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CHAPITRE V

UNE HEUREUSE SURPRISE

Dès que leur soif fut apaisée, les voyageurs sentirent se réveiller en eux les aiguillons de la faim. Ils n’avaient pas mangé de toute la journée, et comme ils ne possédaient qu’une provision de viande salée, M. Rolfe proposa de faire un feu auprès du ruisseau et d’y mettre cuire cette viande, afin d’en faire une sorte de pot-au-feu qui donnerait du bouillon à Louisa.

Pendant que les enfants applaudissaient à ce projet, leur père observait le paysage dans lequel on se trouvait, afin de juger quelles ressources il pouvait offrir au point de vue de la vie matérielle, et il se disait avec inquiétude que, si sa famille n’était plus exposée à mourir de soif, elle serait destinée assurément à mourir de faim, quand ses maigres ressources seraient épuisées.

En effet, les flancs de la montagne étaient arides, escarpés; quelques cèdres rabougris s’élevaient seuls çà et là. Quoique agréables à voir après l’affreuse stérilité du désert, la verdure et les saules qui bordaient le ruisseau n’offraient aucune plante comestible; mais le père de famille garda pour lui ces réflexions décourageantes, et, voyant que sa femme envoyait Frank et Henri recueillir des brindilles de saule pour allumer le feu, il dit:

«Il faut du bois plus sérieux pour faire bouillir une marmite; j’aperçois à mi-côte quelques pins qui nous procureront un meilleur combustible. Cudjo, prends ta hache et viens avec moi.»

Ils marchèrent environ trois cents pas jusqu’à un petit terre-plein serré par les roches d’où tombait le ruisseau. Lorsqu’ils furent arrivés près de ces arbres, ils s’aperçurent que ce qu’ils avaient pris pour des pins était d’une autre essence. Le tronc et les branches étaient armés de longues épines assez semblables à celles du porc-épic; les feuilles, d’un ton clair, étaient lustrées; mais ce que ces arbres offraient de plus singulier, c’étaient de longues cosses, d’un rouge foncé, qui pendaient en grand nombre à toutes les branches. A la couleur près, elles ressemblaient exactement à de grandes cosses de fèves toutes pleines; quelques-unes ne mesuraient pas moins de douze pouces de long.

M. Rolfe se réjouit en constatant qu’il avait trouvé mieux qu’il n’espérait, car il reconnut cet arbre pour en avoir appris les bienfaits dans des traités de botanique et dans des relations de voyages. C’était le honey-locust (miel de sauterelle), l’acacia épineux, le carob de l’est, le fameux algarobo des Espagnols, le caroubier d’Algérie. L’Écriture Sainte fait mention de cet arbre à l’endroit où il est dit que saint Jean-Baptiste, dans le désert, se soutenait en «mangeant des sauterelles et du miel sauvage». Aussi le nomme-t-on pain de saint Jean. Cudjo en connaissait également la valeur; au moment où ses yeux se fixèrent sur ces longues cosses pendantes, il s’écria d’un air ravi:

«Maître, maître Rolfe, quel bonheur! les enfants auront des fèves et du miel pour souper.

--Et nous aussi, dit son maître gaiement, puisqu’il y a là une vraie récolte à faire; mais je ne veux pas imiter les sauvages en coupant au pied ces arbres qui nous donnent déjà leurs fruits. Pendant que je vais faire une ample cueillette, monte plus haut dans les rochers et coupe les jeunes pins que tu vois d’ici.»

Cudjo avait obéi à son maître et déjà sa hache avait fonctionné, lorsque Robert Rolfe entendit le nègre l’appeler à grands cris joyeux.

«Maître, un gibier... je ne sais pas quoi, venez vite.»

Rolfe s’élança, sauta de rocher en rocher, et, parvenu sur la plate-forme où travaillait Cudjo, il l’aperçut penché sur une crevasse d’où sortait un objet assez semblable à la queue d’un cochon.

«Quel est donc cet animal? demanda-t-il au nègre.

--Jamais vu cette vermine en Virginie.

--Tâche de le tirer par la queue et de l’arracher de son trou.

--Ah! bon, il ne veut pas, lui. Cudjo a déjà essayé. Vous allez voir, maître.»

