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CHAPITRE XVII

LES PELOTES SANGLANTES

La dernière grande excursion d’automne à laquelle toute la famille prit part fut une partie de pêche. Cudjo avait avisé, en descendant le ruisseau, une sorte de réservoir naturel, où le poisson était très abondant, et il avait employé ses moments perdus à fabriquer des lignes avec le lin sauvage qui croissait dans la vallée. Le bois de ces instruments était de canne; des épines recourbées servaient d’hameçons; quant aux appâts, rien n’était plus commun à trouver.

Franck et Henri portaient tout cet attirail; M. Rolfe et Cudjo tenaient les petites filles dans leurs bras pour aller vers le réservoir du ruisseau, et Mme Rolfe herborisait tout le long de la route, escortée de Castor et de Pollux qui folâtraient joyeusement autour d’elle.

On marchait depuis un quart d’heure sous la direction de Cudjo qui servait de guide, lorsque Mme Rolfe poussa une exclamation.

«Qu’y a-t-il, maman? lui demanda Henri.

--Je vois ici, répondit-elle, les indices de la présence d’un animal qui se plaît à détruire. Regardez plutôt.»

Elle désignait un bouquet de jeunes cotonniers dont l’écorce et les feuilles étaient dépouillées comme si elles eussent été rongées par une chèvre ou ratissées avec un couteau. Quelques-uns de ces arbrisseaux étaient morts à la suite de ce mauvais traitement; les autres, fraîchement pelés, n’avaient pas longtemps à attendre pour subir le même sort.

«C’est l’ouvrage de quelque animal rongeur, dit Henri, mais de quelle sorte peut-il être? Les castors ne grimpent pas, et je suis sûr que les écureuils ni les racouns, ni les opossums, ne sont capables de déchiqueter en si fine dentelle l’écorce d’un arbre.

--Ce n’est en effet aucun de ces animaux, reprit Mme Rolfe; j’ai voulu vous faire remarquer ce dégât, qui est très curieux et dont je connais bien l’auteur. Cherchez-le aux alentours de ces cotonniers, mes chers enfants. Je veux vous laisser le plaisir de le nommer vous-mêmes.»

Les promeneurs firent tous halte. Franck et Henri tournèrent autour du buisson dépouillé. Au bout de quelques instants, l’animal qu’ils cherchaient parut sur le sol à peu de distance. Son corps de trois pieds de long, voûté du nez à la queue, était tacheté de gris, avec la plus rude garniture de poils que l’on puisse imaginer. Ses jambes courtes, années de longues griffes, ressortaient visiblement sous son épaisse fourrure. Les oreilles se cachaient sous les poils; le nez et la tête étaient fort démesurés en comparaison de la masse touffue du corps. L’animal rampait à terre dans l’intention évidente de fuir les promeneurs; mais en dépit de sa frayeur il n’avançait guère.

M. Rolfe, qui jusque-là avait cherché cette bête plutôt dans les branches qu’à terre, se tourna en arrière pour retenir les chiens par leurs colliers. Il était trop tard, Castor et Pollux s’avançaient vers le gibier avec des aboiements menaçants.

Tout à coup, l’animal s’arrêta, cacha sa tête dans sa poitrine, et parut deux fois plus gros que dans son état naturel. Alors ce qui avait paru de la fourrure grossière devint une véritable armure de longues épines, et Henri s’écria le premier:

«Un porc-épic! un porc-épic!»

Malheureusement les chiens ne comprenaient pas ce que ce nom leur promettait. Tous les deux d’un entrain admirable, ils se jetèrent sur l’animal et revinrent aussitôt vers leurs maîtres en hurlant de douleur; leurs narines, leurs lèvres et leurs mâchoires étaient pleines de piquerons aigus.

Cependant le porc-épic battait en retraite, et, s’étant traîné jusqu’au pied d’un arbre, il commençait à y grimper; mais Cudjo, furieux du traitement qu’avaient subi ses favoris, courut au porc-épic et le traversa du fer de sa lance indienne.

Henri, qui était devenu fort prudent depuis son aventure avec la moufette, ne se montrait pas empressé de s’approcher du porc-épic. Il avait entendu dire que cette bête pouvait lancer ses piquerons à distance et atteindre ses ennemis comme avec des flèches. Franck soutenait que ce devait être là une fable; tous deux en appelèrent alors à leur père.

