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CHAPITRE XVIII

LA CHASSE AUX ABEILLES

Ce fut une grande fête au printemps que le jour des semailles; le champ qui devait les recevoir avait été labouré par Cudjo au moyen de sa charrue de bois. Le maïs ensemença un acre de terre, et les colons avaient l’agréable perspective d’en récolter au bout de six semaines environ quinze boisseaux. Les cent grains de froment furent semés avec soin dans un coin à part.

La jardinière en chef s’occupait avec ardeur dans son domaine. Elle y avait mis des patates sauvages et d’autres tubercules trouvés dans la vallée, parmi lesquels les oignons étaient les plus utiles. Plusieurs plants de vigne sauvage, destinés à former des berceaux, avaient été transplantés dans ce jardin qu’embellissaient les plus belles fleurs de la clairière: les cléomes, les mauves, les asclépias et les hélianthes.

La petite colonie se mit à faire des excursions vers les points de vue les plus remarquables de son domaine. La cataracte par laquelle le ruisseau se précipitait du flanc de la montagne dans la vallée, la source salée, le lac des castors et quelques hautes clairières dans les bois étaient pour eux pleins d’intérêt. Il était rare que dans ces promenades un objet ou l’autre ne donnât pas matière à de précieux enseignements.

Un jour, la petite troupe s’était égarée dans les détours de la forêt. Comme on était un peu las, il fut résolu qu’on prendrait quelque repos avant de s’orienter pour le retour. Tout le monde s’assit sur le gazon dans une petite clairière qu’environnaient de superbes magnolias. Tout auprès s’étalaient en grosses touffes de grandes fleurs bleues. Franck, tenant Mary par la main, voulait aller en cueillir un bouquet pour sa mère. Tout à coup Mary, qui avait voulu aider à la cueillette, se mit à crier de toutes ses forces; elle avait mis la main sur une fleur qui recélait une abeille, et l’insecte s’était vengé en la piquant de son aiguillon.

Quand on eut consolé l’enfant et trempé son doigt dans un peu de l’eau que contenaient les gourdes, il n’y eut plus qu’un sujet de conversation parmi les promeneurs. Là où se trouvent des abeilles le rayon de miel n’est pas loin, et Mary oublia elle-même l’enflure de sa main pour sourire à la perspective délicatement friande que sa mésaventure ouvrait à la colonie.

Les promeneurs se dispersèrent dans la clairière, afin de s’assurer si c’était vraiment une abeille ou seulement une guêpe qui avait lancé son dard à la cueilleuse de fleurs.

Bientôt Henri cria: «Une abeille! une abeille!» Presque en même temps Franck, qui explorait l’autre côté de la clairière, disait: «Une, deux, trois autres par ici.

--Oh! oh! fit Cudjo à son tour, en voici une... une grosse! chargée comme un bœuf!»

Assurément il devait y avoir une ruche dans un endroit rapproché de la clairière où l’on se trouvait. Il s’agissait de la trouver, mais d’après quels indices? Elle devait être placée dans le creux de quelque arbre; mais ils étaient si serrés dans le taillis! Comment découvrir celui qui contenait la ruche?

«Maître, ne vous tracassez pas l’esprit, dit Cudjo. Je m’entends à la chasse aux abeilles, car je suis aussi friand de leur miel que les ours. Je sais comment trouver leur cachette. Si vous voulez que nous revenions demain, il y aura sur la table du souper un fin dessert pour miss Mary et miss Louisa.»

Le lendemain, après le déjeuner, on partit pour la petite clairière dont on avait marqué le chemin en cassant des branches d’arbre de loin en loin. Cudjo n’avait pas voulu raconter d’avance ses procédés: aussi Franck et Henri, réduits aux conjectures, avaient-ils demandé à leur père à quels signes il pensait que l’on pût reconnaître les arbres servant de ruches.

«Je manque un peu d’expérience à cet égard, répondit M. Rolfe. Je sais seulement que le trou du tronc qui sert d’entrée aux abeilles est généralement placé trop haut pour qu’on puisse l’apercevoir d’en bas, mais le véritable indice pour découvrir ces ruches, c’est la décoloration de l’écorce à l’entrée du creux de l’arbre. Ce sont les pattes humides des abeilles, quand elles rentrent chargées du suc des fleurs, qui causent cette décoloration. On peut courir longtemps cependant avant de rencontrer un de ces arbres. Je suppose que le chasseur d’abeilles doit procéder par de savantes inductions; il est une observation générale qui peut le guider jusqu’à un certain point: c’est que les abeilles doivent établir leurs ruches plutôt dans le voisinage des clairières couvertes de fleurs que dans les fourrés épais où la lumière ne pénétrant pas, toute végétation délicate est étouffée.»

