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CHAPITRE XXII

LES VISITEURS INATTENDUS

Il y avait dix ans que la famille Rolfe avait pris possession de son oasis, lorsqu’une caravane venant du Nouveau-Mexique et retournant aux États-Unis suivit dans le désert le cours du Pecos, grande rivière qui va du Nord au Sud. Cette caravane était composée de marchands des Prairies qui se connaissaient tous entre eux et menaient joyeuse vie dans leurs campements. Un seul voyageur faisait exception à cette belle humeur; c’était un homme de quarante-cinq ans environ, de haute stature, dont les cheveux blonds grisonnaient déjà et qui amenait trois chariots pleins de marchandises sous la conduite d’arrieros (muletiers) aussi sombres que lui. Comme il ne se familiarisait avec aucun de ses compagnons de voyage, ceux-ci le laissaient à part, se bornant aux échanges de politesse nécessaires. Nul ne savait le nom de ce voyageur silencieux, que les jeunes gens de la bande avaient surnommé El Mudo (en espagnol: le Muet), parce que dans les haltes du soir nulle saillie ne lui arrachait un sourire, et que le son de sa voix était à peu près inconnu.

En dépit de cette sombre humeur, El Mudo inspirait à ses jeunes compagnons cette déférence que s’attirent toujours la bonté, la gravité et la science que donne l’expérience. Lorsque la caravane eut quitté le Pecos et eut marché plusieurs jours dans une plaine aride où le manque d’eau devint pénible, les voyageurs ne voulurent pas tenir conseil sur la direction à prendre sans appeler El Mudo, dont ils attendaient un conseil éclairé.

Les avis furent partagés dans cette délibération: les uns proposaient de retourner en arrière jusque sur les rives du Pecos; les autres, de pousser toujours en avant sur cette plaine semée de buissons d’artemisia rabougris, dans l’espérance d’en sortir plus tôt qu’en refaisant le chemin déjà parcouru. La discussion s’accentuait sans rien conclure, lorsque El Mudo, tirant de sa poche une longue-vue, la braqua sur un point éloigné du ciel qui semblait un nuage aux formes flottantes, et fit signe à ses compagnons de regarder après lui dans cette direction de l’Ouest.

«Une montagne, un piton neigeux! s’écria José Valdès, un des marchands les plus déterminés à retourner en arrière pour retrouver les eaux salubres du Pecos.

--La montagne est loin, dit un autre, mais c’est de ce côté qu’il faut pousser, n’est-ce pas, señor?»

Cette demande s’adressait au Mudo, qui desserra ses lèvres, toujours si bien fermées, pour répondre:

«Oui, messieurs. Il faut surtout garder votre gaieté, fût-ce en apparence seulement, pour ne pas décourager les hommes d’équipage, et pour avoir la force de supporter les privations.

--Mais ne sauriez-vous nous encourager d’exemple sur ce point, vous qui nous donnez un si salutaire conseil?» demanda José Valdès, qui se sentait plein de sympathie pour El Mudo.

Celui-ci sourit amèrement.

«Oh! moi...», dit-il en saluant de la main pour reconnaître cette amabilité. Et il courut se renfermer dans un de ses chariots.

La caravane marcha plusieurs jours sous un soleil torride qui rendait plus cruelle la soif, dont gens et bêtes souffraient; enfin l’on approcha de la montagne neigeuse, et dans la hâte de l’atteindre, on marcha toute la nuit, à la pâle clarté de la lune. D’ailleurs, on ne pouvait plus faire halte. S’arrêter eût été vouloir mourir.

Enfin, vers l’aube, après avoir tourné le pied rocheux de la montagne, on aperçut une ligne d’un beau vert qui tranchait sur le brun foncé du désert. On eût dit une haie avec de grands arbres croissant çà et là par-dessus. C’étaient des bouquets de saules et de cotonniers. Il n’y avait plus à douter de la présence de l’eau dans ces parages, et la caravane salua de ses acclamations ces indices de salut. Bientôt, en effet, hommes, mulets et chevaux s’agenouillaient sur les bords d’un ruisseau limpide pour se désaltérer dans ces eaux fraîches.