«Les anciens naturalistes, leur dit M. Rolfe, ont trop facilement accueilli ce préjugé populaire qui, à l’exemple de tant d’autres, tombera de lui-même le jour où l’on ne mettra plus de l’imagination dans la science, et où tout y sera œuvre d’observation, dogme d’expérience. Les pointes du porc-épic ne peuvent être arrachées que par un corps qui s’y frotte rudement, comme ont fait nos chiens. Cependant ces défenses sont parfois redoutables aux adversaires du porc-épic. On trouve, dans les bois, des couguars et des loups morts par suite des piqûres de cet animal, qui ne vit que d’écorces et de feuilles, et dont la force musculaire est si inférieure à la leur.»

Pendant cette explication, Cudjo s’empressait de débarrasser Castor et Pollux des épines barbelées qui faisaient de leurs naseaux des pelotes ensanglantées, et il excitait les pauvres bêtes à courir, afin de leur faire plonger la tête dans les eaux fraîches du ruisseau. Malgré ces bons soins, les parties touchées par les dards du porc-épic enflèrent beaucoup, et pendant plusieurs jours les deux chiens souffrirent cruellement.

Cependant le nègre n’avait pas oublié de suspendre à un arbre le corps du porc-épic, afin de le reprendre au retour de la pêche. Son intention était de l’écorcher et de le manger, car il assurait que c’était là un mets aussi délicat que le cochon de lait.

L’installation au bord du petit étang que formait le ruisseau entre deux rives basses et herbues se fit gaiement. On jeta les lignes; chacun tenait la sienne, et on se mit à faire des moues plaisantes aux babillards qui voulaient conter trop haut leurs impressions. C’était un coin charmant de la vallée que celui dans lequel on se trouvait; des arbres touffus ombrageaient les pêcheurs, devant lesquels un pâle soleil d’automne miroitait dans la surface bleue de l’étang; pour perspective ils avaient l’autre rive gazonnée, en pente, terminée par de vieux troncs d’arbres qui baignaient leur pied dans l’eau et y miraient leur branchage jaune.

Au bout de quelques minutes d’attente, de petits cercles se dessinèrent sur la surface unie du bassin, et dans leur point central de petites têtes noires assez semblables à des têtes de serpents apparurent. M. Rolfe s’y trompa d’abord; mais Cudjo avait trop longtemps pêché dans les étangs de la Virginie pour se méprendre à cette ressemblance.

«Bon Dieu! maître, dit-il, le ruisseau est plein de tortues! Ces écailles molles, ça vaut mieux à manger que poisson, volaille, gibier.»

Comme Cudjo parlait, une des tortues sauta près de l’endroit où les pêcheurs étaient établis. A la forme allongée de sa tête qui ressemblait à un groin, à la flexibilité de l’écaille qui la recouvrait, M. Rolfe reconnut qu’elle appartenait à l’espèce trionyx ou tortue à écailles molles. On l’appelle trionyx ferox, et c’est de toutes les tortues comestibles celle que les gourmets apprécient le plus.

M. Rolfe allait demander à Cudjo comment il fallait s’y prendre pour pêcher une tortue, lorsqu’il vit le bois flottant de sa ligne s’enfoncer et sentit quelque chose au bout. Quelle fut sa surprise en amenant avec un peu de peine à terre une tortue! peut-être celle-là même qui avait fait un saut de carpe un moment auparavant. Cudjo s’empara de cette bonne prise, qui ne put plus bouger dès qu’elle eut été simplement mise sur le dos par terre.

Les autres pêcheurs avaient déjà pris plusieurs beaux poissons. On continuait en silence la surveillance des lignes, lorsque Henri remarqua les mouvements singuliers d’un animal qui était posté à cent pas de là sur l’autre rive de l’étang.

«Voyez, papa, dit-il, c’est un racoun! c’est vraiment un racoun!»

Il n’y avait pas à s’y tromper: son large dos brun, son museau de renard, sa longue queue velue, les rayures alternativement blanches et noires de son pelage tigré de jaune, le faisaient reconnaître. On distinguait nettement ses oreilles droites et les taches noires et blanches de sa face effilée.

A la vue du racoun, les yeux de Cudjo brillèrent; il n’y a pas de chasse qui divertisse plus que celle-là les nègres des États-Unis. C’est le principal amusement des pauvres esclaves, durant les nuits éclairées par la lune. Ils mangent la chair du racoun, bien qu’elle ne soit pas aussi estimée que celle du daim. Les yeux de Cudjo s’animèrent donc en se fixant sur cette proie qui lui rappelait tant de souvenirs.