Et comme preuve, le nègre se mit à tirer de toutes ses forces sans aucun résultat.

L’as-tu vu quand il s’est fourré dans cette cachette? lui demanda Robert Rolfe.

--Oh! bien sûr, puisque c’est moi qui lui ai fait peur; il a sauté, il a couru; il s’est terré. Oh! ce doit être bon gibier. Il ressemble à un petit cochon de lait. C’est comme une tortue de Virginie.

--C’est sans doute un armadillo», répondit M. Rolfe, qui fit à Cudjo la description de cet animal, accompagnée à chaque détail d’un oui enthousiaste du nègre.

La bête que Cudjo avait effrayée était un de ces curieux animaux qui sont connus au Mexique et dans l’Amérique du Sud sous le nom d’armadillos. Cette qualification procède du mot espagnol armado qui veut dire armé, et elle est justifiée, car leur corps est couvert d’une écaille très dure, divisée en six bandes régulières et semblable aux cottes de mailles portées par les guerriers du moyen âge. Ils ont même sur la tête une sorte de casque attaché par une jointure aux autres pièces de l’armure, ce qui rend cette analogie plus frappante.

Ce sont des bêtes inoffensives qui se nourrissent d’herbe et de gazon; bien qu’ils manquent un peu d’agilité, ils sont beaucoup plus lestes dans leur marche que les tortues, et ils courent plus vite qu’on ne le supposerait, à voir leur lourde carapace; c’est qu’elle n’est pas d’une seule pièce, mais composée d’une foule de segments qui se prêtent aux moindres mouvements de leur corps et qui sont rattachés entre eux par une peau flexible, quoique forte.

Lorsqu’on les surprend, ils se replient quelquefois sur eux-mêmes en forme de boule; alors, s’ils se trouvent au bord d’un précipice, ils se laissent rouler du haut en bas pour échapper à leur ennemi. Le plus souvent, ils gagnent quelque trou dans les rochers voisins, et tel était l’expédient auquel avait eu recours celui qu’avait trouvé Cudjo. Quand ils ont réussi à dissimuler leur tête, ils ont la persuasion naïve qu’ils sont sauvés et qu’on ne peut les prendre; néanmoins, l’armadillo que le nègre tirait toujours se serait sans doute enfoncé avant dans le trou qui l’abritait, si cette crevasse avait été plus profonde, car les pesées que Cudjo pratiquait sur son appendice caudal devaient lui être fort désagréables.

«Il faudrait, dit Cudjo après bien des efforts, il faudrait un attelage de bœufs pour le tirer de là, et encore!...»

C’est que l’armadillo avait hérissé en dessus et en dessous son armure écailleuse, de sorte qu’elle s’emboîtait solidement de chaque côté du roc; de plus, ses pinces, longues et fortes, étaient enfoncées comme un point d’appui au fond de la crevasse.

«Et pourtant, répondit Robert Rolfe, il ne faut pas nous tenir pour battus, car ce gibier passe chez les Indiens pour être délicat, et je me souviens fort à propos d’un moyen qu’ils emploient pour le saisir. A l’expérience. Cudjo, lâche l’animal et tiens-toi seulement près du trou pour le prendre, s’il en sort naturellement.»

Robert Rolfe alla cueillir une branche de cèdre, et, se baissant vers le terrier, il chatouilla le corps de l’animal avec une pointe aiguë. Bientôt, il vit les muscles de l’armadillo se détendre, les écailles se séparer du roc et se resserrer; au bout de quelque temps de ce manège, il devint visible que l’animal était revenu à son état naturel et que ses griffes n’adhéraient plus au fond de la crevasse. Alors M. Rolfe le saisit par la queue, et, donnant une secousse brusque, il fit sauter hors de son trou l’armadillo, qui alla tomber entre les jambes de Cudjo. Le nègre lui abattit la tête d’un coup de hache. Il se trouva que l’armadillo était de l’espèce dite à huit bandes; elle a la grosseur d’un lapin et passe pour un manger des plus délicats.