Après une course pénible, aggravée par de cruelles péripéties, la caravane éprouvait le besoin de se refaire; il fut donc résolu qu’on passerait plusieurs jours sur les bords du ruisseau. La frange de saules s’étendait sur ses rives à une distance de quatre-vingts kilomètres dans la plaine. Sous leur ombrage croissaient des touffes d’herbes d’une espèce particulière au Mexique et connue sous le nom de grammites. C’est un herbage riche et nourrissant que les chevaux et les mulets attaquèrent à belles dents après s’être désaltérés.

«Nos bêtes sont plus heureuses que nous, dit José Valdès, puisqu’elles ont de la nourriture fraîche. Voici plus d’une semaine que nous vivons de tasajo cru ou rôti, puisque, depuis notre départ d’El Paso, nous n’avons tué qu’une antilope maigre. Si vous m’en croyez, messieurs, nous irons chasser dans les gorges de cette montagne. Là où se trouvent de si beaux pâturages, on doit rencontrer du gibier. Qui veut tenter l’aventure?»

Aucun marchand des Prairies ne se montra disposé à courir le bois. Tous étaient fatigués et préféraient un souper médiocre au bord de ce clair ruisseau à la perspective d’un bon repas acheté au prix d’une marche peut-être longue.

«Eh bien! je pars tout seul», dit José Valdès en prenant sa carabine.

Quand il eut tourné l’angle du rocher qui lui cachait la place du campement, il entendit un pas derrière lui et se retourna en riant pour voir lequel de ses compagnons avait eu scrupule de le laisser s’engager seul dans les gorges de cette montagne inconnue; mais sa figure devint sérieuse quand il eut reconnu El Mudo dans celui qui s’était dévoué pour l’accompagner.

Ils marchèrent longtemps en silence dans les anfractuosités des rochers, lorsque tout à coup José Valdès s’écria:

«De la fumée! une colonne de fumée qui s’élève de ce ravin creusé en précipice. Il y a des Indiens de ce côté.

--Voyons!» dit El Mudo en faisant signe à son compagnon de gravir la montagne, afin de dominer toute la plaine du côté où paraissait la colonne de fumée.

Ils parvinrent à une hauteur considérable, d’où ils aperçurent la plaine au loin, desséchée, sablonneuse; d’un seul côté, vers l’est, une ceinture de verdure avec quelques arbres solitaires, et, enserré dans cette ceinture, un creux énorme d’où s’élevait en mince filet la fumée qui dénotait la présence d’êtres humains.

«Ce creux-là est-il le lit du ruisseau qui s’élance de là-bas, et dont on ne voit pas le cours? se demanda tout haut José Valdès. Est-ce un ravin étroit ou un vallon spacieux? Impossible d’en déterminer les proportions. Señor, voulez-vous que nous tâchions d’atteindre ce pic escarpé d’où le ruisseau se précipite en cataracte dans ce ravin?»

El Mudo ne répondit que par un geste d’assentiment, et les deux hommes se remirent à marcher. Après avoir franchi deux kilomètres, ils arrivèrent près de la limite du barranca, et montèrent sur le pic d’où l’eau du ruisseau tombait d’une hauteur de deux cents pieds.

C’était un magnifique spectacle à contempler que celui de ce jet immense, recourbé comme la queue d’un cheval, plongeant au-dessous dans un lac d’écume, et brillant au passage de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. C’était un beau spectacle qu’admirèrent les deux hommes; mais leur attention fut autrement surexcitée par d’autres objets dont la vue les remplit d’étonnement.

Au-dessous d’eux s’épanouissait un délicieux vallon de forme ovale, borné de tous côtés par un précipice qui l’entourait comme un mur. Ils se trouvaient à son extrémité supérieure et pouvaient le voir par conséquent dans toute sa longueur. Sur les côtés du précipice des arbres étaient plantés horizontalement, et quelques-uns touchaient la terre de leurs cimes; c’étaient des cèdres et des pins. Plus loin s’élevait le mezcal ou plante de maguey sauvage, dont les feuilles écarlates contrastaient avec le sombre feuillage des cèdres et des cactus. Sur les flancs de cette montée, tout était âpre et sombre.