Le racoun n’avait pas remarqué les pêcheurs, autrement il aurait mis une plus grande distance entre eux et lui. Il rampait avec précaution le long de la rive, tantôt sautant sur un tronc d’arbre, tantôt se posant pour regarder la surface de l’eau.

«Il va pêcher, le vieux racoun, murmura Cudjo, voilà ce qu’il vient faire ici.

--Il ne me paraît pas possible, dit M. Rolfe, qu’il attrape une tortue dans l’eau, car le racoun ne nage pas bien.

--Oh! c’est une maligne bête, il ne se mouillera pas le poil... Vous allez voir, maître. Il veut sa tortue pour dîner. Gage qu’il l’aura.»

En effet; le racoun aperçut, en même temps que les pêcheurs, quelques têtes de tortues qui émergeaient de l’eau près du tronc d’arbre sur lequel il était posté; aussitôt il se cacha la tête entre ses pattes de devant, tourna sa queue du côté de l’eau et se mit à descendre ainsi en marchant en arrière. Il procédait avec lenteur, pas à pas, jusqu’à ce que sa longue queue touchât la surface de l’étang. Alors il l’agita d’un côté et d’autre, en roulant son corps sur lui-même, de sorte qu’on ne pouvait plus discerner quelle sorte d’animal était ainsi en pelote sur le tronc d’arbre.

Il n’y avait pas longtemps qu’il gardait cette posture, lorsqu’une tortue, nageant de ce côté, découvrit cet objet en mouvement. Attirée par la curiosité ou par l’espoir de trouver quelque chose de bon à manger, elle saisit dans ses mâchoires le bout de ces longs poils. A peine le racoun eut-il senti mordre l’appât que, par un mouvement soudain de cette singulière ligne, il lança la tortue sur le rivage. En trois sauts il était lui-même à côté de sa proie, qu’il s’apprêtait à dépecer.

Mais il avait compté sans Cudjo, qui, pendant le temps qu’avait duré cette manœuvre, avait traversé l’étang sur un petit gué naturel où l’on n’avait de l’eau qu’à mi-jambes et qu’il connaissait en amont. Les chiens avaient suivi le nègre, et tous trois s’emparèrent à la fois de la proie et de l’ingénieux pêcheur.

Cette heureuse expédition fut la dernière de l’automne. Bientôt les grandes pluies, puis le froid et la neige, réduisirent la petite colonie à ne plus quitter la clairière. L’ennui ne visita pas un seul instant l’habitation. La journée passait comme une heure, tant on variait les exercices qui profitaient à tous, même aux petites filles, car, pour économiser la provision de papier, Franck et Henri n’écrivaient aucune narration; ils les faisaient à haute voix, écoutés par Mary et Louisa. Celles-ci auraient trouvé ces aperçus historiques un peu trop sérieux pour elles, si elles avaient dû les lire dans un livre ou les apprendre par cœur; mais racontés ainsi par leurs frères, ils leur paraissaient intéressants, et plus d’une fois elles demandèrent à les résumer de vive voix après eux.

Quant à Cudjo, son langage, son esprit s’élevaient de jour en jour. Son cœur seul n’avait pas à changer, étant essentiellement bon; mais pour perdre de leur naïveté ses expansions n’en recélaient pas moins une plus vive reconnaissance qu’autrefois pour ses maîtres qui, non contents de le traiter en ami, l’élevaient jusqu’à eux en l’instruisant.

On ne put cependant parvenir à lui faire jouer le rôle de Mathan, qui devait être le sien dans le spectacle annoncé. Le nègre ne se faisait pas à la récitation des vers; puis il outrait son rôle au point d’ôter leur sérieux à ses partners, qui ne pouvaient l’entendre déclamer en roulant des yeux blancs sans éclater de rire. Ce n’est pas que le nègre manquât de talent de diction. Personne, pas même Louisa, ne disait comme lui une fable de La Fontaine ou une poésie de Burns. Sa mimique naïve, son léger zézaiement, ajoutaient un charme à ces petits vers, mais l’alexandrin était trop long pour son souffle et comme le disait Henri, Cudjo n’avait pas la bosse tragique.

En revanche, le nègre était un public merveilleux, facile à émouvoir, vibrant, pathétique. Les scènes touchantes lui arrachaient des sanglots; il riait aux éclats lorsqu’on jouait la comédie, car les enfants avaient organisé des charades pour lesquelles on mettait à contribution tout ce que la petite colonie possédait de vêtements.

