‹ Les Romantiques et les Parnassiens de 1870 à 1914Chapitre 3 sur 10 · la poésie épique

la poésie épique

Àun souffle également nécessaire et fort, correspond, dans les Quatre Vents, le Livre épique, pour lequel Victor Hugo a détaché l’un des plus longs et des plus extraordinaires morceaux de la Légende des Siècles de l’exil : la Révolution. Durant le romantisme, la veine épique de la littérature française avait été abondante, et de bien meilleure venue qu’à toute autre époque. La gloire de Lamartine est d’un poète épique autant que d’un lyrique. Le romantisme a créé avec Alfred de Vigny la petite épopée, c’est-à-dire, en vers épiques, soutenus de lyrisme, le récit ou le tableau d’un événement à signification morale ou à portée symbolique. Leconte de Lisle, s’inspirant de Chénier autant que de Vigny, et intéressé par l’idée de mettre en vers ce que le Guérin et le Quinet de 1838, et le Flaubert alors secret de 1848, avaient mis en prose, les mythes grecs et orientaux, publiait dès 1852 les Poèmes antiques, que suivaient en 1862 les Poésies barbares. Théodore de Banville, tout de facilité et de qui n’importe quel flot portait l’inspiration heureuse et légère, donne en 1866, avec les Exilés, ses Poèmes antiques à lui, qu’il est d’usage de comparer à l’œuvre d’un peintre décorateur de la Renaissance, les poèmes de Leconte de Lisle étant plutôt apparentés à la sculpture. Coppée et Mendès ont multiplié les récits épiques, les petites Légendes des Siècles, et le public parut avoir décerné, en son temps, à Coppée le premier prix de narration en vers. Sully Prudhomme alla plus loin : après les petites épopées des Écuries d’Augias et du Zénith, il s’employa, comme Lamartine et Laprade, à un grand poème épico-allégorique de la destinée humaine, le Bonheur.

Un inventaire de la poésie épique dans les trente dernières années du XIX siècle amènerait à la lumière, comme les sondages dans les abîmes océaniques, d’étranges phénomènes. La nature littéraire, comme la nature organisée, conserve volontiers les échantillons de ses types déclassés : sa voie marchante se double de voies de garage. Nommons au moins entre ces monstres le plus volumineux, le dinosaure : la cacographie de l’Épopée humaine, par Strada (Clarens), faite d’un million de vers en cinquante poèmes épiques qui commencent à la nébuleuse, quam Graeci dixere Chaos, et ne sont pas encore finis avec la Révolution française.

Le XIX siècle aura été, du triple point de vue de la quantité, de la qualité, et des problèmes posés, le plus épique des siècles français. L’épopée y a vécu, y a poussé, en liaison avec l’histoire et la philosophie de l’histoire d’une part, la peinture historique d’autre part. De Chateaubriand aux Parnassiens en passant par les romantiques, elle a fait sa partie dans une vaste entreprise de résurrection, d’évocation ; cette suite démesurée, cette ambition de monuments, de frontons, de sphinx, s’achève curieusement dans les bijoux de vitrine de José-Maria de Heredia, dernier état de la résurrection et de l’évocation poétiques.

Il y a une guerre des genres, et principalement la vieille guerre civile de la littérature, celle de la poésie et de la prose. L’épopée, comme un héros malheureux d’Homère, a succombé dans ce combat. Elle a été tuée, ou, si l’on veut, conduite en esclavage par le roman. Et même sous cette figure et dans ce rôle servile, elle n’a pas tardé à s’éteindre. Il y a eu un âge héroïque du naturalisme qu’on pourrait appeler l’âge épique, avec Flaubert et Zola. On en verrait quelque survivance dans J.-H. Rosny, si l’épique n’était par ailleurs lié étroitement à l’oratoire, s’il pouvait y avoir des succédanés de l’épopée sans recours à l’éloquence.

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