Ces indications, fort, justes d’ailleurs, n’expliquaient point à Henri et à Franck les singuliers préparatifs que le nègre avait faits. Cudjo emportait à la clairière des abeilles le seul verre de cristal qui fût resté intact dans les bagages tant cahotés de la colonie, un gobelet plein de mélasse d’érable et une petite touffe de poils blancs prise sur le dos d’un lapin, apprivoisé pendant l’hiver Tout le monde se demandait comment il prétendait user de ces engins. Cudjo se bornait à montrer ses deux rangées de dents éblouissantes, et le sourire qui se jouait sur les lèvres de Mme Rolfe prouvait que la mère de famille était seule au fait de son secret.

Enfin, on fit halte dans la petite clairière où l’on s’était rendu paresseusement en charrette, sous le prétexte de la prise probable de nombreux rayons de miel à rapporter.

Pompo ayant été dételé et attaché à un arbre, les deux jeunes garçons s’attachèrent aux pas de Cudjo, aussi curieux que s’ils eussent assisté à une scène de prestidigitation.

Cudjo se préparait à l’œuvre en silence, un peu fier de l’importance que lui donnait ce mystère. Il avisa d’abord sur un des côtés de la clairière une pièce de bois mort; il enleva avec son couteau une petite portion de l’écorce, afin d’en rendre la surface unie. Un carré de quelques pouces dûment raboté suffisait à son dessein.

Cudjo versa sur le bois ainsi préparé une petite quantité de mélasse formant un rond du diamètre d’une pièce de deux sous, et, après avoir essuyé le verre de cristal avec un coin de sa casaque, il se mit en quête d’une abeille butinant parmi les fleurs.

Le nègre en découvrit bientôt une dans la corolle d’une fleur d’hélianthe; il s’en approcha doucement, et renversant le verre avec prestesse de façon à y renfermer abeille et fleur, il glissa dessous sa main gauche, préalablement garantie par un gant de peau de daim. Coupant ensuite la tige de la fleur, il emporta celle-ci avec l’insecte près de la pièce de bois.

Là, il retira adroitement la fleur du verre, et l’abeille resta captive dans sa prison de cristal, qui fut placée de manière à couvrir la mélasse. Effrayé de sa captivité, l’insecte voltigea quelque temps vers le haut du verre, cherchant une issue. Dans son tourbillonnement, ses ailes frappèrent la paroi supérieure, et il retomba sur la mélasse; cette glu sucrée n’était pas assez épaisse pour l’arrêter court, mais dès que la prisonnière y eut goûté, elle sembla oublier sa captivité et plongea sa trompe dans le liquide qu’elle aspira avec un plaisir visible.

Cudjo laissa se régaler la prisonnière; puis, après avoir ôté ses gants, il souleva un coin du verre et prit bien délicatement l’abeille entre le pouce et l’index. L’insecte était étourdi, autant par l’effet de sa gourmandise que par les diverses péripéties qu’il subissait, et on pouvait le manier sans danger. Cudjo renversa donc l’abeille sur le dos, glissant entre ses pattes quelques poils blancs de lapin qui s’attachèrent à ses membranes chargées de mélasse. Le poil, qui était fort léger, adhérait au corps de l’insecte qu’il devait rendre visible sans gêner les mouvements de ses ailes. Cudjo faisait preuve d’une grande finesse de tact en touchant ainsi ce frêle insecte de ses gros doigts dont on n’aurait pas attendu tant de dextérité.

Tous ces préparatifs faits, Cudjo posa l’abeille sur le tronc d’arbre. L’insecte parut un moment abasourdi Il ne comprenait évidemment rien à ce qui lui était arrivé. Enfin un chaud rayon de soleil réveilla ses sens engourdis. L’abeille s’aperçut qu’elle était libre, agita ses ailes transparentes et s’envola dans les airs. Elle monta d’abord assez haut, puis redescendit en décrivant un cercle, comme il était facile de le voir en observant la petite touffe de poils collée entre ses pattes.

