‹ Les Romantiques et les Parnassiens de 1870 à 1914Chapitre 6 sur 10 · les derniers tétrarques

les derniers tétrarques

Leconte de Lisle, qui avait dépassé la cinquantaine en 1870, et qui mourut en 1894, neuf ans après avoir remplacé Victor Hugo à l’Académie, occupa pendant ses dernières années une situation généralement reconnue de prince des poètes. La gloire lui vint très tard. Depuis une enfance opprimée par un père sévère, jusqu’à soixante ans, il connut des déceptions et des humiliations qui renforcèrent, si elles ne le créèrent pas, son pessimisme.

Si le mot de déraciné, dont on a fort abusé, convient à quelqu’un, c’est à Leconte de Lisle. Élevé durement dans une île à esclaves, il avait rompu à trente ans toute relation avec elle et avec les siens. Il n’eut plus de patrie que la terre de ses études, de sa pensée, de sa langue. Déjà la France de 1848, les milieux phalanstériens, le bouillonnement démocratique, le monde d’idées où il vécut de vingt-huit à trente ans avaient pris figure d’alibi magnifique pour le jeune créole. Il en fut de même, bientôt, de sa Grèce utopique et paradisiaque, faite seulement de belles formes, de grands dieux, de héros stellaires, de vierges dans du blanc, splendides et savantes.

Le mal, pour Barrès, c’est d’être soumis à des disciplines qu’on n’a pas choisies. Le créole Leconte, en France, a trouvé des disciplines, les a aimées, les a choisies. Non les disciplines sociales dont la Réunion, la colonie à esclaves, lui a enlevé le goût, mais les disciplines de l’esprit et celles de la forme.

Pour Leconte de Lisle, la science propre au poète est la science des mythes. Les romantiques lui avaient frayé la voie. Ils avaient créé les plus beaux mythes de notre poésie, Vigny avec les Poèmes, Lamartine avec la Chute d’un Ange, et Hugo n’attendit pas le Satyre ou la Fin de Satan pour donner cours à une extraordinaire imagination mythopoétique. L’épopée en prose était entrée dans le jeu, avec Ahasvérus, et en 1848 le jeune Flaubert achevait la mise en état de ce vaste répertoire de mythes qu’est la Tentation de saint Antoine. Voilà dans quelle température est éclose en 1848 la poésie de Leconte de Lisle, qui donne en 1852 les Poèmes antiques, en 1854 les Poèmes et Poésies, en 1862 les Poésies barbares. Ces mythes, il entend les puiser aux sources, les exposer en vers avec exactitude, tels que les anciens peuples, Hindous, Grecs, Celtes, Finnois, les ont inventés et exprimés. Il attache une grande importance à ce côté technique, historique, livresque, de sa poésie. Il croit qu’il a mis là une sorte de point final à la poésie française. En 1852, dans la préface des Poèmes antiques, il écrivait que, l’art ayant perdu la spontanéité intuitive, « c’est à la science (celle des mythes) de lui rappeler le sens de ses traditions oubliées ». Et quarante ans après, il déclare à l’auteur de l’Enquête sur l’Évolution littéraire que cette exploitation des mythes était tout ce qui restait de champ nouveau devant la poésie française, qu’il l’a prise, et que tout est fini !

On comprend que des études sur les Sources de Leconte de Lisle soient tout indiquées pour des étudiants en quête de sujets de thèse. Par là le poète, contemporain de Flaubert, appartient solidement à l’historicisme du XIX siècle. Comme Flaubert il est un passionné du décor, qu’il essaie d’incorporer à la plastique et au physique de sa strophe. Comme Flaubert il se jette dans les siècles anciens, dans les livres, pour échapper à son temps, qu’il hait, pour fournir un alibi ou un calmant à son indignation. Comme Flaubert il a procuré à une ou deux générations des secrets de style, des principes formels. Et plus que Flaubert il a été bousculé par ses successeurs, par les poètes symbolistes que n’intimidait point son terrible monocle, qui virent parfois en lui l’abbé Delille du mouvement romantique, et qui le traitèrent de bibliothécaire pasteur d’éléphants.