Ce fut chargés du bois à brûler, des fèves de locuste et de leur gibier, que Rolfe et le nègre redescendirent au camp du ruisseau. Le rôti ne fut pas bien accueilli par Mme Rolfe, qui ne pouvait encore se faire à l’idée de consommer des mets si étranges; mais elle fêta la trouvaille des fèves de caroubier, qu’elle se proposait de faire bouillir avec la viande séchée. Les enfants se mirent à les écosser, et rien n’en fut perdu, car ils savourèrent, en attendant, la pulpe, délicieuse comme le miel. Louisa, en particulier, ne pouvait s’en rassasier.

A la fièvre qui avait agité cette pauvre enfant avait succédé un mutisme qui effrayait ses petits amis; il était la dernière conséquence de la catastrophe à laquelle elle avait assisté, et Mme Rolfe avait recommandé à ses fils et surtout à Mary de respecter cette torpeur; elle sentait que c’était la fin de la crise, et que, lorsque le souvenir se serait peu à peu éteint chez cette enfant de six ans, la surabondance de vie qui était en elle lui rendrait l’insouciance de son âge.

Louisa ne réclamait plus sa mère, mais elle ne pouvait perdre de vue Mme Rolfe, et restait cousue à ses jupes, sans mot dire, regardant sa protectrice de ses grands yeux cernés de fièvre, sans qu’aucun autre symptôme que quelques tressaillements subits trahît, de moment en moment, ses émotions; alors Mme Rolfe la prenait dans ses bras, l’appelant sa fille chérie, et, bercée sur ce cœur généreux, Louisa finissait par s’endormir d’un paisible sommeil.

Cependant tout le monde fut bientôt à l’ouvrage; Cudjo allumait le feu, qui laissait échapper déjà un nuage de fumée bleuâtre. Son maître dépouillait l’armadillo, pendant que Franck taillait une broche; le pot d’étain contenant la viande et les fèves de caroubier fut bientôt fixé sur le foyer, et tout respirait dans le campement la joie d’un bien-être recouvré nouvellement, jusqu’à l’avidité de Pompo, le cheval, qui broutait l’herbe fraîche, jusqu’aux aboiements des chiens qui happaient les dépouilles du gibier.

Quand le bouillon fut à point, Mme Rolfe s’avisa la première d’un oubli qui n’avait rien d’extraordinaire, étant donné les circonstances dans lesquelles on avait abandonné le chariot, mais qui ne laissait pas d’être gênant. La petite troupe n’avait ni assiettes, ni verres, ni cuillers, ni fourchettes; en un mot, le repas était prêt, mais on ne possédait pas un seul moyen civilisé de le manger. Seuls, Robert Rolfe et le nègre avaient leurs couteaux de chasse.

Ce n’était pas le moment de faire les délicats, et la nécessité rend ingénieux. Le père de famille se servit des deux couteaux pour tirer de la marmite le bœuf bouilli et quelques fèves, qu’il posa sur une large pierre préalablement nettoyée. Ensuite il posa dans l’eau fraîche du ruisseau la marmite, dont le bouillon était destiné aux enfants et à Mme Rolfe; quand l’action du courant eut attiédi le liquide, Louisa la première, puis ses petits amis, purent approcher tour à tour leurs lèvres du vase et boire le bouillon substantiel qu’il contenait.

M. Rolfe avait pu croire un instant qu’il serait seul à faire honneur au rôti; mais Cudjo y prit goût, en déclarant qu’il croyait manger du porc rôti, et il rogna singulièrement la ration de son maître, qui ne put toutefois décider sa femme et ses enfants à tâter de son gibier.

Cependant le soleil commençait à décliner; il fallait songer aux moyens de passer la nuit. Toutes les couvertures étaient restées dans le wagon, et l’air devenait frais, comme il arrive toujours dans le voisinage des montagnes neigeuses. Essayer de dormir dans cette atmosphère, même en conservant du feu allumé toute la nuit, aurait été une imprudence, et nul rocher voisin n’offrait un abri contre les injures de l’air.

«Il faut absolument que je retourne au chariot, dit Robert Rolfe à sa femme. Le cheval s’est repu d’herbe, il a bu à sa volonté; le voilà capable de refaire cette traite avant la nuit noire. Je reviendrai chargé de toutes nos couvertures. Je vous laisse Cudjo pour veiller sur vous en mon absence.

