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CHAPITRE XIV

LE SECRET DE MADAME ROLFE

Le soleil se couchait lorsque la petite colonie retourna à l’habitation de la clairière, emportant, sur le dos de Pompo, un sac de sel d’un volume respectable.

On n’était pas inquiet de voir s’épuiser cette provision, maintenant qu’on savait pouvoir la renouveler.

Après le souper, Henri, qui avait été intrigué toute la journée par le mystère qu’avait fait sa mère de sa découverte dans les bois, lui rappela la promesse qu’elle avait exprimée.

«Allons, maman, lui dit-il d’un petit air provocateur, qu’avez-vous trouvé dans les bois qui puisse être comparé à ce beau sac de sel? Voyons si votre découverte est aussi belle que la mienne.

--Ai-je promis de parler ce soir? répondit Mme Rolfe. Je croyais avoir dit: quand vous aurez l’esprit abattu. Or, je vous vois en ce moment tous radieux de votre expédition.

--Oh! ne nous faites pas attendre davantage, insista Henri. D’ailleurs j’ai l’esprit abattu. Ce n’est pas de tout à l’heure. J’ai été ainsi tout le jour, depuis que... depuis que...

--Depuis que tu m’as jeté la chaudière dans les jambes pour aller à la chasse de la moufette», interrompit en riant son frère, à l’hilarité duquel Cudjo s’associa de tout son cœur.

Cette allusion à la mésaventure du matin n’était pas tout à fait du goût d’Henri; sa mère, le trouvant assez puni par la leçon qu’il avait reçue, changea le cours de ces plaisanteries en consentant à dévoiler son secret.

«Eh bien! dit-elle, voici ma découverte: Pendant que nous traversions la vallée ce matin, j’ai vu, près de la lisière du bois, un des arbres les plus beaux et les plus précieux. Il appartient à la zone tempérée et parvient à ses plus grandes dimensions dans les parties les plus chaudes de cette région. Voyons, vous tous qui marchiez près de moi, n’avez-vous pas remarqué de grands arbres au tronc droit avec un feuillage d’une belle couleur rouge très lustrée?

--Oui, maman, répondit Franck; je connais une partie de la vallée où il y en a bien plus qu’à la lisière du bois que nous avons côtoyé ce matin. Quelques-uns ont un feuillage cramoisi, et d’autres un feuillage orangé.

--C’est de ces arbres qu’il s’agit, reprit madame Rolfe. C’est l’automne qui a coloré ainsi leurs feuilles. Si la saison était moins avancée, elles seraient d’un vert brillant par-dessus et glauque en dessous.

--Oh! dit Henri d’un air désappointé, je les ai remarqués aussi, moi! Ce sont de très beaux arbres, mais n’importe...

--Comment, n’importe?

--Ils n’ont pas d’utilité pour nous, puisqu’ils ne portent pas de fruits, et, s’ils en portaient, on ne pourrait pas les atteindre, tant le tronc est gros et élevé. Qu’en faire alors?

--Doucement, maître Henri, que notre rivalité de découvertes ne vous rende pas si dédaigneux de la mienne, répliqua Mme Rolfe en souriant. Outre ses fruits et son bois, un arbre peut offrir dans les autres parties qui le constituent de grandes utilités.

--Quoi? les feuilles? demanda l’impatient Henri, mais à quoi peuvent servir les feuilles?

--A sustenter les daims de la forêt, quand elles leur tombent du ciel sur le nez, dit Mme Rolfe; quant à nous, nous n’en avons que faire; n’y a-t-il pas d’autres parties dans un arbre dont nous n’avons pas encore parlé?

--Quoi, maman? Il n’y a pas de fleurs en ce moment; pas de fruits, si ce n’est de petites graines avec des membranes saillantes comme une mouche prise dans une toile d’araignée. Et que pouvons-nous faire de ces fruits-là? J’en ai vu de semblables sur le sycomore commun que vous n’avez jamais pensé à nous faire manger.

--Tu as bien observé, mon cher Henri, puisque tu as constaté cette analogie; le sycomore est en effet un arbre de la même famille. Mais as-tu vraiment passé en revue toutes les parties constitutives d’un arbre? Récapitulons: le bois, les feuilles, la fleur, le fruit...