Le bibliothécaire, j’entends le rédacteur éclatant des mythes antiques, est aujourd’hui un peu oublié. La fin du roman historique et le déclin du style plastique ont nui à cette poésie décorative, à cette épopée descriptive, à ce cliquetis savant de noms propres dont l’orthographe aux lettres parasites fait l’effet d’un déguisement : les Khiron et les Klytaimnestra restent gauches, aujourd’hui, avec leur plume dans le nez. Les poèmes de Leconte de Lisle sont éloquents, et l’éloquence, surtout en vers, est dépréciée. La Grèce reste une source d’intérêt éternel, et nous admirons toujours la Jeune Tarentine et le Satyre : pourquoi la Grèce de Leconte de Lisle, si éloquemment comprise, suscitée en vers puissants, en strophes substantielles nous semble-t-elle désaffectée ? Nous nous intéressons à l’Inde plus que jamais, et Leconte de Lisle est le seul de nos poètes, avec Jean Lahor, qui ait pris les mythes hindous pour thèmes épiques ou lyriques pourquoi Baghavat et Çunacepa, bien mieux écrits que la Chute d’un Ange, nous sont-ils tellement plus étrangers ? Tout simplement le clinamen, la ligne serpentine, le tremblement de la vie, manquent à cette poésie. L’auteur d’Anthinea, arrivant pour la première fois, en 1896, à Athènes par la pluie, loue cette eau et cette nuée de lui montrer d’abord que la Grèce vivante n’a rien de commun avec celle de M. Leconte de Lisle, ainsi que Moréas, d’ailleurs, qui en venait, ne cessait de le répéter au café Vachette.

Mais si nous n’accordons au bibliothécaire mythologue qu’une estime correcte, une place éminente dans l’histoire littéraire et une principauté dans le Parnasse, le pasteur d’éléphants doit nous toucher de plus près, et des deux le grand poète c’est lui. Poète des éléphants, des grands fauves, des chiens sauvages, de l’aigle mongol et du condor.

D’un point de l’horizon, comme des masses brunes,
Ils viennent, soulevant la poussière, et l’on voit
Pour ne point dévier du chemin le plus droit,
Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.
Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corps
Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine ;
Sa tête est comme un roc, et l’arc de son échine
Se voûte puissamment à ses moindres efforts.
Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche,
Il guide au but certain ses compagnons poudreux ;
Et, creusant par derrière un sillon sablonneux,
Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.

Voilà son domaine. Il est le plus grand et même le seul animalier de notre poésie, ou, si l’on veut, il met ici dans la nature tropicale un peu de ce que La Fontaine met à nos coins de campagne française. Non seulement il avait passé sa jeunesse dans son île natale de la Réunion, mais il avait voyagé dans l’Inde, dans les îles de la Sonde. Lui qui ne connut jamais l’Italie ni la Grèce, avait gardé ces paysages dans les yeux : il les anime avec leurs fleurs, leurs reptiles, leurs oiseaux de feu et leurs fauves, il les fait entrer dans la poésie. Il n’est pas seulement, comme Parny, un poète né dans une colonie française, il est notre premier et jusqu’ici notre grand poète colonial.

Ce pays de tropique, non seulement le poète de la Bernina, de la Fontaine aux Lianes, du Manchy, l’a recréé dans ses paysages, non seulement le poète du Sommeil du Condor, des Hurleurs, de la Forêt vierge, l’a rendu dans sa vie élémentaire, mais encore le poète de l’Illusion suprême, d’Ultra Cœlos, de Dies Iræ, lui a donné une âme religieuse, épouvantée et tragique. Ce n’est pas dans les poèmes hindous de Leconte de Lisle que nous éprouvons la présence de Siwa, mais dans ses poèmes personnels. L’aventure de Pétrarque, sauvé par les sonnets du naufrage de l’Africa, sur laquelle il comptait pour lui donner la gloire, est une aventure éternelle.

Théodore de Banville est resté, avec Leconte de Lisle, pour le Parnasse, le maître de la forme, et aussi son théoricien, puisque le Traité de poésie française est le seul livre de ce genre qu’ait écrit un illustre poète français. Que Leconte et Banville, qui sont de la même génération, nés et morts à peu d’années l’un de l’autre, appartiennent à la même veine littéraire, faisant équipe dans les bibliothèques et pour la critique, cela nous montre que la communauté d’une école poétique consiste dans une forme beaucoup plus que dans des sentiments, qu’une école n’agit avec vivacité et ampleur, ne s’arrondit en domaine global et organisé, que si par un élan unique créateur de formes, elle comporte des tempéraments opposés, exprime en un même langage des natures humaines violemment différentes, c’est-à-dire complémentaires. C’est le cas de nos deux poètes.

