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CHAPITRE XV

DÉCOUVERTE PRÉCIEUSE

On revint souper à l’habitation, et, pour fêter la récolte qu’on venait de faire, Mme Rolfe sacrifia la dernière poignée de grains de café qui restait à la petite colonie. Elle annonça qu’on prenait pour la dernière fois ce breuvage cordial qui avait tant soutenu les forces des voyageurs, et qui certes, de toutes les provisions emportées par eux de Saint-Louis, était celle qui avait fait le meilleur usage.

«Maintenant que nous avons de quoi le sucrer, le café nous manquera, dit Henri; c’est très contrariant. On dirait que c’est un fait exprès.

--Il ne faut pas être si exigeant, répondit son père. Nous avons de quoi saler notre soupe, de quoi sucrer l’eau limpide de notre ruisseau. Qu’importe si le café nous manque? Bien des pauvres gens, dans les grandes villes, envieraient l’abondance dont nous jouissons.

--Mais, papa, dit Henri, quand nous étions dans la Virginie, j’ai vu Cudjo fabriquer et boire dans sa case du café de maïs; il m’en a fait goûter, et je l’ai trouvé excellent: n’est-il pas vrai, Cudjo?

--Oui, petit maître Henri, vrai bon café celui-là!

--Vous voyez, papa!

--Quoi donc, Henri?

--Qu’on pourrait faire du café avec du maïs.

--Enfant! tu ne réfléchis pas avant de parler. Songe que nous avons des besoins plus impérieux que ceux d’une boisson excitante. Si nous avions du maïs, avant de le torréfier pour en faire une sorte de café, nous le broierions pour en faire du pain. Malheureusement, il n’existe pas un grain de blé à plus de deux cents kilomètres de notre oasis.

--Mais si, mon cher papa, je saurais vous en trouver à moins de cent pas d’ici.

--Allons! tu auras pris quelque graminée pour du blé; j’ai herborisé dans tous ces entours sans trouver une seule tige de cette céréale qui serait si précieuse pour nous.

--C’est du maïs, dit Henri, et il n’est pas loin d’ici, car nous l’avons emporté de Saint-Louis dans notre chariot. Il y est encore. Je l’y ai vu ce matin dans le fond d’un vieux sac.

--Vite! s’écria M. Rolfe transporté de joie par cette assertion, prends une torche, Cudjo, et voyons si cet enfant ne s’est pas trompé en croyant que la provision faite pour nourrir notre attelage n’est pas entièrement épuisée.»

Le chariot n’était pas loin de l’écurie de Pompo, adossé à la barrière à claire-voie qui protégeait l’habitation contre les rôdeurs de nuit. M. Rolfe grimpa dedans et n’y trouva d’abord qu’une vieille peau de buffle tout usée, avec le harnais du bœuf dessous; mais, en promenant la torche à droite et à gauche, il aperçut dans un coin un sac grossier, tel que ceux dont on se sert dans les États de l’Ouest pour conserver le maïs. Il avait pourtant la conviction que ce sac-là était vide depuis longtemps comme tous ceux qui avaient enfermé la provende de l’ancien attelage. Il souleva le sac et constata avec bonheur qu’il renfermait encore une petite quantité de maïs.

«Maître, dit Cudjo, qui était également monté sur le chariot, voici encore tout plein de grains dans les fentes du plancher. Ils valent la peine d’être ramassés, pas vrai?

--Oui, Cudjo, ils sont plus appréciables pour nous que ne le serait la même quantité de perles ou de diamants.»

Après une recherche des plus minutieuse, ils se convainquirent qu’il ne restait plus un seul grain dans le wagon. Le sac fut emporté dans l’habitation et son contenu vidé sur une table. Après l’avoir mesuré approximativement, M. Rolfe se convainquit que l’on avait quatre-vingts litres d’excellent maïs.

«Mes enfants, dit-il avec joie, l’année prochaine nous aurons du pain à discrétion. Que dis-je? dans quelques mois, car l’hiver est court sous notre latitude. Nous avons là assez de maïs pour ensemencer quarante ares; il viendra à maturité en six ou huit semaines, de sorte qu’avant le retour de l’hiver nous en aurons assez pour en mettre en réserve sans privation.»