Enfin, elle fila vers le bois en suivant une ligne droite qui marquait la direction de sa ruche, car c’est de cette orientation que vient aux Américains le terme à vol d’abeille, synonyme de notre expression occidentale à vol d’oiseau.

Cudjo savait maintenant que l’abeille n’avait plus qu’à suivre cette direction dans le taillis pour retrouver sa ruche; il possédait donc un des jalons nécessaires à sa découverte. Afin de ne pas le perdre, il traça de son couteau, sur la pièce de bois d’où était parti l’insecte, une entaille dans le sens de son vol.

Puis il renouvela son expérience sur une nouvelle abeille qui, après les mêmes cérémonies, s’envola dans une direction différente de la première.

«Il n’y a pas de mal à cela, dit Cudjo, nous aurons deux rayons de miel au lieu d’un.»

Il saisit encore une troisième abeille qui, une fois lestée du paquet de poils révélateur, prit une nouvelle route différente des deux autres.

«Es-tu sûr de la valeur de ton expérience, mon cher Cudjo? lui demanda son maître. Voici qui est fait pour te dérouter.

--Point, point du tout, répondit le nègre en riant Cela prouve que cette clairière regorge de miel, et qu’il y a trois ruches, plus peut-être. Nous allons bien voir!»

Il prit une quatrième abeille qui appartenait sans doute à la même ruche que la première prisonnière, car elle s’envola dans la première direction notée sur la pièce de bois mort, et l’on résolut de partir à la découverte de cette ruche-là.

Le point exact où se trouvait l’arbre à miel était déterminé par la jonction des deux lignes tracées par les deux abeilles nº 1 et nº 4. C’était le sommet de l’angle qu’il s’agissait de trouver. Sur un terrain découvert rien n’eût été plus aisé. Deux des colons se fussent placés chacun à l’un des points de départ des deux abeilles, tandis qu’un troisième aurait suivi l’une des directions indiquées. Dès que ce dernier se serait trouvé à la fois sur les deux lignes tracées, les deux autres lui eussent crié de s’arrêter; le point cherché eût été trouvé.

Mais l’affaire était plus difficile en plein bois. Néanmoins Cudjo sortit de cet embarras. Il plaça Henri à la première station des abeilles, de manière à le bien voir, puis il prit sa hache sur l’épaule et marcha dans la direction de la ligne tracée sur le tronc d’arbre jusqu’à l’entrée du bois. Là, il entailla un arbre, puis un autre plus loin, puis un autre, et lorsqu’il eut établi ces indices, il revint dans la clairière poster Franck à son tour au point de départ de la quatrième abeille. Partant de là, il rentra dans le bois en suivant une ligne droite à travers les fourrés qu’il s’ouvrait à coups de hache marquant çà et là les arbres.

Personne n’étant plus utile dans la clairière, tout le monde suivit Cudjo. On le trouva à deux cents pas de là près d’un bouquet d’arbres, où les points de repère placés à droite et à gauche se rapprochaient. Le nègre se promenait de long en large, la tête levée vers les cimes de ces arbres, observant les moindres indices. Tout à coup, il poussa un cri de joie; la ruche était découverte.

Le nid, ou plutôt l’entrée qui conduisait au nid, était gîté dans le haut d’un vieux sycomore. C’était un arbre de hautes proportions; sa cavité paraissait assez large pour recéler un homme dans son sein. La ruche était évidemment construite à l’intérieur.

La journée était trop avancée pour qu’on tentât de conquérir la ruche séance tenante. Cette œuvre fut renvoyée au lendemain.

Il n’est pas bien difficile d’abattre un gros arbre et de le fendre; une bonne hache et des bras vigoureux suffisent à cela. Mais disputer leur miel, leur unique trésor, à sept ou huit mille abeilles armées d’un aiguillon, présente une bien autre difficulté. Les colons n’avaient pas de soufre pour étourdir les abeilles, et jeter le sycomore à bas aurait été s’exposer à la fureur de tout un peuple dépossédé... et bien armé pour la vengeance.

