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CHAPITRE XII

UNE BATTUE DE QUEUES-NOIRES

L’expédition de chasse qu’on avait projetée devait être en même temps une excursion de découvertes. Les habitants de l’oasis n’avaient encore visité que la partie de la vallée avoisinant la clairière; le reste de leur domaine leur était inconnu; or, comme la longueur du vallon était de seize kilomètres environ, et sa plus grande largeur de huit, ce n’était pas en une seule expédition qu’ils pouvaient l’explorer et prendre possession de toutes les richesses mises par la nature à leur disposition.

La troupe des chasseurs se réduisit à M. Rolfe et à ses deux fils; Cudjo resta près de la case, afin de veiller, avec sa grande lance indienne, à la sécurité de Mme Rolfe et des deux petites filles, pour lesquelles il était la bonne d’enfants la plus complaisante.

Les chasseurs s’acheminèrent vers le haut de la vallée et coupèrent à travers bois, obligés de s’y faire un passage ou de rechercher ceux que s’était pratiqués le gros gibier de ces régions. A peine furent-ils sous le couvert des arbres centenaires qu’ils aperçurent sur leurs branches une foule d’écureuils: les uns assis sur leur train de derrière comme de petits singes, et cassant des amandes entre leurs dents, les autres glapissant comme des chiens de manchon, beaucoup d’entre eux faisant des exercices de clowns de branche en branche. Leur agilité tenait plus du vol de l’oiseau que de la course du quadrupède. Quand ils atteignaient l’arbre qu’ils avaient choisi pour refuge, ils prenaient généralement le côté opposé aux promeneurs, dont la vue leur causait quelque crainte: quelquefois, au contraire, la curiosité l’emportait sur la prudence, et, lorsqu’ils étaient posés à la hauteur de la première ou de la seconde branche, ils s’arrêtaient pour regarder ces êtres de taille gigantesque pour eux et de formes inconnues. Ils témoignaient leur étonnement en poussant de petits cris, tout en s’ombrageant du panache de leur queue touffue.

Rien n’eût été plus facile que de faire un massacre de ces jolies petites bêtes.

Le doigt d’Henri se posa involontairement sur le ressort de sa carabine; mais il se souvint des instructions de son père et se défendit de tuer ces petits et innocents animaux.

A plus d’un kilomètre au-dessus du ruisseau, les arbres commencèrent à s’éclaircir; leurs bouquets, disséminés, s’étalaient dans de petites clairières verdoyantes que les trappeurs appellent des coulées. Ce sont des lieux propices à la rencontre du daim, qui s’y trouve moins exposé que dans l’épaisseur des bois aux attaques du couguar et du carcajou.

Aussi les chasseurs ne furent-ils pas longtemps sans y voir des traces fraîches; elles ressemblaient plutôt à celles du porc sauvage qu’à celles du daim, si ce n’est qu’elles étaient aussi larges que celles de l’élan. Ils avançaient avec précaution, se tenant autant que possible sous l’abri des arbres. Enfin, une clairière plus étendue que les premières se présenta, et, en l’approchant, M. Rolfe eut la satisfaction d’y voir un troupeau occupé à paître tranquillement.

Ces animaux appartenaient à la famille des daims, comme l’attestaient leurs longues jambes en fuseau et leurs andouillers branchus; mais ils différaient autant que l’élan du type de l’espèce. Quoique semblables de forme et de couleur au daim roux ou jaune, leur taille était plus élevée. La plus grande étrangeté de leur forme consistait dans le développement de leurs oreilles, qui étaient plus longues que celles d’une mule et qui atteignaient plus de la moitié de la hauteur de leurs andouillers. Leur queue courte et touffue, blanche en dessous, était aussi noire par-dessus et à son extrémité qu’une aile de corbeau; la même couleur, inusitée chez les daims de Virginie ou de l’ancien continent, se reproduisait dans une raie le long du cou et des épaules et dans quelques poils sur la croupe. Leur nez était cendré des deux côtés.

M. Rolfe se souvint d’avoir lu une description de ces animaux, encore peu connus des naturalistes, et qu’on appelle daims à queue noire des Montagnes-Rocheuses (cervus macrotis); mais il ne s’arrêta pas bien longtemps à les considérer; il était trop désireux de profiter de cette bonne rencontre pour remplir le garde-manger épuisé de la case. Restait à combiner les moyens d’approcher sans faire fuir ces animaux, car le troupeau, composé de sept têtes, paissait au milieu de la clairière et se trouvait par conséquent hors de portée de fusil.

