‹ Les Romanciers d'Aujourd'huiChapitre 26 sur 42 · V

V

Une commune tenue intellectuelle, cette disposition d'esprit que l'un d'eux a nommé le «renanisme», pourrait distinguer, dans le groupe des philosophes, M. Anatole France et M. Jules Lemaître. Critiques tous les deux, en même temps que romanciers, il est arrivé que nul n'a mieux parlé de M. Jules Lemaître que M. Anatole France, ni de M. Anatole France que M. Jules Lemaître. Je leur céderai alternativement la parole. Et voici, tout d'abord, la conclusion de l'article de M. Jules Lemaître sur M. Anatole France[75]:

«Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se réflète à travers une couche plus riche de science, de littérature, d'impressions et de méditations antérieures. M. Hugues le Roux le disait dans une élégante Chinoiserie: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées, les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt aux voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France, les choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on fait dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France sont, avant tout, les contes d'un grand lettré d'un mandarin excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité propre; et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et tendre, épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que cette intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit extrême et très pur de la seule tradition grecque et latine[76].»

[75] Principaux livres de M. France: Dans le roman, Les désirs de Jean Servien, Le crime de Sylvestre Bonnard, Jocaste, Balthazar, Le livre d'un enfant. En poésie, Les noces corinthiennes. En critique, La vie littéraire (série).

[76] C'est peut-être à M. France qu'il faudrait rattacher M. Gilbert-Augustin Thierry, encore qu'il prétende à ne relever que de lui-même. On connaît de M. Thierry Les aventures d'une âme en peine, le Capitaine sans façon, surtout Marfa et La tresse blonde, d'où date son succès. Ce dernier livre est précédé d'une sorte de manifeste où je relève ce qui suit, pour la curiosité: «Notre vieux roman d'observation se meurt d'épuisement. (On ne s'en douterait guère....) Désormais l'étude de l'homme doit poursuivre sa recherche plus haut que l'homme, vers ces régions de l'Infini dont nous sommes des atômes passionnels.... Se haussant vers l'Occulte, s'élevant jusqu'au grand Inconnu, hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer à pénétrer les abîmes réputés impénétrables, à percer les ténèbres dont l'absolu enveloppe son être.... L'absolu providentiel une fois dégagé, l'homme observé dans ses passions sera placé alors par son analyste en face des lois immuables, aux prises avec elles et sous leurs étreintes. Aussitôt bien des questions troublantes se présenteront à la divination de l'artiste-penseur...» C'est un beau phœbus pour dire que les sciences hypnotiques ouvrent une nouvelle voie à la curiosité du romancier. Et, en effet, toute une littérature hypnotique s'échafaude, avec la Marfa de M. Thierry, l'Inconnu de M. Paul Hervieu, le Jean Mornas de M. Claretie, la série de la Décadence latine de M. Péladan, l'Uranie de M. Camille Flammarion, etc.

Lisez maintenant ce fragment de l'article de M. Anatole France sur le Serenus de M. Jules Lemaître:

«M. Jules Lemaître vient de publier un petit conte philosophique, Serenus[77], qui ne fut qu'un jeu pour son esprit facile et charmant, mais qui pourra bien un jour marquer dans l'histoire de la pensée du XIXe siècle, comme Candide ou Zadig marque aujourd'hui dans celle du XVIIIe. Après M. Ernest Renan, avec quelques autres, M. Jules Lemaître répète, sous les formes les plus ingénieuses, le mot profond du vieux fonctionnaire romain: «Qu'est-ce que la vérité[78]?» Il admire les croyants et il ne croit pas. On peut dire qu'avec lui la critique est décidément sortie de l'âge théologique. Il conçoit que sur toutes choses il y a beaucoup de vérités, sans qu'une seule de ces vérités soit la vérité. Il a, plus encore que Sainte-Beuve, de qui nous sortons tous, le sens du relatif et l'inquiétude avec l'amour de l'éternelle illusion qui nous enveloppe. Un vieux poète grec a dit: «Nous sommes agités au hasard par des mensonges»; de cette idée, M. Jules Lemaître a tiré mille et mille idées, et comme une philosophie éparse dans des feuilles détachées. C'est la philosophie d'un honnête homme. Vous entendez bien ce mot. Quand je dis honnête homme, je dis un esprit dont le commerce est doux et sûr, une intelligence qui ne connaît point la peur, une âme souriante et pleine d'indulgence. M. Jules Lemaître est tout cela. En ajoutant qu'il a l'ironie légère et le sensualisme délicat, bien qu'un peu vif, j'aurai fait l'esquisse de son portrait.»

[77] Suivi de quelques autres groupés sous le titre du premier.

[78] Jésus ayant dit à Pilate: «Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité; quiconque est de la vérité écoute ma voix», Pilate lui répondit: «Qu'est-ce que la vérité?»

