Scène III.
CAROLINE, puis LE BARON.
CAROLINE, après s’être promenée quelque temps en rêvant.
Il ne me quitte pas un moment : même en rêve, je le voyais encore. Oh ! si je pouvais croire son cœur et ses vues aussi honnêtes que sont charmants et séduisants ses regards et sa conduite ! Hélas ! et la manière dont il sait tout dire !… Comme il s’exprime noblement ! Que l’on dise ce qu’on voudra : ils sont grands les avantages que donne à un homme de noble naissance une éducation conforme à son rang. Ah ! si j’étais son égale !
LE BARON, à la porte.
Êtes-vous seule, bonne Caroline ?
CAROLINE.
Monsieur le baron, d’où venez-vous ? Éloignez-vous ! Si mon père arrivait ! Ce n’est pas bien de me surprendre ainsi.
LE BARON.
L’amour, qui m’amène, sera aussi mon intercesseur auprès de vous, adorable Caroline ! (Il veut l’embrasser.)
CAROLINE.
Retirez-vous, monsieur le baron ! Vous êtes bien hardi ! D’où venez-vous ?
LE BARON.
Un cri m’éveille : je descends à la hâte, et je trouve que mon neveu est tombé et s’est fait une contusion. Je trouve votre père occupé autour de l’enfant ; votre cousine arrive aussi ; je vois qu’il n’y a point de danger, et je me dis : « Caroline est seule ! » Et, à chaque occasion, qui peut me venir à la pensée si ce n’est Caroline ? Les moments sont précieux, belle, aimable enfant ! Avouez-moi, dites-moi que vous m’aimez. (Il veut l’embrasser.)
CAROLINE.
Encore une fois, monsieur le baron, laissez-moi, et sortez de la maison !
LE BARON.
Vous avez promis de me voir aussitôt que possible, et maintenant vous voulez m’éloigner ?
CAROLINE.
J’ai promis de me trouver demain, au lever du soleil, dans le jardin ; de me promener avec vous, pour jouir de votre société : je ne vous ai pas invité ici.
LE BARON.
Mais l’occasion…
CAROLINE.
Je ne l’ai pas fait naître.
LE BARON.
Mais j’en profite : pouvez-vous m’en blâmer ?
CAROLINE.
Je ne sais ce que je dois penser de vous.
LE BARON.
Vous aussi… permettez-moi de vous l’avouer franchement… vous aussi, je ne vous reconnais pas.
CAROLINE.
En quoi donc suis-je si fort changée ?
LE BARON.
Pouvez-vous encore le demander ?
CAROLINE.
Il le faut bien : je ne vous comprends pas.
LE BARON.
Dois-je parler ?
CAROLINE.
Si vous voulez que je comprenne.
LE BARON.
Eh bien, depuis trois jours que je vous connais, n’avez-vous pas cherché toutes les occasions de me voir et de me parler ?
CAROLINE.
Je ne le nie pas.
LE BARON.
Chaque fois que j’ai porté les yeux sur vous, ne m’avez-vous pas répondu par vos regards ? et quels regards !
CAROLINE, avec embarras.
Je ne peux voir mes regards.
LE BARON.
Mais sentir ce qu’ils signifient… À la danse, quand je vous ai pressé la main, n’avez-vous pas pressé la mienne ?
CAROLINE.
Je ne m’en souviens pas.
LE BARON.
Vous avez peu de mémoire, Caroline. Lorsque nous valsions sous le tilleul, et que je vous ai pressée tendrement contre moi, Caroline ne m’a pas repoussé.
CAROLINE.
Monsieur le baron, vous vous êtes mal expliqué ce qu’une bonne jeune fille sans expérience…
LE BARON.
M’aimes-tu ?
CAROLINE.
Encore une fois, laissez-moi ! Demain matin…
LE BARON.
Je dormirai profondément.
CAROLINE.
Je vous dirai…
LE BARON.
Je n’entendrai rien.
CAROLINE.
Eh bien, laissez-moi.
LE BARON, s’éloignant.
Oh ! je suis fâché d’être venu.
CAROLINE, seule, après avoir fait un mouvement, comme pour retenir le baron.
Il s’en va : je dois le renvoyer ; je n’ose le retenir. Je l’aime et je dois l’écarter. J’ai été imprudente et je suis malheureuse. Elles sont évanouies mes espérances de cette belle matinée ; ils sont bien loin les songes dorés dont j’osai me nourrir. Oh ! qu’il faut peu de temps pour changer notre sort.