--Emmenez-le avec vous, il peut vous être utile, répondit Mme Rolfe. Je n’aurai pas peur avec Franck et Henri; d’ailleurs nous garderons les chiens, qui nous ont prouvé, ces vaillantes bêtes! qu’ils savent se dévouer pour leurs maîtres.»

Après avoir recommandé à ses fils de faire feu de leurs carabines en cas d’alarme, M. Rolfe partit avec le nègre. Ils aperçurent de très loin la toile blanche du wagon et n’eurent aucune peine à se diriger en droite ligne vers le but de leur course.

«Je me demande, dit en cheminant M. Rolfe à Cudjo, si les loups ne se sont pas déjà jetés sur notre malheureux bœuf. S’ils l’ont épargné, nous ferons bien de l’écorcher et d’en rapporter le plus de viande possible pour nos repas de demain. La bête est maigre, bien coriace, mais trouverons-nous quelque chose à manger qui la vaille dans ce désert où nous sommes enfoncés?

--Oh! maître, répondit Cudjo avec l’insouciance de sa race, nous avons eu l’armadillo ce soir, demain nous trouverons autre chose. Vous avez vu, nous ne sommes pas morts de soif aujourd’hui. Bah! bah! nous ne mourrons pas de faim un autre jour.»

M. Rolfe allait répliquer, lorsque le nègre poussa une sourde exclamation, en désignant un objet qui se trouvait droit devant eux à quelques mètres. Autant qu’on pouvait le distinguer dans le clair obscur, c’était la forme d’un grand quadrupède.

«Un buffle!» dit Cudjo à voix basse.

M. Rolfe mit pied à terre sur cette espérance.

«Tiens le cheval, dit-il au nègre, je vais essayer d’approcher d’assez près pour le tuer avec mes pistolets.»

Il se traîna sur les genoux et sur les mains aussi bas que possible pour éviter de donner l’alarme à l’animal; enfin, craignant de voir le buffle prendre le large, s’il s’approchait trop près de lui et croyant le tenir à portée, M. Rolfe allait faire feu, lorsque Pompo, le cheval, fit entendre un hennissement auquel l’autre animal répondit en beuglant. C’était le dernier bœuf, que la fraîcheur du soir avait ranimé et que son instinct conduisait du côté de la montagne, par où ses maîtres s’en étaient allés.

M. Rolfe et Cudjo firent autant de fête au pauvre animal que Pompo lui en faisait dans son langage. Les deux bêtes se flairaient des naseaux, et Pompo dit tout bas peut-être quelque chose du frais herbage qu’il venait de quitter, car le bœuf se mit à battre ses flancs de sa longue queue et à piétiner d’impatience.

«Il pourra faire le chemin, dit joyeusement Cudjo à son maître. Oh! comme maîtresse sera contente, si elle nous voit revenir avec le chariot, rapportant les ustensiles, et tout enfin!

--Oui, mais il faut faire boire ce pauvre animal, nos gourdes sont bien pleines, quel dommage que leur embouchure soit trop étroite!

--Il y a le grand baquet dans le wagon, reprit Cudjo en flattant le bœuf de la main. Attends, attends, pauvre bête, toi aussi tu boiras tout à l’heure.»

Au lieu de laisser le bœuf attaché au saule où l’on avait d’abord assujetti ses rênes, afin de le reprendre au retour, on le conduisit en effet auprès du chariot, d’où l’arrivée des deux hommes éloigna quelques loups qui rôdaient à l’entour.

C’était sans doute leur vue et leur odeur caractéristique qui avaient donné à l’animal assez d’énergie pour pousser en avant.

Cudjo versa dans le baquet le contenu des deux gourdes qu’il présenta au bœuf; celui-ci but jusqu’à la dernière goutte, léchant les parois du vase jusqu’à le dessécher complètement; ensuite les deux bêtes furent attelées et s’acheminèrent, d’un pas ragaillardi, vers la montagne.

