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CHAPITRE XXI

LES PATINEURS POURSUIVIS

Dans le courant de l’été, les colons firent deux récoltes de maïs, car il ne fallait pas plus de deux mois à cette céréale pour venir à maturité; ils en recueillirent à peu près vingt fois la charge de leur voiture. C’était suffisant pour fournir à leurs provisions et à la nourriture de leurs bêtes pendant l’hiver. La colonie eut donc d’excellent pain; le grain était moulu dans un moulin établi sur le ruisseau. S’il ne fut pas question encore d’employer aux usages domestiques la petite récolte de froment, toute réservée aux semences prochaines, le pain frais et doré du maïs pouvait faire prendre patience jusqu’à l’été suivant.

Pendant la belle saison, le parc s’augmenta de quelques individus nouveaux: daims, antilopes, pécaris, qui, malgré leur naturel farouche, ne tardèrent pas à subir l’influence des bons traitements humains et à goûter la douceur d’une existence facile. Leur enclos était assez vaste pour qu’ils y prissent leurs débats et ne le considérassent pas comme une prison. Mais le triomphe de M. Rolfe fut l’éducation de deux jeunes loups qu’il trouva pris un beau matin avec leur mère dans le piège de la forêt. On fut obligé de tuer la louve à cause de ses instincts féroces; quant aux deux petits, ils devinrent aussi doux, aussi familiers que Castor et Pollux, avec lesquels ils s’accommodaient fraternellement, comme s’ils eussent appartenu à la même espèce.

L’hiver fut, comme la mauvaise saison de l’année précédente, le temps des études. Les enfants avaient gagné à la vie accidentée qu’ils menaient de comprendre le sérieux de l’instruction, et par tout le bien-être dont les connaissances acquises de M. et Mme Rolfe les avaient entourés ils en appréciaient la nécessité: aussi nulle paresse chez eux pour se mettre au travail, nul découragement lorsque les notions à acquérir étaient difficiles à comprendre. Ils avaient même fini par partager le point d’honneur qui poussait leur père à faire d’eux, au fond de ce désert, des esprits tout à fait distingués, et ils voulaient n’être les inférieurs de personne en rentrant dans le monde. Au reste, ce projet de retourner à la vie civilisée était toujours à l’état de rêve, puisqu’on ne pouvait le réaliser. Il était aussi impossible aux colons de quitter leur oasis qu’à des naufragés de partir de leur île déserte pour aller retrouver leur pays à travers les périls de l’Océan. Parmi tous les animaux qu’ils avaient apprivoisés, ils n’avaient aucune bête de somme ou d’attelage; Pompo était seul de son espèce et se faisait vieux.

Les colons n’éprouvaient d’ailleurs aucune impatience de quitter leur beau domaine. Le seul scrupule de Mme Rolfe était au sujet de Louisa, qu’elle privait de l’amour de ses parents maternels; mais l’enfant, à laquelle on avait dû raconter son histoire pour satisfaire aux questions que lui suggéraient ses cruels souvenirs, se déclarait parfaitement heureuse. Elle pleurait même lorsqu’on lui faisait envisager l’alternative possible de quitter sa nouvelle famille.

«Si Louisa doit nous quitter, disait Mary avec véhémence, ne partons jamais d’ici. Que nous manque-t-il? Qu’avons-nous besoin d’aller voir dans les villes des tas de gens que nous ne connaissons pas et qui ne nous aiment pas? Nous sommes heureux tous ensemble... Là-bas, dans le monde, il faudrait peut-être nous séparer. N’est-ce pas, Franck, n’est-ce pas, Henri, que vous ne voulez point que Louisa nous quitte?

--Non, dit Franck en serrant sur son cœur la jeune enfant qu’il aimait d’une vive tendresse.

--Non certes, dit Henri. D’ailleurs, j’ai beau apprendre le latin, le grec, le français, les mathématiques et tout ce qui s’ensuit, je resterai toujours un homme des bois. Je sens que j’étoufferais dans une ville. J’y aurais la nostalgie de notre chère oasis.»

L’hiver fut plus froid que le précédent; une neige épaisse couvrit la terre, et le lac resta gelé pendant plusieurs semaines. Le grand plaisir, outre les rares expéditions de chasse nécessaires à l’approvisionnement, fut de patiner. Cudjo lui-même s’était épris de cet amusement et ne manquait pas une partie, lorsque sa besogne n’en devait pas souffrir; mais de tous les patineurs, Franck était de beaucoup le plus habile et le plus intrépide.