Combien la scène changeait d’aspect lorsqu’on regardait dans les profondeurs du vallon! Là, tout paraissait doux et souriant. C’étaient de larges espaces de terrain boisé, où l’épais feuillage des arbres formait, en s’entrelaçant, comme un tapis qui dérobait le sol; çà et là, par de rares échappées, luisait le gazon lustré des clairières. Les feuilles des arbres présentaient des couleurs variées, car l’automne s’avançait déjà. Le jaune, l’orangé, le pourpre et le marron, toutes les nuances de vert et de blanc se mêlaient comme les couleurs artistement fondues d’une tapisserie.

Au centre du vallon, un lac ouvrait son clair miroir dans lequel les rayons du soleil se reflétaient. De la place élevée d’où les deux chasseurs dominaient ce paysage, ils n’en pouvaient pas distinguer les détails.

«Señor, dit José Valdès à son compagnon, on peut marcher le long de cette avancée de rochers qui fait un mur circulaire à ce grand ravin. Si nous descendions pour cheminer sur cette avancée, afin de découvrir le passage qui nous mènerait dans cette oasis? Ce serait un lieu de campement plus agréable que celui du ruisseau des Cotonniers où nous nous sommes établis sur l’autre versant de la montagne.

--Et les Indiens? fit le Mudo en désignant le panache de fumée qui montait toujours dans le ciel bleu.

--Eh bien! en les guettant du haut de ce mur de rochers, nous verrions combien ils sont et si nous avons à les redouter.»

Les deux chasseurs descendirent du pic, mus d’une curiosité presque égale. Après avoir marché assez longtemps pour atteindre le bord du précipice au bas duquel s’enfonçait le vallon, ils se jetèrent à plat ventre sur le sol afin de distinguer les détails du paysage. Ils étaient loin de s’attendre au tableau régulier qui se déroula devant eux.

Non loin des rives du lac s’élevait une maison de belle apparence, flanquée de plusieurs autres constructions. Un grand espace défriché était divisé en champs, et, dans les prairies environnantes, du bétail de plusieurs espèces paissait paisiblement.

On apercevait des êtres humains, hommes et femmes, allant et venant autour de cette sorte de ferme.

«Ce sont des blancs! ce sont des blancs!» s’écria joyeusement José Valdès, bien qu’à cette distance on ne pût juger par les yeux de la race à laquelle appartenaient ces individus; mais leurs travaux et le bien-être dont ils avaient su s’entourer témoignaient d’une industrie dont la race blanche est seule capable.

«Il faut leur rendre visite, dit le jeune homme transporté de plaisir. Voyez, señor, j’aperçois tout là-bas une dépression dans le mur de rochers; c’est de ce côté qu’on doit pouvoir pénétrer dans le vallon. Ah! voilà une aventure qui vaut mieux que la rencontre d’une antilope ou d’un bigorne.»

En effet, après une marche de plusieurs milles, les deux hommes atteignirent le défilé qui les conduisit, par un chemin battu, au bord du lac et par conséquent au centre du vallon. Ils s’avancèrent, suivant la clairière du bois, poursuivis par le caquetage des perruches qui sautillaient sur les arbres.

«Señor, elles parlent, bien qu’en liberté, disait José Valdès à son compagnon. Je vous jure que celle-ci vient de dire bien distinctement par deux fois: «Mary, Mary!»

El Mudo haussa les épaules amicalement, et le premier sourire que le Mexicain eut vu poindre sur ses lèvres épanouit sa sombre physionomie. Tout à coup, comme pour donner raison à José Valdès, la perruche se mit à crier:

«Louisa!»

Et tout aussitôt les autres perruches reprirent en chœur:

«Louisa! Mary! Louisa! Louisa!

--C’est singulier!» dit El Mudo en passant sa main sur son front qui se rida péniblement.

Ils furent bientôt en vue de l’habitation et aperçurent dans le champ voisin deux grands buffles attachés à une charrue et labourant avec la docilité d’une paire de bœufs; un nègre les conduisait en chantant.

Sur la porte de la maison étaient assises deux jeunes filles, l’une blonde, l’autre brune, qui travaillaient à l’aiguille; autour d’elles se jouaient sans nulle entrave deux grands ours noirs. La fillette brune avait sous ses pieds, en guise de tabouret, un animal roulé en rond comme un énorme chat, et dans lequel les survenants reconnurent, à leur grande surprise, la panthère d’Amérique, le féroce couguar.