Cette perspective ravit la petite colonie. Jusque-là on avait varié la nourriture en mangeant les fèves et les cosses de l’acacia épineux, ou des glands de chêne rôtis; mais ni ces fruits, ni la pulpe de quelques autres dont on avait fait usage, n’avaient pu remplacer le vrai pain.

Tout à coup Franck, qui faisait gaiement sauter dans ses deux mains une poignée de maïs, s’écria:

«Du froment! du froment!»

M. et Mme Rolfe coururent à lui et aperçurent, en effet, au milieu des grains dorés du maïs, quelques grains de la meilleure espèce de blé. Aussitôt, on disposa tout ce qu’on possédait de céréales en petits tas sur la table, et chacun s’établit autour pour opérer le triage. Le départ du maïs et du blé fait avec soin, on se trouva posséder cent grains de froment.

«Ce serait peu pour prendre une métairie, dit Mme Rolfe, mais n’oublions pas le dicton: les grands chênes viennent des petits glands. Nos cent grains se multiplieront, et déjà l’année prochaine ce nous serait un long travail de les compter.

--Vous voyez, mes chers enfants, dit M. Rolfe, que la Providence veille sur nous; au milieu d’un désert, Dieu nous a donné tout ce qui est nécessaire à la vie. Maintenant, avec un peu de patience, nous arriverons même à posséder le superflu.

--Oh! oui, dit Louisa en battant des mains. Quand nous aurons de la farine, maman nous fera des tartes aux fruits. Mon frère Henri m’a rapporté souvent de la forêt des prunes sauvages, des cerises et des mûres plus grosses que mon pouce.

--Et nous ne penserons plus au café, dit Henri.

--Vous en aurez cependant, répliqua Mme Rolfe en souriant d’un air de mystère. Je vous ai laissés vous désoler de cette privation toute une soirée, pour vous faire mieux apprécier les bienfaits que la nature a accumulés pour nous dans cette oasis.

--Quoi! maman, papa aurait retrouvé aussi un sac de café dans le chariot? demanda Franck.

--Étourdi! Je parle d’une plante qui croît dans l’oasis.

--Un caféier? Je croyais que cet arbuste ne poussait que dans les régions les plus chaudes des tropiques.

--Oui, cela est vrai pour le caféier, dont vous appréciez si bien les fruits; mais, sous cette latitude, on trouve un grand arbre dont les graines remplacent ceux-ci. En voici un échantillon que j’ai trouvé près du camp de sucre et que j’ai mis en réserve pour vous le montrer en temps et lieu.»

Mme Rolfe alla prendre dans sa boîte à ouvrage où elle l’avait serrée, une grande cosse brune de près de douze pouces de long sur deux de large, et en forme de croissant.

Elle rappelait la cosse de l’acacia, sauf sa taille différente; comme cette dernière, elle renfermait une pulpe qui recouvrait plusieurs grosses graines de couleur grise.

«Ces graines, dit Mme Rolfe, lorsqu’elles sont séchées, torréfiées, broyées et bouillies dans l’eau comme le vrai café, donnent un breuvage presque aussi bon et tout aussi salutaire. L’arbre sur lequel j’ai recueilli ces cosses croît dans la plupart des régions américaines, et il est en grand nombre ici. Aucun de vous ne l’a-t-il remarqué?

--Oui, moi, dit Franck, je reconnais l’arbre d’après ses fruits. Son écorce est rugueuse et s’enlève par places en écailles; le bout de ses branches est recroquevillé en chicots, ce qui est loin d’être gracieux. Est-ce cela, maman?

--Cela même. Cette disposition des branches a fait donner à l’arbre le nom de chicot par les Français du Canada et celui de stumptree dans les États-Unis. Son nom botanique est gymnocladus, ce qui veut dire rameau dépouillé, parce que, durant l’hiver, comme vous le verrez, il est dépouillé de son feuillage. Mais on le nomme communément arbre à café, parce que les premiers pionniers qui se sont établis dans ces contrées ont employé ses graines, comme nous le ferons nous-mêmes, faute d’avoir du café véritable.

--Ah! dit Henri, nous ne sommes encore riches que d’espoir. Nous aurons du café quand les graines auront été recueillies et séchées; notre pain ne sera prêt à cuire que dans six mois. Cudjo aura bien le temps de bâtir son four.