Un jour cependant, M. Rolfe et Cudjo n’accompagnèrent pas Franck et Henri sur le lac, parce qu’ils avaient à préparer quelques vieux castors dans le magasin de planches où ils rassemblaient les peaux de ces animaux, ainsi que le précieux castoreum. De l’endroit où ils étaient, ils entendaient les éclats de rire des jeunes gens et le grincement de leurs patins sur la glace. Tout à coup, un cri retentit comme un signal de danger, et Mme Rolfe, accourant de l’habitation, vint dire à son mari:

«Oh! Robert, allons vite, ils ont peut-être rompu la glace.»

Tous les trois se précipitèrent le long de la pente de la clairière pour atteindre la rive du lac. M. Rolfe avait cependant pensé à se munir d’une longue corde, et Cudjo s’était emparé de sa lance indienne, à tout hasard. Quel ne fut pas leur étonnement en voyant les deux patineurs rendus presque à l’autre extrémité, et glissant d’un élan précipité vers la rive de l’habitation. La glace ne s’était donc pas rompue; mais l’instinct maternel avait justement deviné qu’un péril menaçait Franck et Henri.

Tout près d’eux, et pour ainsi dire sur leurs talons, courait une bande de loups. Ce n’étaient pas de ces petits loups de la prairie qu’un bâton dans la main d’un enfant peut effrayer; ils appartenaient à l’espèce connue sous le nom de grand loup noir des Montagnes-Rocheuses.

Il y en avait six en tout. Leurs corps noirs, décharnés par la faim, hérissés de la tête à la queue, les rendaient effrayants. Ils couraient les oreilles baissées, la gueule ouverte, montrant leur langue rouge et leurs dents pointues.

M. Rolfe ne perdit pas sa présence d’esprit. Il jeta sur le sol le paquet de cordes, saisit un piquet de la palissade voisine et s’élança sur le lac en même temps que Cudjo qui brandissait sa lance indienne. Au lieu de se désoler inutilement, Mme Rolfe, qui était une femme de tête en même temps qu’une femme de grand cœur, courut à l’habitation pour y chercher une carabine.

Henri glissait en avant sur le miroir glacé du lac; Franck, resté en arrière, était sur le point d’être atteint par les loups; ce qui étonna M. Rolfe, car c’était le meilleur patineur de la colonie.

«Grand Dieu! ils vont le dévorer!» s’écria le pauvre père qui s’efforçait d’encourager son fils par ses cris. Quelle fut sa joie lorsqu’il vit Franck tourner court dans une autre direction en poussant une exclamation de triomphe! Ce qu’il avait pris pour un ralentissement causé par la frayeur n’était qu’une manœuvre. Les loups ainsi évités se jetèrent sur la trace d’Henri, et ce fut pour son second fils que M. Rolfe eut alors à trembler Déjà ces terribles animaux le pressaient de près lorsque, exécutant le demi-tour opéré déjà par son frère, il laissa passer devant lui les loups emportés par la rapidité de leur course.

Ceux-ci se retournèrent bientôt, et comme Henri restait le plus rapproché d’eux, ils galopèrent après lui. Alors Franck, retournant sur ses pas, courut derrière la bande, l’excitant par des cris, pour rompre la poursuite. Henri, profitant de cette diversion, tourna sur ses patins en décrivant un angle aigu.

Franck cria à son frère de gagner tout droit le bord, et tandis qu’Henri s’éloignait, il attira tous les loups sur ses pas. Serré de près, il renouvela son habile manœuvre et s’approcha enfin du bord.

Il y avait près de l’endroit vers lequel glissait le patineur un grand trou dans la glace. M. Rolfe crut que, dans la précipitation de la fuite, son fils oubliait ce nouveau danger, et il lui cria de l’éviter; mais Franck avait son plan. Comme il allait toucher le bord du trou, il coupa à angle droit et vint aborder à la rive d’un seul élan.

Les loups étaient trop lancés à fond de train pour voir ce précipice béant: aussi culbutèrent-ils tous les six l’un après l’autre dans ce gouffre ouvert sous leurs pas.