Heureusement Cudjo connaissait la manière de dévaliser les ruches sans péril. Suivant ses prescriptions, Mme Rolfe tailla et cousit deux paires de gants de daim n’ayant que le pouce; les autres doigts devaient être réunis dans la même enveloppe de peau. Ces gants étaient destinés à M. Rolfe et au nègre, qui devaient travailler seuls à l’extraction du miel. Outre leurs gants, ils prirent des masques de peau d’élan, qui s’attachaient avec des courroies, et des casaques de même nature. Ainsi cuirassés, ils pouvaient défier l’aiguillon des abeilles.

On partit dans la charrette comme la veille, mais on eut soin de laisser Pompo attaché dans la clairière, de peur que les insectes chassés de leur nid ne se jetassent sur le pauvre animal. Il fut décidé que Mme Rolfe et tous les enfants resteraient aussi assis sur le gazon assez loin du sycomore, afin de n’être pas exposés aux piqûres des bêtes affolées; mais Henri et Franck voulurent porter jusqu’à l’arbre tout l’attirail dont on s’était muni, c’est-à-dire les haches et les vases propres à recueillir le miel. On alla donc en famille jusqu’au sycomore, et l’étonnement fut grand parmi les membres de la petite colonie, lorsque l’on entendit un grand tourbillon d’ailes au-dessus de la ruche. Les abeilles sortaient par nuages noirs de leur nid en bourdonnant avec fureur.

«Elles ne peuvent avoir deviné d’avance notre projet, dit Henri. Qu’est-ce que cela veut donc dire?

--On croirait, répondit Cudjo, qu’elles sont tourmentées par quelque ennemi. Cependant, je ne vois aucun animal auprès de leur trou. Ni l’écureuil, ni le putois, ni la martre n’oseraient en approcher; l’ouverture est d’ailleurs trop petite.»

N’ayant pas d’explication meilleure, M. Rolfe supposa que la chaleur, qui était plus forte ce jour-là que les jours précédents, avait seule excité les abeilles à sortir de leur ruche, et Cudjo se mit en devoir d’abattre le sycomore avant même que M. Rolfe et les enfants eussent songé à se retirer. L’essaim d’abeilles, suspendu en grappes noires au haut de l’arbre voisin, paraissait ne pas vouloir s’opposer à cette opération.

Déjà les copeaux blancs du sycomore volaient en éclats sous l’effort répété de la hache, Cudjo ayant déjà frappé une douzaine de coups, lorsqu’un bruit se fit entendre qui saisit tout le monde de frayeur. C’était une sorte de grognement sourd.

Cudjo s’arrêta soudain, aucun pas de fauve ne troublait les fourrés. Ce grondement se répéta... il sortait du creux même de l’arbre.

Un ours! c’est un ours, un voleur de miel! dit Cudjo en roulant ses gros yeux. Voilà pourquoi les abeilles se sont sauvées.

--Un ours!... Ellen, partez avec les enfants!» dit M. Rolfe à sa femme.

Henri et Franck voulaient rester pour faire usage de leurs carabines; mais leur père les décida à aller protéger leur mère et leurs sœurs dans la clairière, au cas où la fuite de l’ours le dirigerait de ce côté.

M. Rolfe saisit sa carabine, et Cudjo sa hache. Il était évident que l’ours s’était introduit dans la cavité de l’arbre, et que, dérangé par le bruit, il allait en descendre. Mais, au lieu de la tête de l’animal, quelle fut la surprise des deux hommes d’apercevoir au bout d’un instant une masse informe de poils noirs et épais! C’était la croupe de la bête, qui descendait à reculons.

Sans attendre davantage, M. Rolfe tira son coup de fusil presque à bout portant. Cudjo se dressa sur la pointe de ses pieds pour asséner à l’ours un coup de hache. Ils pensaient l’avoir tué, mais la bête, au lieu de tomber à terre, remonta dans l’arbre. Qu’allait-elle faire? pourrait-elle redescendre par le trou la tête la première?

Pour obvier à cet inconvénient, M. Rolfe roula les deux casaques de peau de daim qui étaient encore étalées à terre, et il ferma ainsi cet orifice afin de couper la retraite à l’ours.

Du sang s’infiltra bientôt dans les vêtements; la bête était blessée évidemment. Pendant que Cudjo veillait aux casaques amoncelées, M. Rolfe apportait de grosses pierres qu’il empilait de façon à consolider cette fermeture.