Le feu du campement brillait comme un phare au pied des hauteurs, et l’on n’était guère qu’à un kilomètre du but de retour, quand un coup de feu vint jeter l’alarme dans le cœur du père de famille. Qu’était-il survenu? Mme Rolfe et ses enfants avaient-ils été attaqués par les Indiens ou par quelque bête féroce de ces solitudes?

Robert Rolfe se précipita en avant, laissant derrière lui à Cudjo la charge de garder le wagon. Il prit ses pistolets en main et les arma tout en courant; son émotion était telle que la respiration lui manqua plusieurs fois, et qu’il fut obligé de s’arrêter à deux ou trois pauses, pendant lesquelles il n’entendit pas un seul bruit venant du campement. Quelle pouvait être la cause de ce lugubre silence? Les flèches des Indiens, silencieuses dans leurs mortels effets, avaient-elles pu frapper en même temps tous les membres de la famille? Comment se faisait-il que les chiens n’aboyassent pas?

Enfin Robert Rolfe arriva haletant près du feu! Quelle fut sa surprise? Sa femme était assise paisiblement, tenant sur ses genoux la petite Louisa endormie; Mary jouait par terre à ses pieds. Seuls, Franck et Henri manquaient à ce tableau sylvestre.

«Les enfants! s’écria Robert Rolfe. Pourquoi ce coup de carabine? Où sont-ils?

--Vous voilà effrayé, mon cher Robert, répondit-elle; c’est ce que je craignais; mais je n’ai pas eu le temps de prévenir cet accident. Henri a tiré sur un animal qui est venu rôder près de nous et dont je ne connais pas l’espèce. Mais je crois qu’il l’a blessé; les chiens se sont élancés, et je n’ai pu refuser à ces chers garçons le plaisir de suivre leur chasse. Ils ne peuvent être loin. C’est de ce côté qu’ils se sont enfoncés dans le taillis.»

Robert Rolfe y courut; à une centaine de pas environ, il atteignit ses deux fils agenouillés auprès d’une bête morte à laquelle les chiens aboyaient, car ils venaient seulement de la découvrir.

Henri n’était pas peu fier du premier gibier qu’il avait tué, et, certes, sa fierté n’était pas sans cause; en effet, lorsque l’animal eût été traîné à la flamme du foyer, M. Rolfe reconnut immédiatement l’antilope aux cornes fourchues, la seule espèce qui se rencontre dans l’Amérique du Nord.

C’était une bête de la taille d’un veau, mais d’une forme plus élégante; son corps était rouge pâle, le poitrail et le ventre blanchâtres.

Après s’être enquis, avec moins d’émotion qu’auparavant, des détails de cette prise, provoquée par l’apparition de deux yeux luisant à quelques pas du feu, et entre lesquels Henri avait tiré croyant tuer quelque loup, M. Rolfe songea avec satisfaction que la sécurité de plusieurs jours allait être assurée par cette chasse fortuite, et qu’à cette bonne chance allait s’ajouter la surprise de voir arriver le chariot chargé de tous ses ustensiles.

«Où est donc Cudjo? demanda juste à ce moment Mme Rolfe. Il n’a pu courir aussi vite que vous parce qu’il était chargé de toutes les couvertures. Écoutez-moi, mes fils, vous devriez faire quelques pas en avant pour aider le pauvre garçon et le rassurer sur votre compte.»

Mais tout à coup l’on entendit le grincement des roues, et la grande banne de toile fut éclairée au loin par la réflexion du feu.

«Quoi! le chariot! s’écria Mme Rolfe. Comment est-ce possible?»

Alors la voix de Cudjo fit entendre un joyeux «holà!» et, un moment après, le cheval et le bœuf, fraternellement attelés, arrivaient aussi légèrement que si leur charge eût été une simple bagatelle.

Mme Rolfe prépara des lits dans le wagon, et, lorsque M. Rolfe et Cudjo eurent écorché l’antilope toute chaude et suspendu la viande à des branches de saule, il ne fut plus question que de prendre un repos bien gagné après cette journée de fatigues et d’émotions.

«Avant de nous endormir, dit Mme Rolfe, remercions tous Dieu qui nous a tirés de tant de dangers.»

Et chacun s’associa de bon cœur à la prière que la bonne mère prononça à haute voix.

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