Ces présentations du soir étaient toujours inaugurées par un air de flûte joué par Franck, et qui servait d’ouverture; puis, à tant de millions de lieues des théâtres, français et anglais, au fond de ce désert américain, Shakespeare, Ottway, Racine ou Corneille venaient élever les âmes par leurs sublimes accents et faire vibrer chez ces solitaires le sens du beau et du bien.

Cependant, M. Rolfe tenait à ne pas laisser l’activité de ses fils toujours confinée dans les bornes étroites de la maison. Le spectacle de l’hiver a ses grandeurs dont il ne voulait pas les priver, et ses plaisirs qu’il tenait à procurer à Franck et à Henri. Le premier restait plus volontiers à la case, où le retenaient ses goûts plus sédentaires et le voisinage de sa volière. Mais Henri répondait avec joie au premier appel de son père, et c’est ainsi qu’ils furent témoins d’un petit drame forestier à la tombée des premières neiges.

La terre avait reçu seulement une couche neigeuse assez forte pour permettre d’y suivre les traces des animaux. M. Rolfe trouva ce temps favorable à la chasse et partit avec son fils. De prime abord, ils aperçurent la piste de deux élans qui avaient dû traverser la clairière pendant la nuit, et ils la suivirent.

A un kilomètre à peine de l’habitation, les élans avaient traversé le ruisseau; les chasseurs allaient en faire autant, lorsque leurs yeux furent frappés par une singulière trace imprimée sur la neige. On eût dit des pieds d’enfants! Leur surprise fut si grande qu’ils renoncèrent à poursuivre leur gibier pour reconnaître ces vestiges, qui étaient ceux de pieds nus; ils se suivaient par paires, comme si deux individus eussent marché dans le même chemin. Existait-il donc dans la vallée d’autres êtres humains que la petite colonie? Telles furent les questions que se posa M. Rolfe non sans quelque émoi.

Lorsqu’ils arrivèrent à une clairière où la neige était un peu plus épaisse, M. Rolfe se baissa vers le sol pour examiner les empreintes qui étaient là bien plus distinctes; il se convainquit alors que c’étaient les traces de quelque animal. Les unes gardaient la marque de cinq orteils, et les autres de quatre seulement; de plus, chaque doigt était armé de griffes qui avaient marqué légèrement sur la neige, sans doute parce qu’elles étaient garnies de poils.

Il n’en était pas moins curieux de savoir quelle bête forestière lui avait causé cette alarme. On poussa en avant pour s’en assurer. Bientôt on fut en vue d’un bouquet de jeunes cotonniers, tous pelés par un porc-épic. Ce fut pour M. Rolfe l’explication du mystère, car il se souvint que le porc-épic est un animal plantigrade, avec cinq orteils à ses pattes de derrière, et quatre seulement à celles de devant.

«C’est bien dommage, dit Henri, d’avoir abandonné la piste de nos élans pour si peu de chose; mais puisque nous avons tant fait, nous devrions, papa, rapporter ce rôti-là qui ferait plaisir à Cudjo, puisqu’il l’aime. Castor et Pollux connaissent trop la bête pour se jeter dessus en étourdis. D’ailleurs, je tiens solidement leur laisse.»

M. Rolfe acquiesça à ce projet, et bientôt ils aperçurent le porc-épic se glissant parmi les branches d’un arbre. Au même instant apparut près du tronc un autre animal, bien différent du premier.

Il avait bien trois pieds de long de la tête à la queue; mais son corps était très effilé, son museau pointu, sa tête un peu aplatie. Bien qu’il eût des moustaches de chat, il y avait de l’expression du chien dans sa physionomie. Son pelage, d’un roux un peu sombre, était tacheté de blanc sur la poitrine. On eût dit une belette énorme. M. Rolfe reconnut la grande martre d’Amérique.

Le porc-épic, occupé à peler l’écorce du cotonnier, n’avait pas encore aperçu son ennemie. Après l’avoir observé un instant, la martre s’avança en courant vers l’arbre. Le porc-épic jeta une sorte de cri plaintif dans lequel s’exhala sa frayeur; cependant, au lieu de demeurer cantonné où il était, il tomba à terre presque sous le nez de son adversaire. C’est qu’en restant sur les branches il aurait eu la poitrine et le dessous de son corps, qui ne sont pas couverts de piquants, exposés aux morsures. A peine eut-il touché le sol qu’il présenta de tous côtés ce qu’Henri appelait sa pelote de lardoires.

