‹ Les RévoltésChapitre 17 sur 22 · Scène V.

Scène V.

LES PRÉCÉDENTS, LE BARON, à la fenêtre.

LE BARON.

Caroline !

BRÊME.

Qu’est cela ? (Il ferme la lanterne et retient Caroline, qui veut se lever.)

LE BARON.

Caroline !… N’êtes-vous pas là ? (Il entre.) Point de bruit. Où suis-je ? Que je n’aille pas me fourvoyer ! Juste vis-à-vis de la fenêtre, est la chambre à coucher du père, et ici, à droite, à la cloison, la porte de la chambre de la fille. (Il tâtonne de côté et trouve la porte.) C’est ici ; elle n’est qu’appuyée. Oh ! comme l’aveugle Cupidon sait bien se retrouver dans l’obscurité.

(Il entre.)

BRÊME.

Dans le piége ! (Il ouvre la lanterne, court à la porte de la chambre et pousse le verrou.) Fort bien, et le cadenas est déjà prêt. (Il pose un cadenas.) Et toi, coquine, c’est ainsi que tu me trahis ?

CAROLINE.

Mon père !

BRÊME.

Que tu sais feindre avec moi la confiance ?

LE BARON, de la chambre voisine.

Caroline ! Que veut dire cela ?

CAROLINE.

Je suis la plus malheureuse fille qui soit sous le soleil !

BRÊME, haut, devant la porte.

Cela veut dire que vous coucherez là, mais seul.

LE BARON.

Scélérat !… Ouvrez, monsieur Brême ! La plaisanterie vous coûtera cher.

BRÊME.

C’est plus qu’une plaisanterie, c’est l’amère vérité.

CAROLINE, à la porte.

Je suis innocente de la trahison.

BRÊME.

Innocente ?… Trahison ?…

CAROLINE, à genoux devant la porte.

Ômon bien-aimé, si tu pouvais voir comme je suis ici prosternée devant le seuil ; comme je me tords les mains de désespoir ; comme je prie mon père cruel !… Ouvrez, mon père… Il n’écoute pas, il ne me regarde pas. Ô mon bien-aimé, ne me soupçonne pas : je suis innocente.

BRÊME.

Toi, innocente ? misérable ! fille perdue ! honte de ton père ! tache éternelle sur l’habit d’honneur qu’il vient de revêtir dans ce moment ! Lève-toi, cesse de pleurer, ou je te traîne par les cheveux loin du seuil que tu ne devrais plus passer sans rougir. Comment ! à l’heure où Brême s’élève au rang des plus grands hommes de la terre, sa fille se dégrade à ce point !

CAROLINE.

Ne me repoussez pas, ne me rejetez pas, mon père ! Il m’a fait les plus saintes promesses.

BRÊME.

Ne m’en parle pas ; je suis hors de moi. Quoi ? Une fille qui devrait se conduire comme une princesse, comme une reine, s’oublier complétement ? J’ai peine à me retenir de te battre à coups de poing, de te fouler sous mes pieds. Entre ici ! (Il la pousse dans sa chambre à coucher.) Ce cadenas français te gardera bien. De quelle fureur je me sens transporté ! Ce serait la vraie disposition pour sonner la cloche… Mais non, Brême, possède-toi !… Réfléchis que les plus grands hommes ont éprouvé mainte disgrâce dans leurs familles. Ne rougis pas d’une fille impudente, et songe que l’empereur Auguste, dans le temps même où il gouvernait le monde avec sagesse et puissance, versait des larmes amères sur les déportements de sa fille Julie. Ne rougis pas de pleurer de ce qu’une fille pareille t’a trompé ; mais songe aussi, en même temps, que le but est atteint, que l’ennemi enfermé se désespère, et qu’une heureuse issue attend ton entreprise.

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