--Henri, mon pauvre Henri, lui dit gravement sa mère, j’ai bien peur que tu ne sois de ces gens que rien ne contente et qui ne méritent pas les bénédictions du Ciel. Souviens-toi combien il y a de malheureux qui manquent de pain dans des endroits où cependant l’on trouve tout en abondance. En ce moment peut-être quelque misérable enfant affamé erre dans les rues d’une grande ville, s’arrête devant la boutique d’un boulanger et dévore, des yeux seulement, hélas! les pains étalés derrière le vitrage. Ici vous manquez de pain, mais vous avez d’autre nourriture; lui n’a rien, peut-être pas même un toit pour abriter sa tête, et sa faim est d’autant plus cruelle qu’il voit devant lui le pain tentateur séparé de sa main par le mince obstacle d’une vitre. Si nous étions restés dans le monde civilisé, mes enfants, ayant perdu tout ce que nous possédions, qui sait si une maladie de votre père ne vous aurait pas réduits à cette triste destinée? Celle que nous vous avons faite n’est-elle pas préférable? Réfléchis sur tout cela, mon cher Henri, et tu apprendras à te contenter de ce que tu as.

--Oh! dit Henri, je vous promets, maman, que je ne me plaindrai plus; je sens bien que j’avais tort.

--Eh bien! mon cher Henri, puisque te voilà revenu à de bons sentiments, dit M. Rolfe, je veux vous faire part à tous d’un expédient que nous avions trouvé, votre mère et moi, pour obvier à notre privation de pain. En attendant que nos céréales nous en donnent, nous pourrons nous servir des ressources que nous offre un arbre de ces contrées.

--Quoi! un arbre à pain? dit Henri; j’en ai entendu parler, mais je n’en ai jamais vu.

--On pourrait le nommer ainsi, reprit son père, car, durant les longs mois d’hiver, il fournit une substance analogue à plusieurs tribus indiennes. Cet arbre, qui doit croître non loin de notre vallée, sur les hauteurs des montagnes environnantes, c’est un pin.

--Un pin portant des fruits! s’écria Franck étonné.

--Est-ce que tu as jamais vu un pin sans fruit, du moins dans la saison?

--Vous appelez donc des fruits ces objets en forme de cône; je croyais que c’était de la graine.

--Ce que tu appelles le fruit de certains arbres en est aussi la graine. Dans toutes les espèces de noix, par exemple, le fruit et la graine ne sont qu’une même chose, c’est-à-dire que le noyau de la noix est la graine et le fruit. Telles sont aussi les plantes légumineuses, comme les fèves et les pois. Dans les autres arbres, au contraire, le fruit est une substance qui couvre et enferme la graine, comme la pulpe de la poire, de la pomme et de l’orange.

--Mais, papa, vous ne voulez pas dire que l’on puisse manger ces choses rugueuses qui croissent sur les pins?

--Ces choses rugueuses dont tu parles sont les cônes, enveloppes qui protègent les graines pendant une certaine période de l’année; elles s’ouvrent comme des noix, ou on les fait ouvrir artificiellement en les exposant près du feu, et l’on trouve dedans des amandes qui sont les véritables fruits du pin.

--Mais je me souviens d’en avoir goûté en Virginie, dit Henri. J’ai trouvé ces amandes très amères.

--Tu as goûté du pin commun. Certaines autres espèces sont comestibles, et même fort agréables de saveur.

--Quels sont donc ces pins?

--On en connaît plusieurs espèces. Dans aucune partie du monde on n’en compte plus de variétés que dans la partie montagneuse du grand Désert américain. On en trouve en Californie une espèce que les Espagnols appellent colorado, c’est-à-dire vermeil, à cause de la couleur rouge de son bois quand il est scié. Ce sont les plus grands arbres du monde, puisqu’ils ont jusqu’à trois cents pieds de haut. Leurs forêts couvrent les montagnes de la sierra Nevada. Il existe dans ces parages-là une variété de pins encore plus haute (pinus Lambertiana). Elle est surtout remarquable par la dimension de ses cônes, qui ont l’énorme longueur d’un pied et demi. Imaginez quel aspect doit avoir un de ces arbres gigantesques, avec des cônes plus grands que des pains de sucre pendant à toutes ses branches!

--Cela doit être magnifique! dit Franck.