Ensuite tous les deux firent le tour du sycomore, afin de s’assurer que son tronc n’offrait pas d’autre fente par laquelle l’ours pût descendre jusqu’à eux. Quand il en fut certain, M. Rolfe courut à la clairière, afin d’annoncer à sa femme et à ses enfants que le plus grand danger était esquivé, et toute la famille revint au pied de l’arbre.

Néanmoins, l’embarras était grand. Fallait-il laisser l’ours mourir de faim?

Mais le rayon de miel l’aurait soutenu quelque temps, et il n’y aurait eu aucune prudence à laisser s’échapper un animal aussi dangereux que celui-là et capable de se venger.

Il était assez probable que l’ours descendrait dans la cavité et qu’il essayerait de repousser les habits avec ses griffes et son museau. N’entendant aucun grognement significatif, M. Rolfe perça à hauteur d’homme un trou dans l’écorce du sycomore. Il n’aperçut rien; l’animal se tenait encore dans le haut, peu désireux de renouveler connaissance avec ceux qui l’avaient si mal accueilli.

«Enfumons l’animal! dit Cudjo. Il sera bien forcé de descendre.»

Le nègre remplit de feuilles mortes et d’herbes sèches le trou qu’il avait creusé; on ôta les habits, à la place desquels on posa de grosses pierres, et bientôt un filet de fumée bleuâtre s’échappa de l’étroit orifice des abeilles qui servait comme de cheminée à ce foyer improvisé.

L’ours ne tarda pas à donner du gosier. Il se mit d’abord à grogner, à hurler dans la partie supérieure de l’arbre, puis il poussa une sorte de râle d’asthmatique; enfin le silence se fit, et M. Rolfe perçut une forte secousse.

C’était l’ours asphyxié qui dégringolait du haut de la cavité.

Cudjo retira les pierres qui bouchaient le trou. Un épais nuage de fumée s’en exhala d’abord. L’ours était bien mort; aucune créature n’aurait pu respirer dans cette atmosphère suffocante. A force de bras, on ôta l’animal de son repaire. Sa longue fourrure était pleine d’abeilles mortes, qui avaient été, elles aussi, asphyxiées par la fumée.

«Père, cria tout à coup Henri, voyez donc, le sycomore brûle!»

En effet, l’écorce desséchée s’était enflammée et l’incendie se propageait avec fureur.

«Ni nous, ni l’ours, nous n’aurons eu de miel, disait Louisa.

--Il n’y a qu’un moyen de sauver le rayon, s’écria M. Rolfe, c’est d’abattre l’arbre le plus vite possible et de le couper entre le feu et la ruche. Allons, à l’œuvre!»

Mais les bûcherons auraient-ils le temps nécessaire? Le feu montait vite; il était activé par le courant d’air de l’intérieur, qui agissait à la façon d’un soufflet. On reboucha le trou, et la hache de Cudjo se prit à faire voler au loin des éclats de bois. Tous les colons s’étaient retirés à l’écart, ignorant de quel côté le sycomore tomberait.

Crac... crac... fit enfin le grand arbre, et il s’abattit avec fracas, couvrant le sol de ses branches. Aussitôt Cudjo, qui bondissait comme un fantôme dans cette atmosphère enfumée, attaqua l’arbre par le haut, comme s’il eût voulu trancher la tête de quelque géant vomissant la flamme.

Il eut bientôt dégagé la partie qui contenait la ruche Si le miel était un peu enfumé, presque tous ses rayons étaient intacts; l’ours n’avait pas eu le temps de lui faire grand mal.

On emporta dans l’habitation l’animal tué, dont on devait manger les jambons succulents; mais, pendant le trajet, M. Rolfe dit à plusieurs fois:

«Je donnerais volontiers cette bête morte pour deux petits oursons vivants que nous apprivoiserions.

--Apprivoiser des ours! dit Mary en faisant la grimace.

--Eh! oui, je crois toute férocité remédiable, éducable. Est-ce que tu n’as jamais entendu grogner une petite bête féroce au fond de ton cœur? est-ce que tu n’as jamais été obligée de la rappeler à la raison?»

Mary devint toute rouge et se jeta dans les bras de Louisa.

«Quelquefois, dit-elle; j’ai été un vrai petit ours pour Louisa, hier, mais je lui promets de rogner les ongles à cet ours-là.»

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