Après avoir réfléchi quelques instants, M. Rolfe dit à ses fils:

«Vous voyez ce passage ouvert qui conduit hors de la clairière à travers les arbres?... C’est une avenue qui mène probablement à une autre coulée, et si nous donnions l’éveil aux daims, je crois qu’ils s’enfuiraient de ce côté et que nous n’aurions pas beau jeu à les suivre; ils nous feraient voir trop de chemin. Je vais donc m’acheminer de ce côté en tenant par leur laisse Castor et Pollux, auxquels nous avons recommandé le silence et qui nous ont compris, en braves chiens qu’ils sont. A nous trois nous tâcherons de couper la retraite aux fuyards, si une alarme se produit. Toi, Franck, demeure ici; Henri s’en ira à moitié chemin de l’avenue et se cachera derrière ce tulipier que nous voyons d’ici. Les daims se trouveront pris dans un triangle, et nous serons bien maladroits, si nos trois coups de carabine ne portent pas.»

Ce plan fut suivi à la lettre. M. Rolfe, qui avait le plus de chemin à faire, arrivait à peine à son poste de l’avenue, lorsque le troupeau s’en alla brouter plus loin de l’embuscade où était resté Franck. Tout à coup un nuage de fumée bleue s’éleva dans le feuillage, la détonation retentit et, malgré leur sagesse, Castor et Pollux donnèrent de la voix. Un des daims bondit sur lui-même et tomba mort sous le coup. Franck avait inauguré la chasse par un succès.

Les autres daims, effarés, tournaient en courant dans des directions confuses, comprenant le danger sans savoir de quel côté il les menaçait. Enfin, après plusieurs tours, ils se précipitèrent tous du côté de l’avenue à l’entrée de laquelle M. Rolfe était posté. Comme dans cette fuite ils s’étaient rapprochés d’Henri, le sifflement aigu de sa carabine se fit entendre: une autre queue-noire roula sanglante sur le gazon fleuri de la clairière.

M. Rolfe se prépara à faire de son mieux pour n’être pas surpassé en habileté par ses fils; il tira sur la troupe des daims qui bondissaient. Il crut avoir manqué celui qu’il avait visé; mais Castor et Pollux, auxquels il avait rendu leur liberté, s’élancèrent sur les traces du dernier daim et l’abattirent à terre. Leur maître accourut à leur aide, et, saisissant l’animal blessé par un de ses andouillers, il l’acheva d’un coup de couteau; sa blessure était au flanc et ne lui aurait pas d’ailleurs permis d’aller plus loin.

Les trois chasseurs se réunirent pour aller de l’une à l’autre de ces trois prises, exaltant leur bonne fortune qui leur avait procuré une battue dans les règles. Ils étaient heureux de n’avoir pas brûlé pour rien de la poudre, et de s’être procuré à si peu de frais une telle quantité d’excellente viande, car M. Rolfe ne contrevenait pas à la nécessité qui obligeait la colonie à lever un tribut sanglant sur les paisibles hôtes de ces bois.

Chacun félicitait les autres de leur beau coup de fusil et gardait modestement le silence sur son propre exploit; néanmoins, pour faire justice, M. Rolfe déclara qu’Henri avait donné la plus louable de ces preuves d’adresse; il avait tué net l’animal en le tirant à la course, qui n’est point facile, parce que les queues-noires ne galopent pas régulièrement comme les autres daims, mais bondissent en avant en enlevant leurs quatre pieds à la fois, ainsi que le font les moutons.

Séance tenante, les chasseurs se mirent à dépouiller le gibier. Au cours de cette opération, Henri se plaignit de la soif. A vrai dire, ses compagnons n’étaient pas moins altérés; le soleil brûlait, et ils avaient fourni une bonne course. Comme ils pensaient ne pas se trouver loin du ruisseau, Henri prit la tasse d’étain qu’il portait toujours sur lui et partit en avant à la découverte de l’eau. Au bout d’un instant, M. Rolfe et Franck furent très troublés de s’entendre appeler de la profondeur du bois. Ils saisirent leurs carabines et coururent vers Henri qu’ils trouvèrent tranquillement assis au bord d’un ruisseau, tenant à la main sa tasse pleine d’eau et faisant une fort laide grimace.