«Je rêve, dit José Valdès à son compagnon, ou ceci est une scène de l’Éden primitif. Est-ce qu’on ne se croirait pas aux temps annoncés par l’Écriture, où toute la terre doit être en paix et où «le lion se reposera à côté de l’agneau»?

Il n’en put dire davantage. Les animaux venaient de sentir la présence d’hommes étrangers; deux gros chiens aboyaient; une dizaine de loups qui paraissaient vivre en bonne intelligence avec eux donnèrent aussi de la voix; les deux ours grognèrent, et le couguar lui-même flaira l’air de ses narines froncées.

Mais une voix mâle qui sortit de l’habitation imposa le silence à ces gardiens en émoi, et un homme de haute taille parut sur le seuil en disant aux deux étrangers:

«N’ayez aucune crainte, et soyez les bienvenus, vous qui êtes les premiers visiteurs depuis dix ans qu’aient reçus les habitants de l’oasis.»

Au même instant, une femme de trente-cinq à trente-six ans, d’une figure agréable et douce, vint saluer les voyageurs, pendant que les jeunes filles, sur son ordre, rentraient pour s’occuper de leur repas.

José Valdès et El Mudo étaient émerveillés; mais, leurs hôtes les accueillant avec des manières courtoises qui annonçaient une éducation distinguée, ils n’osèrent pas les accabler de questions. Pourtant El Mudo paraissait profondément troublé; il regardait les deux jeunes filles allant et venant dans l’habitation, particulièrement la brune, dont la physionomie était tout espagnole. Il semblait à la fois désirer parler et n’osait pas; mais lorsque son hôte lui eut présenté ses deux fils, deux beaux jeunes gens de vingt-deux et de dix-neuf ans, il lui dit en tremblant:

«N’êtes-vous pas Robert Rolfe?»

Le chef de la colonie regarda attentivement son visiteur.

«Mac Knight! s’écria-t-il. Est-ce vous, grand Dieu! Par quel miracle vivant?»

Les deux hommes s’embrassèrent avec effusion. Bientôt Louisa fut entre les bras de son père qui, à partir de ce moment, ne mérita plus le surnom de Muet, car il entremêla de cent questions les baisers dont il couvrait sa fille, si inopinément retrouvée.

«J’ai autant de questions à vous adresser moi-même, lui répondit Robert Rolfe, puisque tous nous vous avons cru mort; mais l’heure du souper est arrivée, votre compagnon et vous paraissez très las. Entrez chez nous partager notre repas; puis nous nous conterons mutuellement tout ce qui nous est arrivé depuis notre séparation.»

Mac Knight et José Valdès entrèrent dans la case, où ils furent surpris de trouver un confortable qu’ils n’auraient pas attendu dans cette solitude. Le couvert était proprement dressé sur une grande table; des plats fumants contenaient des volailles rôties, une langue de buffle, des œufs de dinde, tandis que de petites ravières placées aux angles offraient un assortiment de beurre exquis et de racines comestibles propres à être mangées crues. Un liquide pourpré étincelait à travers le cristal de l’unique carafe, accotée de brocs pleins d’eau pure. José Valdès ne crut pas que ce fût du vin avant d’avoir répondu au toast par lequel Robert Rolfe voulut fêter la bienvenue de ses visiteurs au moment de commencer le repas.

D’ailleurs, il n’était pas assez libéré de certaine préoccupation pour apprécier comme il le méritait ce liquide pétillant qui remplissait sa tasse d’étain. Un des jeunes ours et le couguar se tenaient près de sa chaise, et le formidable ronron que laissait échapper ce dernier fauve lui était particulièrement suspect. Néanmoins, le jeune chasseur s’efforçait de faire bonne contenance, lorsque Mary dit en souriant:

«Ces bonnes bêtes sont vraiment importunes. Ici, Martin. Venez, César. Il faut être polis, mes chers amis, et ne pas ennuyer de soi les étrangers.»

Obéissants à cette douce voix, l’ours et le couguar suivirent la jeune fille, qui, tout en caressant leur rude pelage, les conduisit jusqu’à la porte de l’habitation. Le tableau que présentaient ces deux fauves domptés par cette blonde fille était si étrange que José Valdès ne songea plus qu’il mourait de faim en le considérant, et il ne put se résoudre à commencer son repas que lorsque Mary fut revenue s’asseoir non loin de lui; encore s’oublia-t-il souvent à contempler avec admiration cette charmante jeune fille, qui dirigeait de sa douce parole les carnassiers les plus terribles des forêts américaines.