--Ah! maman, la sève, j’oubliais la sève.

--Ah! la sève! répéta Mme Rolfe avec une emphase joyeuse.

--Quoi! maman, un érable? demanda Franck.

--Oui, l’érable à sucre... Qu’en dis-tu, mon cher Henri?»

Cette révélation produisit un effet extraordinaire sur tout le monde. Franck et son frère avaient entendu parler du fameux érable à sucre sans en avoir jamais vu; les plus jeunes enfants, Mary et Louisa, ne savaient rien de l’érable, mais le seul mot de sucre leur faisait venir l’eau à la bouche. Ce seul mot et les exclamations joyeuses qui l’accueillirent produisirent dans leur imagination des visions fantastiques de friandises et de sucre candi. Cudjo, qui, malgré son habileté de bûcheron, n’avait pas reconnu l’érable, car cet arbre ne pousse pas dans les pays qu’il avait habités, n’en était pas moins sensible aux douceurs que tout le reste de la colonie, et il salua cette bonne nouvelle avec transport.

Lorsque les cris de joie se furent calmés, Mme Rolfe dit à ses enfants:

«Puisqu’un nouvel élément de bien-être est ajouté à notre vie solitaire, il me semble que vous ne sauriez mieux employer le reste de votre soirée qu’à l’étudier. Priez votre père de vous apprendre ce qu’il sait sur l’érable à sucre.»

Sollicité par la curiosité impatiente de tous les enfants, M. Rolfe prit la parole:

«L’érable à sucre, dit-il, que votre chère maman a su reconnaître et qui n’avait pas fixé mon attention, se distingue des autres arbres par la couleur brillante de son écorce et par ses feuilles palmées à cinq lobes dont la variation de couleur vous est connue. Il y a quelque analogie avec le grand chêne d’Angleterre par le tronc, les branches et la masse énorme de feuillage qu’il supporte. Son bois est si dur qu’on l’emploie dans la construction des vaisseaux, des moulins et de certaines machines, et si admirablement veiné, qu’on le réserve à la fabrication des plus beaux meubles. Mais la plus grande valeur de cet arbre réside dans sa sève. Par une bienfaisante distribution de la nature, il semble avoir été donné aux peuples des latitudes froides et tempérées afin de remplacer la canne à sucre. Celle-ci ne croît, comme vous le savez, que dans les pays chauds, sous les tropiques.

«Chaque érable produit annuellement de trois à quatre livres d’excellent sucre. Pour cela il doit être percé à l’approche du printemps, lorsqu’une impulsion forte est donnée à la sève par le retour de la belle saison; la sève coule aussi en automne, mais pas aussi abondamment qu’au printemps. En été et en hiver, l’écoulement serait nul, si on perçait l’érable; mais, comme la saison est favorable, nous pouvons espérer faire une petite récolte de sucre suffisante pour attendre celle du printemps, qui sera beaucoup plus importante.

--Mais, papa, demanda le curieux Henri, quand et comment recueillerons-nous cette sève?

--La manière d’extraire la sève et le procédé de fabrication du sucre sont fort simples, répondit M. Rolfe; en premier lieu, il s’agit de faire une grande quantité de petits baquets, un pour chaque arbre que l’on veut percer. Cudjo que voici se chargera d’en creuser dans le tronc d’un tulipier.

--Bien facile, dit le nègre, dès demain matin je m’y mettrai vite, pour que miss Mary et miss Louisa aient bientôt du sucre à croquer.

--Après les baquets, poursuivit M. Rolfe, on n’a plus besoin que de petits bouts de canne, et il croît des roseaux par ici, tout autour de nous.

--Cela est l’affaire de Franck, dit Henri; il passe ses moments de repos à se faire des pipeaux pour nous égayer d’une musique champêtre. Rien qu’avec les morceaux de roseaux qu’il a gâchés, on trouvera autant de tuyaux de canne qu’il en faut pour servir de gouttière aux érables.

