VI
C'est à une autre sorte de public que s'adressent, du haut de leur chaire ou du coin de leur confessionnal, M. Louis Ulbach et M. Arsène Houssaye, M. Octave Uzanne et M. Alexandre Dumas fils. On les trouvera groupés dans ce chapitre. Un peu bien divers de ton et de fond, ils ont je ne sais quelle commune et obscure tendance à l'apostolat, et cela leur peut faire une parenté.
Mais vraiment, quand on parle du romancier chez M. Alexandre Dumas fils, on baisse la voix et il semble qu'on parle d'un défunt. Qui se souvient de Tristan le Roux, de Trois hommes forts, de La vie à vingt ans, du Régent Mustel? «Pourtant, dit M. Barrès[80], en ces années d'apprentissage, où il tâche à réussir par l'imagination, M. Dumas raisonne déjà ses facultés. «Mon père, disait-il plus tard à Lindeau, mon père partait d'un fait, je pars d'une idée.» Et dans Antonine, il se déclare déjà moraliste: «Le roman, dit-il, est plus qu'un miroir, c'est un avertissement... Le roman doit être un guide.» Son raisonnement tâtonnait encore sur la forme d'art qu'il choisirait. Mais déjà son instinct de moraliste, élargissant ses ambitions, lui montrait des consciences à diriger, toute une mission plus féconde que la vie brillante de l'éblouissant conteur que fut son père, déjà son sentimentalisme et cette âme élégiaque qui soupire en sa large poitrine le vouaient à l'étude de l'amour, à l'analyse des hommes et femmes d'amour. Il fallait une expérience de son cœur pour qu'il cessât d'imiter les héros de son père, pour qu'il s'essayât à être soi[81]. C'est après tous ces trébuchements que M. Dumas y atteignit. Quinze romans maladroits attestent son acharné labeur. Comme Balzac, comme tant d'autres des plus grands, il n'eut pas de naissance le don littéraire[82]. Par l'étude, il acquit deux qualités étroites, mais puissantes: la concentration et le mouvement. Elles furent tout son style.»
[80] Cf. No 2 des Chroniques (livraison de décembre 1887).
[81] On peut croire que M. Dumas a raconté cette crise de son génie dans ce fragment de La dame aux perles:
«Jusqu'au jour où Jacques avait connu la duchesse, il avait été un homme de talent, mais comme il y en a beaucoup, comme il y en aura toujours, comme tout le monde peut le devenir avec un peu d'étude, de jeunesse, de nature et de sentiment. Au début de sa carrière agréable, heureuse, distinguée, un amour prit tout à coup dans sa vie une grande importance et brusquement relégua au second plan ce talent si peu sûr de lui-même. Il souffrit de cet amour. Ce fut le commencement de sa transformation. Jamais il ne s'était avoué si complètement son infériorité, son inutilité en art. Alors commença son véritable travail, germa en lui la consolation réelle avec l'ambition de devenir un maître à son tour. Il admit pour lui la possibilité d'entreprendre plus qu'il n'avait fait jusqu'alors. A son grand étonnement, quand il se mit à l'œuvre, il trouva en lui des accents pleins, énergiques et mâles, qu'il avait ignorés jusqu'alors, impression facile d'une âme civilisée par la douleur. Son talent, éclairé et façonné par ces émotions intimes, prenait la couleur et le contour, sans qu'il sût positivement ce qu'il faisait, sans qu'il se fatiguât en efforts.»
[82] Son père disait de lui: «Ce n'est pas de la littérature qu'il fait, c'est de la musique; on ne voit que des barres, et, de temps à autre, quelques paroles.»
Moraliste plus apaisé, mais non pas moins curieux, à solutions moins brutales, mais plus pratiques, M. Louis Ulbach[83] s'entend, comme M. Dumas fils, aux faits de conscience, et, avec une subtilité de casuiste, les analyse à fond et les résout presque toujours de manière à sauvegarder la loi morale. C'est un «directeur» incomparable. Il sait toutes les inclinations du cœur, excelle à débrouiller les situations les plus délicates, possède pour les petits malaises de la vie amoureuse, pour les troubles des sens à tous les âges, d'admirables recettes familières, et il vous les donne sans pédanterie, avec sa longue expérience, sa fine bonhomie et sa grande douceur de parole. Lisez, je vous prie, si vous ne l'avez déjà fait, la Confession d'un abbé, les Inutiles du mariage, Autour de l'amour. L'éducation du cœur le préoccupe avant tout. Il est de l'avis de Fontenelle que, pour bien vivre, les plus petits sentiments valent mieux que les plus belles réflexions. Volontiers encore je me le figurerais comme un de ces sages d'autrefois, dissertant à loisir du noble amour, sous les platanes emplis du chant des cigales divines. Peut-être n'est-il point le maître du chœur. Ce serait M. Renan, si vous voulez, qui tiendrait ici la scytale; mais M. Ulbach ferait à merveille Eryximaque ou Agathon.
[83] Mort récemment.
Et M. Arsène Houssaye, lui, ferait Alcibiade. Il en eut la beauté, que des aèdes chantèrent[84]; il en a hérité la grâce, et aussi la légèreté, le rien, ce don charmant de discourir d'abondance en mots fleuris et doux. Les livres de M. Houssaye[85] sont les confessions de ses amours, et il apparaît qu'elles furent belles et précieuses. La leçon qu'il en tire est bien simple, c'est qu'il faut aimer, et puis aimer encore.
[84]
Arsène Houssaye, à qui souvent, le cœur troublé Rêvent les jeunes filles, A des cheveux pareils à ceux des champs de blé Tombant sous les faucilles.
(Th. DE BANVILLE.)
[85] Cf. Contes pour les femmes, La couronne de bleuets, les Grandes Dames, Les comédiens sans le savoir, etc.
Ce conseil d'une philosophie agréable, un moraliste de la même école, M. Octave Uzanne, l'appuierait, je crois, très volontiers. Il a défini lui-même ses livres des «essais pimpants, irradiés de couleurs gaies, qui chassent de l'œil la monotonie du noir.» La définition est un peu subtile, mais elle dit bien l'auteur. Je l'emprunte au Miroir du monde, qui est un livre de réflexion fine et vive, dans la manière des conteurs galants de l'autre siècle. Ce n'est point là, peut-être, une morale très élevée; mais après tout elle contenta nos pères; elle fut celle des plus Français de notre race, et la mode, en France, n'a pas toujours été à l'hypocondrie et à l'austérité.