«Tu nous as effrayés, lui dit Franck. Pourquoi t’amuses-tu à nous faire courir?

--Pardon! répondit Henri, je n’ai pas réfléchi que vous pouviez craindre pour moi. Mais il m’est arrivé une si drôle de chose!

--C’était bien la peine de crier la soif pour garder ta tasse pleine à la main, reprit son frère. Est-ce que tu voulais nous garder l’étrenne de cette eau? Elle fait vraiment envie à boire, tant elle est claire.

--Ah! je te la passe de grand cœur, dit Henri, qui se mit à rire, et si elle te désaltère...»

Franck ne remarqua point l’air railleur de son frère; il lui prit la tasse des mains, mais à peine en avait-il avalé une gorgée qu’il se prit à faire une moue dégoûtée.

«C’est plus salé que de l’eau de mer, c’est de la véritable saumure! s’écria-t-il.

--Une source salée, ce n’est pas notre ruisseau», dit à son tour M. Rolfe, qui accueillit cette nouvelle avec une joie que ses fils avaient peine à comprendre.

Ils auraient à ce moment donné l’Océan entier pour un verre d’eau fraîche. Mais leur père leur démontra facilement l’importance de cette découverte. Avant l’arrivée de la colonie dans l’oasis, la provision de sel qu’elle possédait s’était épuisée, et, depuis quelques jours, ce qui restait de viande d’élan était insipide au goût, faute de ce condiment nécessaire. On ne pouvait pas non plus faire de bouillon potable, et ceux qui n’ont jamais manqué de ce simple mais indispensable assaisonnement du sel, ne peuvent comprendre combien la privation en est pénible.

«Votre maman va être bien contente à notre retour, dit M. Rolfe. Voilà une très bonne nouvelle pour une ménagère. Avoir du sel à volonté!

--C’est moi qui réclame l’honneur d’être porteur d’eau, dit Henri, car enfin je pense qu’il suffira, pour saler nos aliments, de mettre une cuillerée de cette saumure dans la marmite et d’en arroser nos rôtis. Une carafe sera notre salière; ce sera un singulier changement d’emploi.

--Fi! ce procédé serait digne de l’ignorance indienne, dit M. Rolfe; nous extrairons le sel de cette source.

--Et comment? demandèrent en même temps ses deux fils.

--Vous aurez l’explication de la théorie en même temps que je vous initierai à la pratique, leur répondit leur père; ce sera votre première leçon de chimie, et vous ne vous plaindrez pas de la tristesse du laboratoire, car c’est sur les bords de cette jolie source que vous la prendrez. Hâtons-nous de faire notre besogne et de retourner à la maison.»

Les trois daims ne tardèrent pas à être dépouillés, dépecés et suspendus aux arbres, afin de les mettre hors de la portée des loups, puis les chasseurs s’acheminèrent à pas joyeux vers la clairière.

Un joli tableau d’intérieur les y attendait. Mme Rolfe donnait une leçon d’écriture à la petite Louisa, dont elle dirigeait les petits doigts, encore raides, autour d’un porte-plume. Cudjo, accroupi aux pieds de Mary, qui était perchée sur une chaise haute, s’initiait aux premiers mystères de l’alphabet, non sans une grande tension d’esprit; il se prit à dire, en voyant entrer M. Rolfe:

«Difficile pour pauvre nègre, comprendre ces petits bâtons tortillés! plus commode de bâtir maison; mais petite maîtresse est si patiente!»

Et il se mit à baiser la menotte de Mary, dont les doigts étaient encore en arrêt devant les grosses lettres de l’alphabet.

«Bah! Cudjo, tous les commencements sont malaisés, dit Franck; mais après le premier apprentissage, cela ira tout seul.»

Mme Rolfe fut enchantée des succès variés de l’expédition; elle décida que, dès le lendemain, toute la famille irait fabriquer le sel sur le bord de la source. En attendant, comme la mine était encore éloignée, M. Rolfe prit Pompo, afin de rapporter en plusieurs voyages les quartiers des daims, pendant que ses fils inauguraient de bonne grâce leurs études par une dictée et une leçon d’histoire. Il réussit à transporter toute la viande à la case avant le coucher du soleil, à l’exception des peaux, qu’il laissa accrochées aux arbres pour qu’elles y séchassent.