--C’est très mal de trahir mon secret, dit Franck contrarié; je me cachais si bien pour fabriquer mes petites flûtes! Est-ce que ce n’aurait pas été joli de vous surprendre tout à coup, maman, en vous jouant un petit air? J’aurais été l’orchestre de nos spectacles cet hiver, puis j’aurais fait danser mes petites sœurs. Enfin, un peu de musique égaie, et je l’aime tant!

--J’engage Henri à être plus discret une autre fois, dit la bonne Ellen; mais ne sois pas trop fâché contre lui, mon cher Franck. Si tu as tant cassé de roseaux sans parvenir à construire ta petite flûte, quelques avis de ton père t’aideront à trouver les proportions de sa longueur et celles qui doivent séparer les trous. A quelque chose malheur aura été bon. En attendant, je te remercie de ton idée, que je trouve excellente.

--Eh bien! papa, dit Henri d’un air un peu embarrassé, voulez-vous nous faire le reste de la démonstration?

--Comme vous l’avez deviné, reprit M. Rolfe, les bouts de canne servent de gouttière aux érables; on les introduit dans un trou creusé à la tarière à travers le bois, et les baquets sont placés au-dessous des tuyaux, afin de recevoir la sève qui y coule goutte à goutte. Quand elle sera toute recueillie, nous la verserons dans la chaudière, et nous la ferons bouillir sur un grand feu, comme nous avons fait pour l’eau de la source salée. Maintenant, pour commencer l’opération, nous n’avons plus qu’à attendre la première gelée blanche, et je pense que l’attente ne sera pas longue; les nuits commencent déjà à être froides.»

Les trois jours suivants furent consacrés à l’étude, dont les cours étaient faits aux jeunes élèves alternativement par M. et Mme Rolfe, chacun des deux professeurs gardant sa spécialité d’enseignement. Le père avait pour sa part le latin, le grec, les mathématiques et l’histoire; la mère, les sciences naturelles, y compris la géographie, le dessin, le français, la littérature, qu’elle enseignait grâce aux souvenirs de ses abondantes lectures plutôt qu’à l’aide de la bibliothèque assez restreinte qui leur était restée. Les deux petites filles assistaient à toutes ces leçons, en vertu de ce principe qu’il leur demeurait toujours quelque chose dans l’esprit, même des sujets au-dessus de leur portée. Cudjo était appelé de temps en temps à venir écouter, lui aussi, dès que l’on sentait que le sujet de la leçon pouvait le frapper.

D’ailleurs, l’intelligence vive du nègre était un fait dont on ne pouvait pas douter. Après les premiers moments de trouble cérébral causé par des occupations intellectuelles si étrangères à tout ce qu’il avait fait jusque-là, il donna les preuves d’une compréhension facile, et c’était un plaisir que de le voir accentuer par sa mimique naïve le résumé des leçons qu’on le priait de donner de vive voix, pour s’assurer qu’il les avait comprises.

Cette adjonction de Cudjo à leurs études stimulait Franck et Henri, car ils étaient appelés à compléter, à élucider les idées du nègre quand celles-ci étaient imparfaites. Souvent l’effort nécessaire à cet effet servait à rendre plus claires pour eux-mêmes les idées dont ils n’avaient perçu que les à peu près. Enfin Mary et Louisa étaient piquées au jeu; c’était enfin une émulation générale dont M. et Mme Rolfe se félicitaient dans leurs rares tête-à-tête.

Au matin du quatrième jour, Cudjo, qui ouvrait le premier la porte de la case, trouva la clairière couverte d’une belle gelée blanche qui poudrait à frimas l’herbe encore fleurie. C’était le temps le plus propice pour percer les érables: aussi ferma-t-on livres et cahiers.

Par les soins du nègre pendant ces trois jours, on avait une vingtaine de baquets creusés dans des troncs de tulipiers, et les jeunes garçons avaient préparé une quantité de tuyaux de cannes. On partit en troupe pour aller dans le bois où croissaient les érables; des trous furent percés à la tarière dans leur écorce et leur aubier, les tuyaux adaptés et les baquets placés au-dessous.