En face de cette destinée de Leconte de Lisle, qui portait comme un fruit naturel le jugement que le monde est mauvais, qu’il serait absolument mauvais sans la circonstance atténuante qu’on meurt et qu’il mourra, voici la nature la plus heureuse, la narine ouverte aux parfums, la voix prête au rire, les yeux qui brillent à la lumière, l’amitié des hommes et des choses, l’amour des femmes et des roses, et la vie dans la poésie comme un mouvement de nageur dans la mer. Il ne vient pas, celui-là, des Indes, des terres à esclaves et du royaume de Siwa ; il est né en plein centre de la France, à Moulins, et il pousse, et il parle, et il vit, et il écrit en plein centre de l’héritage français, dont le royaume de poésie lui appartient par droit de naissance, un royaume inépuisable qu’il mange en herbe, qu’il mange en fleur. C’est le roi René, mal jugé ou peu jugé par l’histoire, qui l’a laissé de côté, et ne voit que Louis XI, de même que Brunetière, qui ne retenait que Leconte de Lisle, refusera l’être au futile Théodore. Non plus le bibliothécaire pasteur d’éléphants, mais Pierrot chez les petits lapins.

Nous sommes les petits lapins,
C’est le poil qui forme nos bottes,
Et n’ayant pas de calepin,
Nous ne prenons jamais de notes.
Nous ne cultivons pas le Kant ;
Son idéale turlutaine
Rarement nous attire. Quant
Au fabuliste La Fontaine,
Il faut qu’on l’adore à genoux,
Mais nous préférons qu’on se taise,
Lorsque méchamment on veut nous
Raconter une pièce à thèse.

Ce poète n’était donc pas un penseur. On le lui fit bien voir. Par la critique, et d’abord par les normaliens de la grande promotion, Banville fut traité comme un innocent qui savait bien faire les vers, un Pierrot ingénu et malicieux qu’on ne pouvait, ni en bien ni en mal, prendre au sérieux. Il est remarquable que l’étude que lui consacre Lemaître dans les Contemporains, et qui est la première du premier volume, s’ouvre par ces lignes, pur jus de cette critique critiquante de critiqueur : « M. Théodore de Banville est un poète lyrique hypnotisé par la rime, le dernier vers, le plus amusé, et, dans ses bons jours, le plus amusant des romantiques, un clown de poésie, qui a eu, dans sa vie, plusieurs idées, dont la plus persistante a été de n’exprimer aucune idée dans ses vers. » Il se maria sur le tard avec une femme à souhait, faite au moule à pâtisserie, qui lui assura une vieillesse délicieuse de petits plats, de bons vins, d’eau bénite, et d’amitiés fidèles, une de ces Titanias qui en dix ans font d’un âne un académicien ; mais elle connut qu’il n’y avait rien à tenter pour mener Pierrot chez les Quarante : cet homme incarnait l’esprit de frivolité, il ne comptait pas dans l’évolution de la poésie lyrique, coupe d’eau pleine qui n’admet plus, comme au temps de Zadig, le pétale de rose.

Et pourtant… Comme on voit que la critique n’est pas faite par les poètes ! Méprisé des grands normaliens, haï des penseurs, toujours les poètes, de quelque école qu’ils fussent, l’ont aimé, tant symbolistes que parnassiens et que romantiques. Ils en ont pensé et dit ce qu’un peintre pense et dit de Tiepolo. Il y a quelque chose de sacré dans l’homme qui vit parmi les vers comme le peintre parmi la lumière et les couleurs, de sacré dans la virtuosité technique de l’artiste consubstantiel à son métier, lorsqu’elle est unie à la flamme vive du poète consubstantiel à la poésie. Cela, Banville l’a connu, l’a rendu. Les Odes funambulesques, les Exilés, le Forgeron, ses trois chefs-d’œuvre (et le dernier, un des mythes les plus solides, les plus amples, les mieux trouvés qu’ait fait vivre un poète français) créent un climat poétique, placent le lecteur dans le pays pur de la poésie, dans l’idée de la poésie, dans des idées de poésie, des idées qui en valent d’autres, une vision du monde plus vraie que la vision abstraite. Je sais bien : il y a peut-être entre le goût des vers et le goût de la Poésie, ou le goût tout court, la même différence qu’entre le goût pour les femmes et l’Amour. Mais il y a des hommes chez qui ils coïncident, et pour Banville le monde des vers et la Poésie ne faisaient qu’un, où il était roi.