Après le thé de sassafras, sucré avec du sucre d’érable, Mac Knight fit le récit de son aventure.

«Quand je vous eus laissé, dit-il à Robert Rolfe, à l’endroit où vous raccommodiez votre chariot brisé, je pris le galop et rejoignis la caravane, qui marcha jusqu’à la nuit et s’arrêta dans ce camp de lugubre mémoire. On alluma des feux; la nuit vint, et votre wagon ne paraissait pas. Je devins inquiet de vous. Je laissai ma femme et ma fille aussitôt après le souper, et je gravis une hauteur voisine qui se trouvait dominer la route que vous deviez suivre; mais l’obscurité m’empêcha de rien distinguer. J’étais là depuis quelque temps, lorsque des clameurs prolongées retentirent à mes oreilles. Reconnaissant le cri de guerre des farouches Arapahoes, je retournai en courant vers le campement, où je tombai dans une scène de carnage. Je n’avais pour arme qu’un grand couteau dont je me servis en me jetant dans la mêlée; mais mes compagnons étaient déjà presque tous morts quand j’arrivai. Moi-même je fus bientôt blessé à la cuisse par la lance d’un Indien que j’étendis mort à mes pieds.

«Pendant le pillage qui suivit, je me traînai autour des chariots, appelant ma femme et Louisa; comme je ne les aperçus nulle part, je pensai qu’elles étaient mortes ou qu’elles avaient fui. M’attachant à cette dernière espérance, je m’enfonçai dans les buissons et m’éloignai du théâtre de la lutte, afin de n’y pas recevoir le coup de grâce. Je n’avais pas fait trois cents pas que je tombai épuisé par la perte de mon sang et la douleur de ma blessure. Je me trouvais près d’un amas de rochers au fond desquels s’ouvrait une sorte de grotte. J’eus bien juste le temps d’atteindre ce refuge; à peine étendu sur le sable qui le jonchait, je perdis connaissance.

«Quand je repris mes sens, le jour éclairait ma retraite. J’étais faible, incapable de remuer; mais le sang ne coulait plus de ma blessure, et je la bandai avec mon mouchoir et un lambeau de ma chemise. Je me traînai ensuite comme je pus à l’ouverture de la grotte, et je crus entendre les voix des Indiens venant de la direction du camp. Tout à coup une explosion formidable ébranla les rochers; c’était évidemment une des bombes qui éclatait.

«J’entendis des cris d’effroi, puis le galop précipité de plusieurs chevaux; après quoi tout devint silencieux. Je pensai que les Indiens quittaient la place, et je ne me trompais pas.

«Quand il fit tout à fait nuit, j’essayai de me traîner dehors; mais je ne pus y réussir; je souffrais beaucoup, et j’entendis hurler les loups jusqu’au lever du soleil. Ce furent de terribles heures!

«Enfin, à la pointe du jour, altéré par la fièvre, l’insomnie et le besoin de prendre quelque nourriture, j’aperçus à l’entrée de mon repaire une espèce de pin que l’on appelle pignon, et dont les fruits sont comestibles; puis les fleurs blanches de l’arbre à oseille, le beau Lyonia, dont les feuilles aqueuses pouvaient me désaltérer. Je me traînai avec peine sous le pin à pignon, je mâchai quelques feuilles de lyonia; puis, épuisé par cet effort, je m’endormis.

«Quand je me réveillai, ma fièvre s’était dissipée; le lyonia est un puissant fébrifuge. Je fis un paquet de feuilles, je me chargeai de pignons et retournai dans ma grotte, afin de n’être pas obligé de sortir avant d’être plus dispos; le moindre mouvement me faisait souffrir le martyre.

«Je vécus ainsi quatre jours et quatre nuits, visité par les loups, qui semblaient compter les heures de mon agonie, mais que mon grand couteau tenait en respect. Au bout de ce temps, je fus assez fort pour marcher, soutenu par une forte branche en guise de canne. Je m’acheminai vers le campement, au milieu duquel je trouvai la butte de gazon sous laquelle vous aviez enseveli nos malheureux camarades. Je doutai d’autant moins que ma pauvre femme ne fût du nombre, que je retrouvai intacte sous la croix que vous aviez plantée au faîte de ce mausolée l’inscription tracée sur le bois:

«Que Dieu reçoive dans sa miséricorde tous nos malheureux compagnons de voyage massacrés en ce lieu par les Indiens!»