La martre se mit à courir autour de cette fortification, repliant avec agilité son corps souple comme un ver, montrant ses dents, levant sa croupe et crachant de fureur comme un chat. Le porc-épic restait immobile, la tête garantie par ses défenses; seulement sa queue battait le sol de coups précipités.

Qu’allait donc faire la martre?... Après avoir couru quelques instants, elle se posta derrière le porc-épic, son nez à quelques pouces de la queue qui remuait toujours, avec des mouvements d’éventail, et elle se tint immobile.

Le porc-épic, qui ne pouvait voir derrière lui, finit par croire son adversaire disparu dans les profondeurs du bois, et il se tint tranquille un moment. Aussitôt la martre saisit sa queue par le bout qui n’était pas garni de piquants, et, désormais victorieuse, elle se prit à traîner sa victime vers un arbre voisin.

Le porc-épic ne pouvait plus opposer de résistance; ses pieds glissaient sur la neige et il jetait d’inutiles cris de douleur. La martre se mit à grimper à l’arbre, sans lâcher sa proie, qui se trouvait suspendue de façon que ses pieds de devant touchassent seuls le sol. Après avoir balancé quelques instants le porc-épic, la martre lâcha prise tout à coup et le fit retomber à terre tout de son long sur le dos. Avant que la bête, étourdie par le choc, eût pu se retourner, la martre se précipitait sur son ventre et enfonçait ses griffes dans la poitrine palpitante du porc-épic.

«Adieu le rôti de ce soir! dit Henri; mais la fourrure de la martre ne vaudrait-elle pas une balle? Louisa, qui s’enrhume facilement, pourrait la porter à son cou.

--Ne tire que si les chiens ne viennent pas à bout de la martre», répondit M. Rolfe en lâchant Castor et Pollux.

Les chiens délogèrent la bête, mais sans la décider à fuir. Elle courait autour d’eux comme un chat en fureur, et M. Rolfe se prit à craindre pour Castor et Pollux au point de commander le feu à Henri, qui tenait la martre en joue. L’animal tomba raide, exhalant une odeur de musc assez désagréable, et, contents de leurs deux prises, les chasseurs renoncèrent à poursuivre les élans.

Pendant l’hiver, les colons virent assez rarement les castors, qui passent cette saison dans leurs tanières à l’abri du froid, sans nulle torpeur somnolente cependant; car ils en sortent par intervalles pour se laver et se nettoyer.

Durant plusieurs semaines, le lac fut gelé et la glace assez forte pour porter. Les colons profitèrent de cette facilité, afin de visiter les huttes des castors qui se dressaient à la surface comme autant de meules de foin; elles étaient si solidement construites qu’Henri put grimper et sauter dessus sans les défoncer. La plupart des portes étaient bien au-dessous de la glace, de sorte que l’entrée en restait toujours ouverte aux castors. Lorsque Henri piétinait sur le toit, on pouvait apercevoir à travers le miroir limpide de la glace, les castors effrayés qui s’enfuyaient sous l’eau. Aucun d’eux ne revenait de longtemps, ce qui surprit M. Rolfe, qui savait que ces bêtes ne pouvaient rester si longtemps privées d’air; mais en scrutant les environs, le père de famille s’aperçut que ces intelligents animaux avaient pris leurs précautions pour échapper au danger d’être noyés.

Ils avaient creusé dans leur digue de grands trous dont l’entrée était pratiquée de façon que l’eau ne pouvait pas y geler, et c’était là qu’ils se réfugiaient chaque fois qu’un bruit les chassait de leurs demeures. Ils flottaient près de ces trous, à la surface desquels il leur était loisible de monter de temps à autre remplir leurs poumons d’air extérieur.

La glace du lac était si unie qu’Henri et Franck eurent l’idée d’y patiner. Cudjo leur fabriqua des patins en bois d’arc auxquels il ajusta un sabot de fer très mince, et qui devaient être fixés aux pieds par des courroies de peau de daim; puis ce fut un plaisir de voir les jeunes garçons glisser et volter sur la glace, aussi rapides que l’hirondelle quand elle rase la surface des eaux.

Tous ces plaisirs extérieurs et intérieurs firent de l’hiver une saison très agréable. D’ailleurs, sous cette latitude, le temps des pluies et des neiges est assez court.

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