Pendant ce temps, Cudjo ne restait pas inactif; il abattait un des plus grands tulipiers et le creusait en auge. Ce récipient devait être assez grand pour contenir les trois queues-noires baignées dans la saumure que l’on devait se procurer le lendemain. Cette opération fit songer Mme Rolfe aux ustensiles de cette sorte, baquets, plats et cuillères en usage chez les Indiens, et elle pria le nègre d’employer ses moments perdus à lui en façonner de semblables.

La journée du lendemain, impatiemment attendue par tous les enfants, fut commencée par une séance d’étude. On ne devait partir qu’après le déjeuner, parce qu’il était probable qu’on ne serait pas de retour avant le coucher du soleil. Franck et Henri tinrent à honneur de contenter leur père par une application soutenue. Mary, qui prenait son rôle d’institutrice au sérieux, ne tint pas le nègre quitte de sa leçon de lecture qu’il ne sût distinguer les sept premières lettres de l’alphabet. Ce succès n’alla pas sans mille interjections naïves lancées par Cudjo qui, dit-il à la fin de sa leçon, ne se croyait pas si sorcier que d’apprendre si vite.

Après le déjeuner, on partit joyeusement, Mme Rolfe montée sur Pompo, les deux petites filles dans les bras de M. Rolfe et de Cudjo, Franck et Henri tenant d’une main leur carabine et de l’autre un bout d’une perche qui maintenait entre eux la plus grande chaudière que possédât la colonie. Castor et Pollux poussaient des pointes en avant, et l’habitation de la clairière resta à la garde de Dieu.

Mme Rolfe était charmée de la diversité des paysages qui se déroulaient sous ses yeux; à mesure qu’on avançait, elle observait les différentes essences d’arbres, et elle poussa une exclamation joyeuse à un moment où le reste de la famille n’apercevait rien qui valût une attention aussi favorable. Mais elle ne voulut pas satisfaire la curiosité générale.

«Vous avez tous l’esprit occupé, leur dit-elle, vous ne sentiriez pas aussi bien l’importance de ma découverte que vous l’apprécierez ce soir lorsque vous serez fatigués de votre journée de travail. Sachez seulement qu’elle est aussi agréable pour nous que celle de la source salée.»

Les enfants tourmentaient en riant leur mère pour lui arracher son secret, et l’on traversait une petite clairière; lorsqu’un animal sauta hors des buissons et se mit à marcher sans timidité auprès de la petite troupe. C’était une jolie petite bête de la taille d’un chat, couverte d’une fourrure sombre et lustrée qui s’arrêtait à la tête et au cou; quelques raies blanches la tigraient sur le reste de son pelage. Au bout de quelques minutes elle s’arrêta, et, remuant sa langue, elle regarda les promeneurs de l’air folâtre d’un matou apprivoisé. Le pétulant Henri ne put pas tenir à ces avances, il laissa perche et carabine pour tenter de saisir l’animal.

Un bond en arrière, et la bête s’arrêta de nouveau. Excités par le mouvement de leur jeune maître, Castor et Pollux s’élancèrent à la poursuite de l’animal, mais la chasse ne fut pas longue.

La petite bête s’arrêta sur le bord de la clairière comme pour attendre ses persécuteurs. Henri, tout en courant, s’efforçait de retenir de la voix les chiens, qui avaient fini par le devancer; il craignait que Castor et Pollux n’étranglassent son gibier, qu’il tenait à prendre vivant. Mais les chiens allaient de l’avant, et comme ils étaient tout près de l’animal, celui-ci se dressa sur ses pattes de derrière, agita sa queue au-dessus de son dos et se retourna d’un bond, comme pour insulter ceux qui le poursuivaient. Aussitôt les chiens reculèrent hurlant de terreur, et se prirent à courir vers leurs maîtres en frottant leur nez sur l’herbe et en caracolant sur le sol dans d’étranges convulsions.

Henri accourut, et tout à coup, lui aussi, porta les mains à sa figure en jetant un cri, et revint sur ses pas plus vite qu’il n’était allé.

Le putois (car c’était un putois, le mephitis-chinga ou moufette d’Amérique), après avoir lancé sa fétide liqueur, s’arrêta un instant pour regarder la piteuse retraite de ses adversaires; on eût dit qu’il leur riait au nez. Puis, agitant sa queue de côté et d’autre d’une façon gaillarde, il fit un saut dans les ronces et disparut.