--A condition de ne pas choir sur la tête de l’admirateur, ajouta Henri, auquel cas celui-ci préférerait que ce fruit fût aussi bas placé que la citrouille dont parle La Fontaine.

--J’allais le dire, tu me l’as volé! s’écria Mary. J’apprenais justement cette fable hier, et Cudjo la sait aussi tout entière.

--Le bon Dieu est partout le même, dit Cudjo en montrant les blanches palettes de ses dents; il a fait pousser en l’air de gros pains de sucre, là où peu de gens lèvent le nez en haut pour les voir.

--Enfin, reprit M. Rolfe après que cet incident fut clos, il existe une variété de pins tout à fait distincte. C’est un petit arbre qui atteint rarement plus de trente ou quarante pieds de haut, et dont les feuilles sont d’un vert plus tendre que celles des autres pins. Ses cônes sont plus grands que ceux de l’espèce commune; la graine en est huileuse comme celle de la noix d’Amérique et d’une saveur presque aussi agréable. Elle forme la subsistance de beaucoup d’indiens durant une bonne partie de l’année. On peut la manger crue. Quand elle est desséchée ou rôtie, on la broie dans un moulin ou on l’écrase dans un mortier, et l’on obtient ainsi une farine grossière en apparence, mais qui donne un pain délicat, ayant un peu le goût de noisette. Les Mexicains appellent cet arbre pignon et les savants le nomment pinus monophyllus.

--Bien sûr cet arbre-là n’existe pas dans notre vallée, dit Henri.

--Non, mais il croît dans les montagnes. Le jour de notre premier campement dans ces parages, je crois avoir vu, près de l’endroit que nous avons appelé le camp de l’Antilope, le pin dont il s’agit. Dès que nous aurons fabriqué une charrette que Pompo puisse traîner, nous irons faire une excursion de ce côté.»

Ce projet fut accueilli avec joie, car toute la famille désirait visiter la belle montagne qui élevait si majestueusement son front neigeux au-dessus de l’oasis.

La charrette fut faite en trois jours, car ses parties essentielles subsistaient déjà; les deux plus grandes roues du chariot furent adaptées à un fond de planches, relié à des brancards à travers lesquels on ajusta les harnais de Pompo.

On partit dès le lever du soleil, Mme Rolfe et les deux petites filles assises sur une molle litière de mousse et de feuilles de palmier jetée sur le fond de la charrette. Pompo, ragaillardi par la bonne nourriture, trottait sans se faire prier. Cudjo faisait claquer son grand fouet par habitude, mais il était obligé de retenir à chaque instant la bête, pour que l’équipage ne distançât pas trop M. Rolfe et ses deux fils, qui marchaient à pied. Castor et Pollux gambadaient à droite et à gauche, fourrant leur nez dans tous les buissons.

Bientôt l’on eut traversé le vallon, monté le défilé, et l’on s’achemina le long des hauteurs. Le pic principal brillait devant les promeneurs; les rayons du soleil, qui le frappaient, le faisaient apparaître d’une belle teinte de pourpre; on eût dit qu’une pluie de roses était tombée sur la neige. La neige était alors plus abondante qu’au temps où les voyageurs avaient vu la montagne pour la première fois.

Franck demanda à son père l’explication de ce phénomène.

«A mesure qu’on s’élève dans l’atmosphère, dit M. Rolfe, l’air devient plus rare et plus froid. Au delà d’une certaine hauteur, ni l’homme ni les animaux ne peuvent vivre. C’est un fait confirmé par l’expérience de tous ceux qui ont gravi des montagnes, ne fût-ce qu’à trois milles d’élévation. Quelques-uns de ces hommes ont failli être gelés et ont vu la mort de près. Il en est ainsi sur toutes les parties du globe; mais, sous l’équateur, on peut, sans éprouver un froid extrême, monter plus haut que dans les contrées qui avoisinent les pôles. Par une raison analogue, on peut grimper l’été plus haut que l’hiver avant d’atteindre la région glaciale. Or, s’il fait froid à une certaine hauteur au point que les hommes y soient gelés, n’est-il pas naturel que la neige n’y fonde jamais? Aussi les sommets les plus élevés sont-ils couverts d’une neige éternelle. Lorsqu’il pleut dans les plaines, il neige tout là-haut. Il est probable que la plus grande quantité de pluie qui tombe sur la terre forme des cristaux de neige en commençant à descendre. Cette neige fond dans les régions inférieures de l’atmosphère et tombe sur le sol en forme de globules d’eau: donc, toutes les fois qu’il a plu dans la vallée, il a dû tomber de la neige sur la montagne.