Banville, mieux que personne, nous fait comprendre qu’il n’y a eu au XIX siècle qu’une Poésie, dont romantisme, Parnasse et symbolisme ont été des prénoms. Évidemment il est aussi romantique que personne. Quand il publie les Cariatides, en 1842, l’année où commence la retraite du romantisme, pendant les douze ans de silence lyrique de Victor Hugo, et après qu’ont commencé les silences définitifs de Lamartine et de Musset, le volume est de ceux qui signifient : « Romantisme pas mort, vers suivent », et c’est Banville qui donnera à la poésie du Second Empire son blason, à la fois de l’absence et de la présence dans le

Mais le Père est là-bas dans l’Île !

On sait comment, vingt ans après les Cariatides, les Parnassiens tinrent Banville pour précurseur, maître et demi-dieu. On a moins remarqué à quel point la notion symboliste de la poésie pure puise dans Banville sa substance et sa justification. Non seulement par le jeu de ses rimes équivoques, mais par le climat qu’elle compose et le pays de poésie qu’elle suscite, la Prose pour des Esseintes érige la statue même qui convient au parc banvillien. Mallarmé n’admirait rien tant en poésie que le Forgeron, qui, mieux peut-être que le hasardeux Amphion, pourrait servir de mythe à la poésie valérienne. En ces deux astres durs, Mallarmé et Valéry, il semble que se condense la nébuleuse de Banville. Banville, Mallarmé, Valéry, tous trois collaborent pour créer cette synthèse originale du pœta vates et de l’homo faber (c’est le sens du Forgeron) devenue aujourd’hui une des lignes directrices de notre sens poétique.

Selon l’ordre de leur entrée dans la vie de la poésie, Baudelaire vient le dernier des trois grands poètes du Second Empire, bien qu’ils soient contemporains de naissance (1821-1823) tandis que Banville débute en 1842, à dix-neuf ans, par les Cariatides, ses deux aînés de deux ans débutent, Leconte de Lisle à trente et un ans, avec les Poèmes antiques, Baudelaire à trente-six ans avec les Fleurs du Mal. Et en effet, la poésie de Baudelaire semble avoir une jeunesse derrière elle plutôt qu’une jeunesse avec elle. Et puis elle n’a pas vécu du tout dans le même rythme de durée que celle de ses deux contemporains. Tandis que ceux-ci empiètent largement sur le domaine de la Troisième République, ont été présents et applaudis chez elle pendant plus de vingt ans, Baudelaire meurt en 1867 et même avant. Et pourtant, si l’on mesure la présence d’un poète à l’inspiration qu’il communique et à l’action qu’il exerce, Baudelaire aura été depuis soixante ans le plus mêlé à la vie poétique, le seul des trois contemporains parnassiens qui continue à agir, le seul qui ait labouré la sensibilité d’une époque à la même profondeur que les grands romantiques. De la littérature de la Troisième République, on l’ôterait plus difficilement encore que Leconte de Lisle et Banville.

Il n’a été, en effet, digéré, compris, que bien après sa mort. La magistrature lui avait fait un succès de scandale, et ses contemporains littéraires un succès d’étrangeté. Un pas-comme-les-autres, un excentrique, et c’était tout. Dans le mot de Victor Hugo sur le frisson nouveau, l’accent est sur nouveau. Théophile Gautier, qui donne ici le ton au goût des poètes, développe longuement, et dans sa notice et dans son Rapport, l’image du « jardin singulier où un botaniste toxicologue a réuni la flore des plantes vénéneuses ». Et Sainte-Beuve donne pour un demi-siècle le ton à la critique, avec son image si inexacte et même perfide d’un kiosque perdu au bout d’un Kamtchatka poétique.

La vérité est que les Fleurs du Mal transforment et retournent le romantisme, avec ces trois ferments, aujourd’hui encore agissants une poésie chrétienne, une poésie urbaine, une poésie critique.