En très peu de temps le liquide cristallin se mit à dégoutter le long des tuyaux, puis il coula de plus en plus fort, jusqu’à ce qu’un petit courant limpide s’échappât de l’arbre pour tomber dans les baquets; mais les enfants expérimentèrent tout d’abord la nature du liquide qu’on recueillait ainsi. Franck et Henri mirent leurs lèvres à l’orifice des tuyaux des premiers érables, et quand leur bouche eut été poissée par la douce liqueur, ils crièrent:

«C’est du sucre, d’excellent sucre!»

Ce qu’entendant, Mary et Louisa voulurent imiter leurs frères, et si Mme Rolfe ne leur eût dit à plusieurs reprises: «C’est assez!» les deux petites gourmandes auraient bu à s’en faire mal le suc délicieux dont elles avaient presque oublié la saveur, depuis le temps qu’elles n’en avaient pas goûté.

On avait apporté la grande chaudière, comme on avait déjà fait pour le sel. Le feu fut allumé et la crémaillère dressée; au bout de quelques heures, ce récipient était plein et bouillait à gros bouillons sur un joyeux brasier.

Chacun avait sa tâche. Le nègre, un seau à la main, allait d’un érable à l’autre, recueillant la sève qui s’accumulait dans les baquets, tandis que M. et Mme Rolfe entretenaient le feu et écumaient la liqueur. Ils avaient d’ailleurs d’autres occupations. Quand le contenu de la chaudière avait suffisamment bouilli, il fallait le verser dans de petits vases où le sucre se cristallisait en se refroidissant. Il devenait alors dur comme de la brique et d’une couleur très foncée. Puis Mme Rolfe vidait les petits vases sur une nappe bien blanche étalée sur l’herbe; Mary et Louisa comptaient les pains de sucre en s’embrouillant toujours dans leurs calculs, les huit ans de l’une et les six ans de l’autre ne brillant point par des aptitudes arithmétiques très fortes.

La portion de sucre qui ne se cristallisait pas était soigneusement égouttée dans un baquet spécial et formait de la mélasse plus belle, plus riche en couleur et plus agréable au goût que celle qu’on fabrique avec du sucre de canne.

Franck et Henri, la carabine à la main, faisaient des rondes autour des baquets où coulait le sucre, afin d’en éloigner tous les animaux sylvestres, qui en sont friands au point de risquer leur vie afin de s’en procurer. Leur présence suffit pour tenir en respect tous les hôtes du bois d’érables, et, s’ils virent plus d’un museau épais ou effilé les guetter à travers la ramée, ils ne tirèrent pas un seul coup de fusil contre ce gibier gourmand, mais épeuré, suivant en cela les principes de leur père, qui leur défendait toute cruauté inutile.

La sève coula pendant plusieurs jours. La petite colonie fut occupée pendant tout ce temps-là. On n’allait à l’habitation de la clairière que pour y chercher les objets nécessaires qu’on pouvait avoir oubliés. Cudjo avait dressé dans le bois des érables une petite tente, faite avec la bande de toile du wagon et dans laquelle on dormait la nuit. Cette vie en plein air amusait tout le monde; la colonie était ravie de camper dans l’épaisseur des bois, sous le couvert d’arbres majestueux qui formaient un dôme au-dessus de la tente, et de s’y endormir au bruit des chansons de mille oiseaux divers.

Une nuit, cependant, cette musique ne fut pas aussi douce aux oreilles des colons; ils entendirent le hurlement des loups, le cri lugubre du grand-duc, et même le cri sauvage du couguar; mais le cercle de feux qui flambait autour de la tente parvint à tenir ces terribles voisins à distance respectueuse du campement.

Enfin la récolte de sucre se termina; le suc d’érable coulait de plus en plus lentement, et son jet finissait par tarir. M. Rolfe boucha de mousse les trous qu’il avait faits aux arbres afin d’aider au travail reconstitutif de l’aubier, et, ayant recueilli plus de cent livres de sucre, on quitta le campement auquel on laissa le nom de camp du sucre, à l’imitation des fermiers habitant au bord des bois, qui baptisent ainsi l’endroit où ils recueillent le suc des érables de leur domaine.

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