites de cette action irréfléchie faillirent être sérieuses. L’aga – par cette belle matinée qui précisément coïncida avec le passage de Floritchica – vint, accompagné de deux bourreaux, trouver Alécaki. Comme il n’aimait pas le bavardage, il dit simplement :
— Je viens pour te couper la tête !
Le douanier entendit bien, vit le glaive, le billot, et sentit ses cheveux devenir blancs.
Toutefois, il eut la force de questionner :
— Pourquoi veux-tu me couper la tête, aga ?
— Parce que ton fils a rempli mes deux filles…
— Eh bien : n’as-tu pas rempli les miennes ?…
— Malèche ! Tu ne m’avais pas payé.
— Mais, aga ! tu disais que cela ne faisait rien ?
— Malèche ! Lève-toi et suis-nous !
Floritchica demanda au pacha de Silistrie d’ordonner sur-le-champ la mise en liberté d’Alécaki – ce que le bon pacha fit, rien qu’en levant son index – puis, notre amie déposa entre les mains de l’homme du sultan les sommes dues au sultan.
— Et mes deux filles enceintes ? s’écria l’Arabe.
— Malèche, aga ! lui répondit domnitza de Snagov.
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