Il fallait au plus vite s’éloigner de la clairière, qui s’emplissait d’une odeur suffocante. M. Rolfe invita Henri à reprendre son chargement et lui dit qu’il s’était tiré de l’aventure mieux qu’il ne méritait pour avoir tourmenté gratuitement une bête innocente; en effet, les chiens seuls avaient reçu le jet empesté, et ils répandaient de telles exhalaisons que, pendant une bonne partie de la journée. Leurs maîtres furent obligés de leur jeter des pierres pour les tenir à distance assez respectueuse.

«Oui, je suis puni justement, dit Henri, et c’est vraiment moi qui mériterais d’être renvoyé à la place de Castor et Pollux; mais puisque j’ai été épargné, voulez-vous, mon cher père, nous dire ce que vous savez de cet animal qui sait si bien tenir à distance les voisins importuns?

--Très volontiers, dit M. Rolfe; ce sera une petite leçon d’histoire naturelle. La moufette ou putois est un animal carnivore qui détruit et mange une foule de créatures vivantes; aussi est-il muni d’ongles aigus et de trois espèces de dents dont l’une (les canines ou dents propres à déchirer la chair) est le signe caractéristique de ses mœurs carnassières. Vous savez que les naturalistes peuvent dire à tous les animaux: «Montre-moi quelles dents tu as dans ta bouche, et je saurai ce que tu manges.»

«Ainsi les animaux qui se nourrissent de végétaux, les ruminants, les chevaux, les moutons, les daims, les lapins, n’ont jamais de dents canines. La moufette en possède quatre qui sont des plus aiguës.

«Cet animal est très friand d’œufs, il en dérobe dans les basses-cours des fermes, dans les nids des faisans, des dindes sauvages, et il tue ces volatiles eux-mêmes quand il peut les surprendre. A son tour il est attaqué par le loup, le wolverene, le grand-duc, et par le fermier, qui lui tient rancune de ses méfaits. Ce n’est pas un coureur rapide; son salut ne réside point dans la vitesse de ses pieds, mais dans cette liqueur fétide qu’un jeu de ses muscles envoie jusqu’à ses adversaires. Il la porte dans deux petits sacs qui se trouvent sous sa queue et qui se déversent par deux conduits presque aussi gros que le tube d’une plume d’oie. Cette liqueur est un liquide clair, peu visible le jour, mais il apparaît la nuit, dit-on, comme un double courant de lumière phosphorescente. La moufette l’envoie à cinq pas environ, et le jet de ce fluide met en fuite ses ennemis, y compris l’homme... Henri en sait quelque chose. Quelquefois il occasionne des maladies, des vomissements. On prétend que des Indiens ont perdu la vue par suite de l’inflammation qui en est résultée. Les chiens éprouvent parfois de l’enflure plusieurs semaines après avoir reçu le jet de la moufette.

--Pauvre Castor! pauvre Pollux!» murmura Henri en regardant les deux chiens qui les suivaient de loin, l’oreille basse.

«Là où une moufette a été tuée, poursuivit M. Rolfe l’odeur se conserve pendant plusieurs mois, lors même que la neige a séjourné sur le sol. Cependant, si on la tue avant qu’elle ait eu le temps de faire feu, cet inconvénient n’existe pas. La moufette est un animal terrier; dans les pays froids, elle passe l’hiver dans un trou, à la façon des marmottes; mais, dans les régions chaudes, elle rôde toute l’année, principalement pendant la nuit, en vraie bête de proie. Elle vit le reste du temps dans sa tanière, qui est creusée à plusieurs pieds sous terre, et en compagnie de dix ou douze individus de son espèce.

«La femelle a une retraite particulière, garnie de feuillages et de gazon, où elle élève ses petits, qui sont de cinq à neuf. On assure que la chair de cette bête est savoureuse à l’égal du meilleur cochon de lait rôti. Si tu es désireux de faire cette expérience culinaire, mon cher Henri...

--Pas du tout, dit le jeune garçon en portant la main à son nez par un mouvement de dégoût, et l’on ne me reprendra point à faire la chasse aux individus à mine de chat.»

Pendant cette conversation, l’on était arrivé en vue de la source salée, et bientôt l’incident de la moufette fut oublié pour un sujet plus intéressant.

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