Ce sont là deux maîtres. Et pourtant je n'hésite pas à rapprocher d'eux M. Jules Tellier[79], un écrivain de vingt-six ans, qui du premier coup s'est fait un nom dans la critique, et dont les œuvres d'imagination, éparses dans les revues, rappellent et égalent pour la tristesse et la noblesse Maurice de Guérin. Je citerai surtout de lui Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman, qui est dans son œuvre ce qu'est Serenus dans l'œuvre de M. Lemaître et Le crime de Sylvestre Bonnard dans l'œuvre de M. France, un chef-d'œuvre. Au reste, chez ces trois écrivains l'œuvre et l'homme se confondent. Sous les mèches blanches du bon Sylvestre et sous les boucles blondes du petit Servien, c'est M. France en personne que nous entendons. Et de même, l'âme inquiète de Serenus et l'âme désenchantée du vieil Abd-er-Rhaman nous racontent les âmes plus voisines de nous, de M. Lemaître et de M. Tellier. Prenez-les où il vous conviendra, vous verrez qu'en réalité ils ne nous entretiennent jamais que d'eux-mêmes. Eux aussi, on dirait qu'ils «ne savent que leurs âmes». Mais faites bien attention que c'est là cette seconde ignorance dont parle Pascal, qui n'est point naïveté, qui est l'aboutissant d'une longue science. S'ils revêtent une figure, c'est pour s'étudier d'un cerveau plus libre et sous des angles différents. Ainsi, dans un autre de ses contes, dans son Tristan Noël, Tellier enveloppe d'une action impersonnelle les états d'esprit qu'il a lui-même traversés aux «heures d'ennui», aux «heures de pensée», aux «heures de tristesse», qui furent dès vingt ans toute sa vie morale. Tristan Noël étudiait le droit à Caen. «C'était un grand garçon de vingt-deux ans, maigre et pâle, aux yeux caves et aux moustaches brunes. Il avait dans la physionomie quelque chose de hagard, et dans l'allure quelque chose d'abandonné...» Délicat symbolisme, où l'on sent une pudeur du «moi» qui rend plus précieuse encore cette confession d'un esprit supérieur! M. Tellier doit prochainement réunir ses contes; si je ne me trompe, ils lui assureront une belle place dans l'estime des lettrés.

[79] Je n'ai voulu rien changer à ceci, qui fut écrit quand Tellier vivait encore. Notre pauvre ami n'avait publié qu'un livre: Nos poètes, et des articles, çà et là, au Gaulois, au Parti national et aux Annales. Mais il avait la tête pleine de projets. Il méditait un livre sur la poésie lyrique au moyen âge, un autre sur l'érudition des romantiques, un autre sur la versification française au XIXe siècle, un autre sur le Timon de Libanius et la sophistique grecque. Tout cela est perdu. Il laisse seulement un livre de vers, La Cité intérieure, que ses amis publieront bientôt et qui le classera en un haut rang, et, avec ses contes philosophiques et ses poèmes en prose, la matière d'un livre de mélanges. Lui-même devait les réunir à son retour d'Alger; il y aurait joint deux contes qu'il caressait dans sa tête: Le maître d'école de Ravenne et Le voyage du rhéteur Epidius. Le livre se fût appelé La mort. Hélas! cette mort, dont il inscrivait ainsi d'avance le nom sur son livre, elle est venue à vingt-six ans pour notre ami, pour la plus noble et la plus belle des intelligences de cette génération. Sa mort a été une consternation sans égale, et l'on peut dire qu'aucun jeune homme, depuis ce Maurice de Guérin qu'il aimait tant et dont la destinée fut si voisine de la sienne, n'a emporté avec lui un regret si universel.

Suivent les titres des Contes et des Proses qui ont paru de lui, tant dans les Chroniques qu'au Parti-national: Le pacte de l'écolier Juan, Nocturne, Discours à la bien-aimée, Les notes de Tristan Noël, Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman. Je citerai le plus court de ces admirables morceaux: Nocturne.

«Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massilia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit.

«Et cette nuit-là et la suivante, je restai seul éveillé sur le pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer, et songeant à des regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me perdant en d'autres rêves.

«Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où il y a trente siècles le subtil et malheureux Ulysse, agita ses longues erreurs; le subtile Ulysse, qui, délivré des périls marins, devait encore, d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile de moulin à vent.

«C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galères et les trirèmes les vieux poètes et les vieux sages; et comme ils se tenaient debout à la poupe, au milieu des matelots attentifs, attentive elle-même, elle a écouté en des nuits pareilles les chansons d'Homère et les paroles de Solon.

«Et c'est aussi la mer où, dans les premiers siècles de l'erreur chrétienne, alors que le règne de la sainte nature finissait et que commençait celui de l'ascétisme cruel, le patron d'une barque africaine entendit des voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles l'appeler et lui dire: «Le grand Pan est mort! Va-t'en parmi les hommes, et annonce-leur que le grand Pan est mort!»

«Et, par la mystérieuse nuit sans étoiles, sur le chaos noir de la mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait quelque chose de triste et d'étrange à songer que peut-être l'endroit innommé, mouvant et obscur, que traversait notre vaisseau avait vu passer tous ces fantômes, et qu'il n'en avait rien gardé.

«Et c'est parce que cette pensée me vint, et qu'elle me parut étrange et triste, et qu'elle troubla longtemps mon cœur de rhéteur ennuyé, qu'il m'est possible encore, entre tant d'heures oubliées, d'évoquer ces lointaines heures noires où je rêvais seul sur le pont du navire parti de Massilia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit.»

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