Leurs têtes pointues apparurent sur le bord après un premier plongeon; mais Cudjo avec sa lance, M. Rolfe avec le pieu de la palissade leur livrèrent un rude combat. Cinq d’entre eux furent assommés en un clin d’œil; le sixième réussit à sortir du trou, mais il était transi de froid et de frayeur. Cependant il allait réussir à s’échapper, car il avait momentanément aveuglé M. Rolfe et Cudjo en secouant son pelage humide de gouttelettes glacées, lorsqu’il tomba sur la glace en poussant un dernier hurlement, et tout aussitôt la détonation d’une carabine se fit entendre. C’était Henri qui avait fait usage de l’arme que sa mère était allée chercher; mais il avait tiré de trop loin, avec trop d’émotion peut-être pour tuer la bête sur le coup; le loup se traînait sur la glace, tournant vers M. Rolfe ses dents encore menaçantes. Cudjo dut l’achever d’un coup de lance.

Ce fut une journée de grand émoi pour la colonie de l’oasis. Franck, qui avait été le héros de cette aventure, gardait un silence modeste; il n’en était pas moins heureux d’avoir sauvé son frère, et Henri dit plusieurs fois avec reconnaissance que sans la présence d’esprit, le courage de Franck, il aurait été inévitablement la proie de ces animaux féroces.

Depuis ce temps, Mme Rolfe ne permit plus à ses fils d’évoluer sur leurs patins que dans le voisinage de la clairière et sous la garde vigilante de Cudjo.

Ce fut là la seule aventure qui marqua le second hiver. Au printemps suivant, on fit une abondante récolte de sucre, et dans le courant de l’été on put manger du pain de froment. A partir de ce moment, la petite colonie jouit de l’aisance la plus large et commença à préparer ses éléments de richesse pour l’avenir.

Les castors s’étaient tellement multipliés que M. Rolfe pouvait désormais s’emparer des plus vieux individus sans effrayer le reste du clan. Il construisit à cet effet un réservoir communiquant avec le lac par une sorte d’écluse. C’était là qu’on donnait habituellement aux castors leur nourriture. Chaque fois qu’on jetait dans ce bassin des branches de sassafras, ces animaux accouraient par centaines, de sorte qu’il n’y avait rien autre chose à faire qu’à fermer l’écluse pour garder ceux qu’on voulait sacrifier. Cela se faisait sans bruit, peu à peu, et non point par coupes réglées de destruction: aussi jamais les castors ne soupçonnèrent-ils le piège, malgré leur sagacité. Ils ne voyaient disparaître que les plus vieux de leur tribu; encore ceux-ci n’auraient-ils pu atteindre à cet âge avancé, s’ils avaient été soumis aux hasards de la vie abandonnée, et non pas préservés, comme ils l’étaient, des attaques des fauves, et nourris avec soin.

Leurs fourrures et le castoreum s’accumulaient dans le magasin construit près de l’habitation, et si la présence de tant de richesses rassurait M. Rolfe sur l’avenir qu’il préparait à sa famille, elle l’excitait aussi à s’ingénier de façon à réaliser le prix de ces marchandises précieuses. Aussi proposa-t-il un soir à sa femme de partir seul dans la charrette conduite par Pompo, et de s’en aller porter au Nouveau-Mexique une charge de castoreum et de fourrures. Là, il pourrait trouver des bœufs, des mulets, des chevaux, qu’il ramènerait à la vallée pour avoir ainsi les moyens de transporter sa famille hors du désert.

Mme Rolfe ne voulut pas même discuter les chances possibles de cette expédition.

«Il ne faut pas nous séparer, dit-elle. Qui sait si nous nous reverrions? Que vous manque-t-il ici? N’êtes-vous pas heureux? Nos enfants n’ont pas encore éprouvé un moment d’ennui; Cudjo me disait hier qu’il se trouvait l’être le plus favorisé de la création. Croyez que, lorsque le moment sera venu, la main de la Providence, qui nous a conduits ici, saura bien nous en faire sortir.»

Le temps se passa. M. Rolfe avait presque oublié ces paroles prophétiques, lorsqu’un jour de la quatrième année, Henri, qui était devenu un bel adolescent de quinze ans et qu’on laissait chasser tout seul, accourut à l’habitation en disant d’un air de triomphe:

«Père! maman! bonne proie! Deux jeunes élans pris dans le piège. J’ai prévenu Cudjo, qui est allé les chercher avec la charrette; ils sont gros comme des veaux.»

Tout le monde alla au-devant des deux captifs, et tandis que Cudjo les lâchait dans le parc, M. Rolfe se souvint d’avoir lu que le grand élan d’Amérique pouvait être dompté comme une bête de trait ou de somme; il voulut en faire l’expérience, pensant que lorsque ces animaux, dressés, en seraient multipliés, il serait possible de trouver en eux et dans leur famille un attelage propre à traverser le désert.