«Je pleurai bien longtemps près de cette butte de terre qui contenait tout ce que j’aimais au monde, et peu s’en fallut que mon désespoir me conduisît moi-même à la mort; mais Dieu ayant voulu que je survécusse, je n’avais pas le droit de m’abandonner. Après plusieurs jours passés à pleurer ma femme et ma fille, je raisonnai ma situation. Je compris que vous étiez arrivés après la catastrophe au campement, puisque vous aviez rendu les honneurs funèbres aux morts et que vous aviez ensuite poursuivi votre route. Je tentai de vous rejoindre, mais à l’entrée de la plaine de sable vos traces étaient effacées; puis, faible, boiteux comme je l’étais encore, je n’aurais pu y parvenir.

«Je passai donc près d’un mois dans le campement, dormant dans un des chariots à demi brisés, vivant des provisions abandonnées par les Indiens au moment de l’explosion. J’allais me décider à faire à pied les cent soixante kilomètres qui me séparaient de la frontière du Nouveau-Mexique, lorsque j’aperçus une mule errant aux environs du camp. C’était évidemment une des bêtes de somme de la caravane qui, emmenée par les Indiens, avait réussi à s’évader et revenait sur sa première piste après avoir erré plusieurs semaines. Craignant qu’elle ne s’effarouchât, si je l’appelais, je me plaçai en embuscade et la pris à l’aide d’un lazzo mexicain que j’avais trouvé dans un des chariots. En peu de jours je l’eus dressée de nouveau; puis, n’emportant pour toute provision qu’un peu de tasajo et un sac de pignons rôtis, je me lançai avec ma monture dans le grand désert. Au bout d’une semaine j’arrivais à Santa-Fé, où je pus parfaire ma convalescence. De là, je retournai sans encombre à ma mine de Los Mimbres. Je ne vous ferai pas le détail du reste de mon histoire. C’est celle d’un homme désespéré d’avoir perdu tout ce qui l’attachait à la vie... Et maintenant je suis récompensé d’en avoir porté le fardeau, puisque Dieu me réservait un bonheur inattendu, ajouta Mac Knight en pressant Louisa dans ses bras. Me direz-vous, mon cher Robert, comment vous avez sauvé mon enfant?

--Et comment vous avez créé cet Éden?» dit José Valdès en s’inclinant devant leur hôte.

Quand le long récit de Robert Rolfe eut déroulé devant ses auditeurs l’histoire de ces dix ans passés dans la solitude de l’oasis, Mme Rolfe conclut ainsi:

«C’est Dieu qui vous a conduits vers nous, monsieur Mac Knight; l’année prochaine vous ne nous y auriez plus trouvés. Nous comptons partir au printemps pour ramener nos enfants dans le monde civilisé.

--Quoi! madame, quitterez-vous sans regrets ce beau domaine? dit José Valdès avec chaleur. Il me semble que, si je l’habitais huit jours, je n’en voudrais jamais sortir.

--Eh bien! monsieur, reprit Robert Rolfe, si M. Mac Knight et vous consentez à rester nos hôtes tout cet hiver, nous pourrions partir ensemble au printemps. Vous jouirez ainsi pendant toute une saison des plaisirs de la vie champêtre.»

Cette proposition fut agréée dans une si large mesure que Mac Knight, José Valdès et leur hôte allèrent le lendemain jusqu’au campement des Cocotiers inviter toute la caravane à venir visiter l’oasis; mais les marchands des Prairies se bornèrent à accepter du gibier, des provisions fraîches; ils tenaient à poursuivre leur voyage. Seul José Valdès fut retenu à l’oasis par un attrait qu’il ne s’expliquait qu’à demi. Pour tous ces gens heureux l’hiver passa très vite. Quand le printemps fut venu, le chef de la colonie ensemença ses champs, qui ne devaient être récoltés que par les oiseaux du ciel, ouvrit à ses troupeaux les portes des parcs, et dit un adieu mêlé de larmes à l’habitation du désert.

