Scène II.
LA COMTESSE, en négligé, LE BAILLI.
LE BAILLI.
Votre Excellence a surpris ses serviteurs d’une agréable manière, quoique inattendue, et nous regrettons seulement qu’à son arrivée madame la comtesse ait été effrayée par un si triste spectacle. Nous avions fait tous les préparatifs pour la réception de Votre Excellence ; en effet, les branches de sapin pour l’arc de triomphe sont déjà dans la cour ; toutes les communes réunies voulaient faire la haie auprès de la voiture et vous recevoir avec des cris de joie, et déjà chacun se réjouissait de mettre ses habits de fête pour une occasion si solennelle, et de se parer soi et ses enfants.
LA COMTESSE.
Je suis charmée que ces bonnes gens ne se soient pas rangés des deux côtés du chemin : il m’aurait été impossible de leur faire bon visage, et à vous moins qu’à tout autre, monsieur le bailli.
LE BAILLI.
Comment donc ? En quoi avons-nous encouru la disgrâce de Votre Excellence ?
LA COMTESSE.
Je ne puis le nier, j’ai été fort mécontente, lorsque je suis arrivée hier au chemin abominable qui commence justement à la limite de mes possessions. J’ai fait ce grand voyage, presque tout entier, sur de bonnes routes, et, précisément quand j’arrive sur mes terres, je les trouve non-seulement plus mauvaises que l’an passé, mais si détestables, qu’elles réunissent tous les défauts d’une mauvaise chaussée. Tantôt des ornières profondes, où la voiture menace de verser, et d’où les chevaux la tirent à peine avec toutes leurs forces ; tantôt des pierres amoncelées sans ordre, en sorte que, pendant un quart de lieue, même dans la voiture la plus douce, on est secoué de la façon la plus insupportable. Je serais surprise qu’il n’y eût rien de gâté.
LE BAILLI.
Votre Excellence ne me condamnera pas sans m’avoir entendu : c’est uniquement mon zèle ardent à ne pas céder la moindre partie des droits de Votre Excellence, qui est la cause du mauvais état de la route.
LA COMTESSE.
Je comprends…
LE BAILLI.
Vous me permettez de laisser juger à votre profonde pénétration, combien il eût été peu convenable que je cédasse, seulement de l’épaisseur d’un cheveu, à ces paysans rebelles. Ils sont obligés de réparer la route, et, comme Votre Excellence a ordonné une chaussée, ils sont aussi tenus de faire la chaussée.
LA COMTESSE.
Quelques communes étaient pourtant bien disposées.
LE BAILLI.
C’est justement là le malheur. Elles ont amené les pierres ; mais, les communes rebelles ayant refusé d’agir, et rendu les premières rebelles à leur tour, les pierres restèrent sur la place et furent peu à peu, soit par nécessité soit par malice, jetées dans les ornières, et le chemin en est devenu, à vrai dire, un tant soit peu inégal.
LA COMTESSE.
Vous appelez cela un peu inégal ?
LE BAILLI.
Votre Excellence me pardonnera, si je lui dis même que je fais souvent ce chemin avec beaucoup de satisfaction. C’est un parfait remède contre l’hypocondrie de se faire secouer de la sorte.
LA COMTESSE.
Voilà, je l’avoue, un singulier traitement !
LE BAILLI.
Et en vérité, comme, précisément à raison de ce procès, qui se poursuit avec la plus grande activité devant la chambre impériale, on n’a pu, depuis une année, songer à aucune réparation de route ; qu’en outre les transports de bois sont nombreux, et que, dans ces derniers jours, il a fait aussi des pluies continuelles, une personne accoutumée aux bonnes chaussées pourrait bien trouver les nôtres, en quelque façon, impraticables.
LA COMTESSE.
En quelque façon ! Il me semble qu’elles le sont tout à fait.
LE BAILLI.
Il plaît à Votre Excellence de badiner. On finit toujours par avancer.
LA COMTESSE.
Si l’on ne reste pas en place. Enfin j’ai mis six heures pour faire un mille.
LE BAILLI.
Il y a quelques jours, j’en ai mis encore davantage. Deux fois je me suis tiré d’affaire heureusement ; la troisième fois, une roue a cassé, et j’ai dû me faire traîner ainsi. Mais, avec tous ces accidents, j’étais joyeux et j’avais bon courage ; car je songeais que les droits de Votre Excellence et de monseigneur votre fils étaient sauvés. À parler franchement, j’aimerais mieux rouler d’ici à Paris sur de pareils chemins, que de céder seulement l’épaisseur du doigt, quand les droits et prérogatives de mon noble seigneur sont contestés. Je voudrais donc que Votre Excellence pensât de même : assurément elle n’aurait pas fait ce chemin avec autant de déplaisir.
LA COMTESSE.
Je dois vous dire que je pense autrement, et que, si ces biens m’appartenaient en propre, si je ne devais pas me considérer simplement comme gouvernante, je passerais sur maintes difficultés ; j’écouterais mon cœur, qui me commande l’équité, et ma raison, qui m’apprend à distinguer un bien réel d’un avantage apparent. Je serais généreuse, comme cela sied si bien à qui tient le pouvoir. Je me garderais d’insister, sous l’apparence du droit, sur des prétentions que je devrais à peine souhaiter de faire prévaloir, et qui, si je trouve de la résistance, m’enlèvent, pour toute la vie, la pleine jouissance d’une possession que je pourrais améliorer par une conduite équitable. Un accommodement supportable et la jouissance immédiate valent mieux qu’une cause bien fondée, qui me donne du chagrin, et dont je ne vois pas même l’avantage pour mes descendants.
LE BAILLI.
Votre Excellence me permettra d’oser être en cela d’un avis contraire. Un procès est une chose si charmante, que, si j’étais riche, j’en achèterais plutôt quelques-uns, pour ne pas vivre tout à fait privé de ce plaisir. (Il se retire.)
LA COMTESSE.
Il me paraît qu’il veut faire payer son plaisir à nos domaines.