Lorsque les deux élans furent un peu plus grands, Cudjo les mit à la charrue pour remplacer Pompo; puis, l’hiver, il leur fit traîner de grandes charges de bois mort pour les provisions de combustibles, de sorte qu’ils travaillaient à la fois au labourage et au traînage, comme la meilleure paire de bœufs.

Ces élèves firent grand honneur à la patience éducatrice du nègre, qui eut d’ailleurs à exercer ses talents de dressage sur des animaux plus rebelles.

Un matin, un peu après le lever du soleil, et juste au moment où la petite colonie s’éveillait, un grand tumulte se fit sur la clairière. C’était comme un piétinement de chevaux, et les hennissements qui accompagnaient ce bruit ne laissaient aucun doute à ce sujet.

«Ce sont des Indiens!» s’écria M. Rolfe.

Chacun courut s’armer; puis le chef de la colonie ouvrit avec précaution une fenêtre de la case. Il y avait en effet des chevaux sur le terre-plein qui s’étendait devant l’habitation, mais pas un seul cavalier. Ils étaient une douzaine qui couraient et voltaient en tous sens, agitant leurs longues crinières. Sans bride, sans selle; aucun signe ne dénotait que la main humaine les eût jamais touchés.

«Ce sont des mustangs! s’écria Cudjo, des chevaux sauvages du désert... Maître, voici notre futur attelage; mais il sera difficile de le mener à l’écurie. Pourtant fiez-vous à Cudjo; mais il faut réfléchir à la manière de les prendre avant d’ouvrir notre porte; sinon, bonsoir; les mustangs ont des ailes aux pieds.»

Il était évident que ces chevaux étaient venus des plaines de l’Est en remontant le courant de la rivière. La verdure de la vallée les avait attirés, et ils y étaient entrés. L’important était de les empêcher d’en sortir.

«Il n’y a, dit Franck, qu’à fermer le passage du défilé qui conduit sur les hauteurs.

--Oui, dit Cudjo, ils seront alors prisonniers dans la vallée, et tôt ou tard nous nous emparerons d’eux; mais il faut se donner garde qu’ils nous voient, car les mustangs ont l’air de deviner que l’homme en veut à leur liberté. Du temps que j’étais un pauvre nègre ignorant, je me figurais qu’ils étaient instruits par quelque cheval fugitif, par un marron de l’écurie, de la servitude où on voulait les réduire... et je ne sais pas si ce n’est pas encore ma conviction; les bêtes ont entre elles un moyen de se comprendre que nous ne connaissons pas.»

Le plan indiqué fut bientôt suivi. M. Rolfe dit à Cudjo de prendre sa hache; puis tous deux sautèrent par la fenêtre de derrière la maison et se glissèrent entre le magasin et l’écurie pour gagner le bois sans être vus. Ils en suivirent la lisière jusqu’au défilé. Là, Cudjo se mit à l’œuvre; en moins d’une heure il eut abattu deux arbres en travers du passage, de manière à le barrer complètement. M. Rolfe y ajouta d’autres branchages, si bien qu’il eût fallu des ailes à un cheval pour franchir cet obstacle. Cela fait, tous les deux retournèrent vers l’habitation sans s’inquiéter d’être vus des mustangs.

Dès qu’ils aperçurent la première figure humaine, ceux-ci se réfugièrent dans les bois; mais, sûrs qu’ils ne pourraient leur échapper, les colons ne les poursuivirent pas. En effet, Cudjo fit un lacet en corde de boyau, de manière à en fabriquer un lazzo mexicain, et, montant sur Pompo, il ramena en trois jours toute la caballada, c’est-à-dire toute la chevauchée.

A partir du moment où les mustangs eurent été dressés, les colons eurent toutes facilités pour quitter l’oasis. Le chariot fut remis sur ses roues, mais le premier voyage qu’il fit fut vers le camp de la Désolation, comme M. Rolfe avait nommé l’endroit du désert où leurs compagnons de caravane avaient été massacrés quelques années auparavant. Le père de famille fit seul cette excursion avec le fidèle Cudjo; il voulait éprouver ainsi la force et la docilité des mustangs avant de risquer sa famille à travers le périlleux trajet qui restait à faire pour la conduire au Nouveau-Mexique.

Ce voyage s’accomplit heureusement; M. Rolfe ramena avec lui deux chariots, dont les dommages pouvaient être réparés, toute la poudre des bombes, d’autres munitions et beaucoup d’objets de première nécessité qui étaient restés là, au milieu du désert, sans que personne s’en emparât.