CONCLUSION

Mais cet adieu à la douce vie, si poétiquement arrangée, qu’on avait menée au désert, ne fut pas définitif, comme M. Rolfe se le figurait. Franck et Henri eurent certainement du plaisir à connaître les grandes villes des États-Unis, dans lesquelles la grosse somme d’argent recueillie par leur père de la vente de ses fourrures leur permit de faire bonne figure; malgré cela, sous l’habit de gentleman qu’ils portaient avec élégance, tous deux regrettaient la veste d’élan du chasseur. Mary et Louisa s’ennuyaient de n’être plus entourées de cette petite cour de bêtes familières qu’il y avait eu cruauté, d’après elles, de rendre à la sauvagerie: aussi tous quatre firent-ils un complot auquel s’associa José Valdès, qui n’avait pas quitté les familles Rolfe et Mac Knight, parce qu’il avait reçu l’autorisation de faire agréer ses soins à la blonde Mary.

La grande raison pour laquelle M. Rolfe avait quitté l’oasis était la nécessité d’établir ses enfants par de bons mariages; or, celui de Franck avec Louisa avait reçu l’assentiment de M. Mac Knight; José Valdès était le fiancé de Mary, et il avait fait venir du Mexique sa sœur Dolorès dont Henri s’était épris; les quatre mariages allaient se faire le même jour, en comptant celui de Cudjo, qui devait épouser une jeune et bonne mulâtresse que Mme Rolfe avait prise à son service. Tous ces jeunes couples avaient donc le droit de dire à l’ancien chef de la colonie qu’il n’existait plus de raison pour se plier aux habitudes si longtemps perdues de la vie civilisée, et le soir des noces les mariés, en chœur, implorèrent le retour dans l’oasis.

M. et Mme Rolfe ne demandaient qu’à être persuadés; quant à M. Mac Knight, il ne réclamait pas autre chose que le droit de vivre près de sa chère Louisa et des amis qui la lui avaient conservée. Pour tous, le bonheur consistait dans la bonne harmonie de la vie intime, s’épanouissant au sein d’une belle nature. Ils dirent donc de nouveau adieu aux grandes villes, à leurs beautés, à leurs laideurs, à leurs splendeurs et à leurs misères, et coururent cacher leur félicité comme un trésor dans l’habitation du désert.

TABLE DES MATIÈRES

PAGES CHAPITRE I. --UNE FAMILLE D’ÉMIGRANTS 5 CHAPITRE II. --VILLE SUPERBE... SUR LE PAPIER 17 CHAPITRE III. --LE GRAND DÉSERT AMÉRICAIN 25 CHAPITRE IV. --PERDUS DANS LE DÉSERT 35 CHAPITRE V. --UNE HEUREUSE SURPRISE 46 CHAPITRE VI. --PREMIER EXPLOIT CYNÉGÉTIQUE 58 CHAPITRE VII. --LE PARADIS FERMÉ 64 CHAPITRE VIII. --UNE ÉTRANGE PROPOSITION 73 CHAPITRE IX. --L’INONDATION MYSTÉRIEUSE 82 CHAPITRE X. --LA RÉSERVE POUR L’AVENIR 92 CHAPITRE XI. --LE NÈGRE ARCHITECTE ET MAÇON 103 CHAPITRE XII. --UNE BATTUE DE QUEUES-NOIRES 114 CHAPITRE XIII. --UNE LEÇON DE CHIMIE 127 CHAPITRE XIV. --LE SECRET DE MADAME ROLFE 139 CHAPITRE XV. --DÉCOUVERTE PRÉCIEUSE 148 CHAPITRE XVI. --LE PLAN DU CHEF DE LA COLONIE 161 CHAPITRE XVII. --LES PELOTES SANGLANTES 172 CHAPITRE XVIII.--LA CHASSE AUX ABEILLES 185 CHAPITRE XIX. --UN NOUVEAU NŒUD GORDIEN 198 CHAPITRE XX. --UN VOISINAGE DANGEREUX 211 CHAPITRE XXI. --LES PATINEURS POURSUIVIS 223 CHAPITRE XXII. --LES VISITEURS INATTENDUS 236 CONCLUSION 251

Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--3721-3-24.

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