CHAPITRE VI
PREMIER EXPLOIT CYNÉGÉTIQUE
La première heure du jour trouva tout le monde debout. M. et Mme Rolfe gagnèrent à ce lever matinal de constater un phénomène particulier à ces contrées. Des premières assises de la montagne où ils étaient placés, toute la contrée à l’est, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, était une plaine unie qui ressemblait à l’Océan dans ses accalmies. Quand le globe ardent du soleil surgit du fond de l’horizon, on aurait pu s’imaginer qu’il sortait de la terre même. Il montait avec lenteur dans un ciel d’un bleu pâle dont aucun nuage n’altérait la pureté. On marche en effet pendant plusieurs jours, dans ces hautes plaines de l’intérieur de l’Amérique, sans apercevoir dans le ciel un nuage gros comme un cerf-volant.
M. et Mme Rolfe étaient dans une disposition d’esprit assez libre de soucis pressants pour être sensibles à ce beau spectacle. Ils n’avaient plus rien à craindre des Indiens, du moins de ceux qui avaient détruit leur caravane, puisqu’ils avaient mis entre eux et cette troupe féroce une telle distance difficile à traverser, ils le savaient par expérience; or, les Indiens aiment le profit immédiat, obtenu sans trop de peine, et le butin d’un seul wagon, s’ils en découvraient la piste, n’était pas assez alléchant pour valoir la traversée du désert.
Les enfants s’éveillèrent enfin et se mirent tout de suite à dire que leur appétit était ouvert. Cette annonce fut reçue gaiement; on possédait les éléments d’un bon déjeuner. La vue de l’antilope, dont la fraîcheur de la nuit avait figé la graisse jaune, avait quelque chose d’engageant. Cudjo, étant plus apte que personne à dépecer cette viande, fut commis à ce soin. M. Rolfe s’en alla chercher du bois pour rallumer le feu. Pendant ce temps, les enfants et leur mère nettoyaient toute la batterie de cuisine et la vaisselle dans l’eau claire du ruisseau. La poussière de ces plaines desséchées, soulevée pendant la marche du chariot, avait souillé et couvert tous ces ustensiles, dont la famille était heureusement bien approvisionnée, car les voyages à travers le désert exigent un attirail complet.
Des fèves de caroubier rôties sous la cendre servirent de pain, vu que l’on manquait de farine pour en faire depuis quelques jours. La grande caisse aux provisions avait été enlevée du chariot et posée à terre; couverte d’une nappe, elle servit de table à ce festin, auquel rien ne manqua, pas même le café dont il restait environ une livre.
Après le repas, M. Rolfe, donnant aux enfants la permission de promener la petite Louisa sous les saules du rivage, se prit à délibérer avec sa femme sur ce qu’il restait à faire. Cudjo fut admis à ce conseil.
«Nous avons de la nourriture pour une semaine environ, dit Robert Rolfe, mais, quand elle sera finie, je doute que nous ayons la même facilité à nous procurer d’autre gibier. Lorsque notre provision sera achevée, comment ferons-nous pour y suppléer?... Dans une semaine, le bœuf sera un peu engraissé; ensuite, ajouta-t-il avec tristesse, le pauvre Pompo pourra soutenir pendant quelque temps la vie de nos enfants. Mais, quand nous aurons enfin sacrifié les chiens, quelle autre ressource nous restera-t-il contre la faim?»
--Nous étions plus désespérés hier, répliqua Mme Rolfe; notre situation est de beaucoup meilleure aujourd’hui, puisque nous possédons la sécurité du lendemain qui nous manquait. Pour rien au monde il ne faut sacrifier le pauvre Pompo, ni même le bœuf; eux seuls peuvent nous permettre de voyager avec le chariot. Or, il n’y a pas d’exemple que personne ait pu traverser le désert à pied, pas même les trappeurs, et notre but est bien toujours d’atteindre, si nous le pouvons, la mine de Los Mimbres, où nous aurons à annoncer la mort du pauvre Mac Knight et à voir si celui qui le remplacera ratifie l’engagement qu’il vous a signé, mon cher Robert. D’ailleurs, c’est là seulement que nous apprendrons où réside la famille maternelle de la petite Louisa, que nous devrons informer de la catastrophe survenue. Je ne souhaite pas qu’elle me prenne cette pauvre enfant, à laquelle je me suis attachée pour sa douceur et par reconnaissance pour ses parents; mais enfin, pour conclure, notre objectif doit être de sortir de cette solitude, d’arriver à Los Mimbres. Par conséquent, il nous faut quitter ce lieu sans plus tarder, après nous être approvisionnés d’eau fraîche, autant qu’il nous sera possible.
--Oui, oui, dit Cudjo, qui avait également approuvé de ses gestes affirmatifs la triste perspective déroulée par son maître.