Mme Rolfe apprécia surtout plusieurs ballots d’étoffes, qui servirent à renouveler la provision de vêtements, à peu près usée. Quant au linge, elle suppléait à celui qui s’effrangeait en filant du coton que Cudjo tissait dans les longs jours d’hiver. D’ailleurs depuis longtemps toute étoffe était consacrée aux vêtements des trois femmes, les hommes se contentaient de tuniques et de chausses de peau d’élan.

Ni caravane, ni parti d’indiens n’avaient donc passé depuis des années dans ce petit vallon creux, qui était un véritable ossuaire. M. Rolfe donna un regret au souvenir du digne Écossais Mac Knight et de sa femme, et à deux genoux sur le tertre de gazon sous lequel lui et Cudjo avait enseveli leurs compagnons dans une nuit d’horreur, il jura de continuer à être le père de la pauvre orpheline.

Après avoir versé des larmes d’émotion, M. Rolfe reprit le chemin de la vallée. Comme il ne pouvait pas se tromper sur le but de son voyage, parce que le mont couvert de neige lui servait de boussole, il répugna à revoir pour la seconde fois le désert, où ses enfants avaient tellement souffert de la soif.

On prit une route plus à gauche, et les chariots furent arrêtés un beau soir dans une oasis étroite, entre deux des avancées de la montagne, où l’on trouva de l’herbe pour les attelages et un frais ruisseau. M. Rolfe et Cudjo s’entretenaient avant de s’endormir du plaisir avec lequel ils seraient reçus dans la vallée deux jours après, lorsque le nègre aperçut deux gros objets noirs qui tendaient leurs têtes encornées par-dessus les broussailles, afin de considérer le campement tout nouveau pour eux.

«Maître, deux buffles, deux jeunes buffles! s’écria Cudjo. Ce sera ma part dans les cadeaux que nous rapportons à l’oasis.»

En prenant le lazzo mexicain, le nègre rampa dans les hautes herbes.

Trois jours après, c’était grande fête dans l’habitation de la vallée; on rangeait la poudre et les outils du ménage, on traînait deux jeunes buffles dans le parc, et après l’examen de toutes ces richesses, M. Rolfe dit à sa femme:

«Maintenant, nous pouvons partir quand nous voudrons.»

Franck et Henri ne purent retenir un cri de désappointement; Mary et Louisa se mirent à pleurer. Invitée à s’expliquer, cette dernière dit à son père adoptif:

«Partir d’ici, c’est nous séparer du seul petit univers que nous connaissions. J’aime cette maison, moi, et ces jolies bêtes qui me fêtent et me caressent. J’aime jusqu’aux perruches qui crient: Louisa! dans tous les arbres de la vallée. Je ne connais pas du tout ce monde que vous voulez revoir. Il me semble que je ne serai pas heureuse là-bas comme ici.

--Et toi, Mary? demanda M. Rolfe.

--Oh! répondit celle-ci d’un air un peu boudeur, c’était bien la peine de nous ramener un couple de buffles, si nous devons partir bientôt. J’avais déjà commandé une baratte à Cudjo. Je voulais vous faire du beurre et du fromage quand la femelle aurait du lait. C’est nous donner plus de regret que d’accroître notre ménagerie.

--Voyons! as-tu la même répugnance que Louisa à revoir les villes?

--Eh bien! oui, dit-elle vivement; les gens n’y ont pas été bons pour vous. Je suis comme Louisa: mon univers est ici.

--Vous deux, s’écria Franck, vous parlez comme de bons livres.»

Et il embrassa ses deux sœurs, auxquelles Henri s’empressa de donner la même preuve de satisfaction.

Mme Rolfe souriait et caressait tour à tour la tête blonde de Mary et les cheveux noirs de Louisa. Cudjo riait tout à fait et murmurait entre ses dents:

«Bravo, miss Louisa! bravo, miss Mary!

--De sorte, dit M. Rolfe, que je suis seul décidé à quitter notre refuge. Mon désir n’était pas personnel, mes chers enfants. C’était à vous seuls que je pensais en croyant qu’il était de mon devoir de vous rendre à la vie civilisée. L’ennui de la solitude ne vous a pas gagnés? Ni moi non plus. Restons donc jusqu’à ce que la majorité en forme le vœu.

--Pas de sitôt», lui dit la bande joyeuse qu’il entourait de ses bras paternels.

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