‹ Les RévoltésChapitre 3 sur 22 · Scène IV.

Scène IV.

CAROLINE, BRÊME.

CAROLINE.

Cher père, comment va-t-il ? Que fait le jeune comte ?

BRÊME.

C’est une forte contusion ; mais j’espère que la lésion ne sera pas dangereuse. Je ferai une excellente cure, et, à l’avenir, chaque fois que M. le comte se regardera au miroir, en voyant la cicatrice, il se souviendra de son habile chirurgien, son Brême de Bremenfeld.

CAROLINE.

Pauvre comtesse ! si seulement elle n’arrivait pas dès demain !

BRÊME.

Tant mieux ! Si elle voit de ses yeux le mauvais état du malade, elle sentira, quand la cure sera terminée, d’autant plus de respect pour mon art. Il faut que les personnes de qualité sachent aussi qu’elles et leurs enfants sont des hommes ; on ne peut assez leur faire sentir combien est respectable un homme, et surtout un chirurgien, qui les assiste dans leurs souffrances, auxquelles elles sont sujettes comme tous les enfants d’Adam. Je te le dis, mon enfant, un chirurgien est l’homme le plus respectable de la terre entière. Le théologien te délivre du péché qu’il a inventé lui-même ; le jurisconsulte te gagne ton procès, et réduit à la besace ta partie adverse, dont le droit était égal au tien ; le médecin te guérit d’une maladie et t’en donne une autre, et tu ne peux jamais savoir s’il t’a fait du bien ou du mal : mais le chirurgien te délivre d’un mal réel, que tu t’es attiré toi-même, ou qui t’a surpris par accident, et sans qu’il y ait de ta faute ; il te rend service, il ne nuit à personne, et tu peux te convaincre d’une manière incontestable que son traitement a réussi.

CAROLINE, d’une voix triste.

Tout comme quand il n’a pas réussi.

BRÊME.

Cela t’apprend à distinguer le charlatan du maître. Réjouis-toi, ma fille, d’avoir un tel maître pour père ! Pour un enfant bien né, rien n’est plus doux que de mettre sa joie dans ses parents et ses ancêtres.

CAROLINE, toujours tristement.

C’est ce que je fais, mon père.

BRÊME, la contrefaisant.

Tu le fais, ma fillette, d’un air triste et d’un ton larmoyant… Cela ne témoigne pas trop de joie.

CAROLINE.

Ah ! mon père !

BRÊME.

Qu’as-tu, mon enfant ?

CAROLINE.

Il faut que je vous le dise tout de suite.

BRÊME.

Quoi donc ?

CAROLINE.

Vous savez que le baron s’est montré, ces jours-ci, très-amical et très-tendre avec moi ; je vous l’ai dit aussitôt et vous ai demandé conseil.

BRÊME.

Tu es une excellente fille, digne de figurer comme une princesse, une reine.

CAROLINE.

Vous m’avez conseillé d’être sur mes gardes, de m’observer moi-même, mais de l’observer aussi ; de ne point me compromettre, mais aussi de ne pas repousser la fortune, si elle venait me chercher. Je me suis comportée avec lui de telle sorte que je n’ai aucun reproche à me faire ; mais lui…

BRÊME.

Parle, mon enfant, parle…

CAROLINE.

Oh ! c’est affreux ! Quelle audace ! quelle témérité !…

BRÊME.

Eh bien ?… (Après une pause.) Ne me dis rien, ma fille ! Tu me connais : je suis d’un tempérament bouillant, un vieux soldat ; je ne pourrais me contenir ; je ferais un coup de tête.

CAROLINE.

Vous pouvez, mon père, l’entendre sans vous fâcher, et je puis le dire sans rougir. Il a mal interprété mes manières affables, et, pendant votre absence, après que Louise eut couru au château, il s’est glissé ici dans la maison. Il s’est montré téméraire, mais je lui ai appris son devoir. Je l’ai chassé, et je puis dire que, depuis cet instant, mes sentiments à son égard sont changés. Il me semblait aimable, quand il était bon, quand je pouvais croire qu’il avait sur moi des vues honnêtes : maintenant, il me semble pire que tout autre. Je vous conterai tout, je vous avouerai tout, comme jusqu’à présent, et je m’en remettrai entièrement à vos conseils.

BRÊME.

Quelle fille ! quelle excellente fille ! Oh ! je suis un père digne d’envie ! Attendez, monsieur le baron, attendez ! Nous lâcherons les chiens, et ils fermeront aux renards l’entrée de la volière. Je consens à ne plus m’appeler Brême, à ne pas mériter le nom de Bremenfeld, si tout ne change pas bientôt.

CAROLINE.

Ne vous fâchez pas, mon père.

BRÊME.

Tu me rends une nouvelle vie, ma fille ; oui, continue d’honorer ta condition par ta vertu ; ressemble en toutes choses à ton excellente bisaïeule, feu M la bourgmestre de Bremenfeld. Cette digne femme fut, par sa modestie, l’honneur de son sexe, et, par son esprit, l’appui de son époux. Regarde son portrait chaque jour, chaque heure ; imite-la, et deviens respectable comme elle. (Caroline regarde le portrait et rit.) Qu’est-ce qui te fait rire, ma fille ?

CAROLINE.

Je veux bien imiter ma bisaïeule dans toutes ses vertus, pourvu que ne je doive pas m’habiller comme elle. (Elle rit.) Ha ! ha ! ha ! Voyez-vous, chaque fois que je regarde ce portrait, il faut que je rie, quoique je l’aie tous les jours devant les yeux. Ha ! ha ! ha ! Voyez donc ce bonnet, qui s’écarte de la tête comme des ailes de chauve-souris.

BRÊME.

Eh bien ! eh bien ! de son temps, personne n’en riait : et qui sait comme on rira de vous par la suite, quand on vous verra en peinture ? car vous êtes bien rarement vêtues et coiffées de sorte que je puisse dire (bien que tu sois ma jolie fille) : « Elle me plaît ainsi ! » Égale en vertus cette excellente femme, et habille-toi avec un meilleur goût ; à cela je n’ai rien à reprendre ; bien entendu, comme on dit, que le bon goût ne soit pas plus cher que le mauvais. Au reste, je serais d’avis que tu allasses te coucher, car il est tard.

CAROLINE.

Ne voulez-vous pas encore prendre votre café ? L’eau bout ; il sera fait à l’instant.

BRÊME.

Borne-toi à tout préparer : mets la poudre dans la cafetière ; j’y verserai moi-même l’eau bouillante.

CAROLINE.

Bonne nuit, mon père.

BRÊME.

Dors bien, mon enfant. (Caroline sort.)

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