--Il reste un problème à résoudre, dit Robert Rolfe déjà rasséréné par les encouragements que sa femme lui avait prodigués. Il me faut voir si le désert présente au nord la même étendue que nous lui connaissons au sud. Pour m’en assurer, je vais faire le tour de la montagne. Pompo est reposé, l’heure est favorable. Que Cudjo reste au camp pendant cette exploration nécessaire.»
M. Rolfe commença sa tournée en suivant le pied de la montagne dans la direction de l’est. Il n’aperçut que quelques arbres rabougris et, çà et là, un soupçon de verdure sur la surface de la plaine, et il distingua dans un fourré une antilope et un autre animal ressemblant à un daim, mais différant par la longueur de sa queue de tous ceux qu’il connaissait.
Après avoir franchi huit kilomètres, Rolfe se trouva sur la côte occidentale de la montagne, et il découvrit le pays qui s’étendait vers le sud. Aussi loin que sa vue put atteindre, il n’aperçut qu’une plaine ouverte d’un aspect encore plus stérile que celle du nord; vers l’est, quelques traces de végétation apparaissaient, encore étaient-elles rares et par îlots très clairsemés.
C’était une perspective peu rassurante. Les voyageurs avaient donc tout le désert à traverser avant d’arriver dans un pays habité! Chercher à regagner la frontière américaine du côté de l’est, dans l’état de dénuement où ils se trouvaient, avec un attelage épuisé, c’eût été de la démence. Robert Rolfe n’ignorait pas que plusieurs tribus indiennes, très hostiles aux blancs, résident dans ces parages. Aussi, quoique le pays fût assez fertile à l’est, il n’espérait pas pouvoir le traverser. Il était également impossible d’aller au nord ou au sud, puisqu’il n’existe pas un seul établissement civilisé considérable dans l’une ou l’autre direction. L’unique espoir que Rolfe conserva, après cet examen, fut de pouvoir traverser le désert à l’ouest, du côté des établissements mexicains de la rivière del Norte: une distance de trois cents kilomètres! Mais, pour essayer seulement de la franchir, il fallait laisser se reposer l’attelage pendant un temps suffisant et réunir un grand nombre de provisions pour la route. Ce dernier point, essentiel, était celui qui offrait le plus de difficultés.
Robert Rolfe observa que, dans son versant sud, la montagne présentait vers la plaine une inclinaison plus molle que du côté nord, où elle est hérissée de précipices; il en conclut qu’une plus grande quantité de neige devait y fondre et s’écouler par ces pentes faciles. Par conséquent, le bienfait de l’eau courante y devait fertiliser davantage le terroir. Il poursuivit sa course de ce côté, jusqu’au moment où il aperçut des bouquets de saules et de cotonniers, près desquels il découvrit un ruisseau bordé de pâturages plus verts, plus étendus que ceux du campement. Il attacha son cheval à un arbre et gravit la montagne à une certaine hauteur, afin de jeter un coup d’œil dans la direction du sud et de l’ouest.
L’explorateur n’était pas arrivé à une grande élévation, lorsqu’il fut frappé du singulier aspect que donnait à la plaine un vide qui semblait ouvert non loin de là et dont l’étendue était très vaste. Curieux d’observer de près ce phénomène, il redescendit en hâte, retourna vers le cotonnier près duquel il avait laissé son cheval, et, le prenant par la bride, il s’achemina vers cette direction.
En peu de temps il arriva sur le bord d’un terre-plein d’où il aperçut, situé comme au fond d’un précipice, le plus riant vallon qui pût reposer ses yeux brûlés par la sèche blancheur du désert de sable.
C’était un délicieux paysage d’automne que Robert Rolfe avait à ses pieds; des bois, au feuillage de couleurs variées, retentissaient du chant de mille oiseaux; un ruisseau serpentait entre deux rives fleuries; nulle trace d’habitation humaine dans cette verte oasis, dont les aromes montaient jusqu’à l’observateur.
Ce paysage était si bien à souhait pour le plaisir des yeux que Robert Rolfe se crut d’abord le jouet d’une hallucination; mais les joyeux hennissements de Pompo, qui humait l’air chargé de senteurs végétales, lui prouvèrent que ce n’était pas son imagination qui avait créé ce mirage. Il avait sous les yeux une véritable oasis dans laquelle sa famille pourrait prendre quelques jours de repos, et il était si impatient de chercher le chemin de cette délicieuse retraite qu’il aurait continué son exploration, si le coucher du soleil ne lui eût rappelé qu’il avait trente kilomètres à faire avant d’être de retour au camp.
Il était près de minuit lorsqu’il y arriva. Mme Rolfe était inquiète, au point que Cudjo s’était plusieurs fois offert d’aller à la recherche de son maître. Après le bonheur de le retrouver sain et sauf, elle eut celui d’apprendre la découverte qu’il avait faite, et il fut entendu que, dès le lendemain, on abandonnerait le campement du ruisseau, qu’on baptisa en le quittant du nom de camp de l’Antilope, en l’honneur du premier exploit cynégétique d’Henri.