--Alors, papa, interrompit Franck, cette montagne doit être très haute, puisque la neige y séjourne toute l’année.

--Est-ce bien juste cela?

--Je le crois. Vous dites que la neige ne fond pas, parce qu’il fait froid en haut.

--Mais je suppose que nous habitons une contrée voisine du pôle Nord, où la neige reste presque toute l’année sur les côtes et par conséquent au niveau de la mer. Est-ce que cette circonstance dénoterait une grande élévation de terrain?

--Ah! bien... je comprends. L’existence de la neige sur une montagne prouve son élévation, seulement dans le cas où cette montagne est située sous une chaude latitude. Alors cette montagne-ci, notre montagne doit être très élevée.

--Assurément, mais je ne pense pas qu’elle soit au premier rang d’élévation parmi celles de ce continent. Quand nous l’avons vue, son sommet n’avait que peu de neige; il est possible que dans les grandes chaleurs elle n’en ait plus du tout. Je ne la crois guère élevée que de quatorze mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

--N’est-il pas étrange, dit Henri à son tour, que la neige s’entasse avec autant de régularité, et qu’elle descende de chaque côté à la même hauteur? On dirait que la montagne a enfoncé très droit sur sa tête un vaste bonnet de nuit en coton très blanc.

--Cette ligne, répondit son père, est ce qu’on a nommé la ligne de neige; sa régularité provient des lois inflexibles de la chaleur et du froid. Sous les tropiques, la ligne de neige se trouve à une très grande hauteur au-dessus du niveau de la mer. A mesure que l’on avance au nord ou au sud vers les pôles, elle s’abaisse graduellement et finit par disparaître dans les zones glaciales où, comme je vous l’ai dit, la neige couvre la terre entièrement. En outre, l’éloignement ou la proximité de la mer produit des températures différentes. La même montagne peut offrir un climat plus chaud sur un versant que sur un autre; la ligne de neige varie selon l’été ou l’hiver. Tous ces faits, bien que capricieux en apparence, ont leur logique expliquée par les lois naturelles.»

A ce moment les piétons rejoignirent la charrette, qui s’était arrêtée pour les attendre au pied même de la montagne.

«Ah! Cudjo, tu as perdu de n’être pas avec nous, dit Henri au nègre. Tu saurais comment il se fait que la montagne soit coiffée de blanc, et cent choses intéressantes sur les divers climats.»

Le bon nègre se mit à rire aux éclats en regardant Mme Rolfe.

«De quoi donc ces garçons pensent-ils que nous avons parlé? dit Mary. Maman nous a fort bien expliqué la ligne de neige, la hauteur des montagnes, et la différence des latitudes, qui peut tromper sur leur élévation, si on la juge par les neiges.

--Je vois, dit M. Rolfe, que personne n’a perdu son temps. Cherchons maintenant les arbres à pignons.»

Au bout d’un quart d’heure de marche dans le défilé de la montagne, les promeneurs trouvèrent des pins d’un parfum délicieux. La terre était couverte de cônes d’environ un pouce et demi de long; mais ils étaient tous ouverts, l’amande y manquait. Des animaux avaient passé par là qui s’étaient repus de ce fruit, preuve qu’il était comestible. Une grande quantité de ces cônes pendaient encore aux branches des pins; Cudjo en abattit quelques-uns qu’il ouvrit à grand’peine à l’aide de son couteau.

«C’est bien cela, dit Mme Rolfe après avoir goûté les amandes fendues. C’est le pin à pignons. Il ne nous reste plus qu’à secouer ces arbres et à faire une ample récolte de ces cônes.»

Le soir, on était de retour dans l’habitation de la clairière, et, pour la première fois depuis bien des semaines, on mangeait du pain. La boutade chagrine d’Henri avait tort décidément; Cudjo n’avait pas de temps à perdre pour construire four et moulin à vent ou à eau, la proximité du ruisseau permettant de se donner ce dernier luxe.

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