Une poésie, chrétienne et une vraie ! Une vraie, c’est-à-dire le contraire de la poésie chrétienne à la Chateaubriand, qui était décorative, glorieuse, lyrique. Pas de christianisme vrai sans la conscience du péché, le sens du péché, un sens dont on ne sait comment Baudelaire s’est trouvé le posséder comme Pascal. Or, s’il existe bien en France, pour les philosophes, un grand pays de vie intérieure venu des Grecs, d’autre part il semble que la vibration poétique, l’appel à la sensibilité générale et au lecteur commun, ne coïncident, dans cet ordre de la vie intérieure, qu’avec des thèmes chrétiens, même si ces thèmes ne font que servir de mythe, et si la croyance authentique ne donne pas. Le péché originel, ses récurrences personnelles, les drames de l’enfer et du ciel, l’examen de conscience, la confession, la damnation et le salut, le démon et la Madone, sont poétisés intérieurement et réellement par les Fleurs du Mal, comme ils l’ont été extérieurement et décorativement par le Génie du Christianisme. Les grands romantiques, et même Vigny dans le Mont des Oliviers, ont fait un usage poétique des idées chrétiennes. Baudelaire, et cela nous introduit dans un autre monde, en fait une profession poétique, voisine de la confession religieuse.

Une poésie urbaine. Né à Paris comme Musset, brûlé jeune comme lui par la vie de Paris, transposant comme lui ce feu en poisons, Baudelaire a succédé complètement à Musset comme poète de la vie profonde de Paris, Victor Hugo restant le poète de ses fêtes, de ses épiphanies. La poésie de Baudelaire suit « les plis sinueux des vieilles capitales ». Elle donne une voix au péché multiplié qui y coule, à ses lumières et à ses fards, à ses luxures et à ses secrètes pensées. Elle ne les « chante » pas, elle les vit. Les Fleurs du Mal les traitent en profondeur et les exposent en réalité, comme les Méditations ou les Contemplations ont fait des lacs, des forêts et de la mer, comme Racine a fait de la cour. Sans Baudelaire, Musset serait aujourd’hui beaucoup plus grand, car Baudelaire l’a déclassé : le Paris de Musset est devenu le Paris factice que les étrangers voient au café, le Parisien de Musset est retombé en acteur romantique, cependant que le cœur mis à nu de Baudelaire devenait, dans Paris, le cœur même de l’homme moderne.

Enfin une poésie critique, la poésie d’un esprit critique. Comme il a compris Delacroix et Wagner, Baudelaire a compris l’homme de son temps. Il l’a vu en analyste, et non plus, comme les romantiques, en lyrique généreux. Son sentiment chrétien de la vie pécheresse est enté sur la clairvoyance dure et sur la sensualité lucide du XVIII siècle. Après Baudelaire il faudra exiger de plus en plus des poètes non pas des « idées », mais une intelligence critique révolutionnaire, un non ! plus fort infligé à l’habitude, au conformisme, au tout fait.

On remarquera à quel point ces trois directions de Baudelaire auraient dû faire de lui le poète de Sainte-Beuve. N’y reconnaissons-nous pas la sensibilité chrétienne à laquelle on doit Volupté et Port-Royal ; la poésie intimiste, exacte, urbaine de Joseph Delorme, que Baudelaire tenait d’ailleurs pour son vrai précurseur et dont il se réclamait ; enfin la présence de cette intelligence critique dont vécut Sainte-Beuve ? Mais, quand parurent les Fleurs du Mal, Sainte-Beuve avait perdu son pouvoir de réceptivité, sa capacité de devancer son temps, il luisait, selon son mot, comme une lune morte ; le familier des salons de l’Empire était du côté de la magistrature, voulait être une magistrature : il relégua au Kamtchatka un petit-fils que le célibataire, qui ne tenait pas à déranger ses habitudes, reniait ; ce n’est peut-être pas dans le Livre d’Amour qu’il faut voir la grande trahison de Sainte-Beuve, c’est dans l’absence d’un Lundi sur les Fleurs du Mal.

Tandis que Leconte de Lisle et Banville agissaient fortement sur la forme de la poésie, l’influence de Baudelaire, ici, est nulle. Frisson nouveau, non corps nouveau. Forme, langue, style poétique ne vont pas chez lui sans de nombreuses défaillances. Son triomphe en fut retardé. La critique ennemie, sentant ici le faible, en fut encouragée jusqu’au début du XX siècle, Baudelaire fut une pomme de discorde entre la jeunesse et ses maîtres, entre la vie des lettres et les cadres de collège. Un article de revue particulièrement injurieux de Brunetière, qui faisait alors un cours libre dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, valut au critique en 1894 un des plus beaux chahuts de l’histoire du Quartier Latin. Cette guerre s’est terminée à la gloire de Baudelaire : les Fleurs du Mal sont aujourd’hui, avec les Méditations, les Contemplations et les Destinées, une des quatre grandes références habituelles du lyrisme personnel français.

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