‹ Les Romantiques et les Parnassiens de 1870 à 1914Chapitre 9 sur 10 · les derniers romantiques

les derniers romantiques

Même sans le sursis que lui conférèrent la longévité et la vigueur de travail de Victor Hugo, le courant romantique eût persisté à travers le Parnasse et le symbolisme. Une force poétique qui a bouleversé une époque, comme l’a fait le romantisme, ne s’éteint pas en une génération. Le drame romantique a duré jusqu’aux premières années du XX siècle. Quant à la température poétique et aux fruits lyriques du romantisme, deux poètes, appartenant à deux générations successives, les ont représentés sous la République Jean Richepin et madame de Noailles.

Il y a cent ans, deux héros de la soirée d’Hernani étaient un beau jeune homme brun en gilet rouge, Théophile Gautier, à l’amphithéâtre, et une belle jeune fille blonde, en bleu, Delphine Gay, dans une loge où, à côté de sa mère, elle figurait Éloa, l’ange même du romantisme. Tous deux portent déjà sur leur visage les vers qu’ils écriront demain, l’un :

Je suis jeune, le sang dans mes veines abonde,
Mes cheveux sont de jais et mes regards de feu,
Et sans gravier ni toux, ma poitrine profonde
Aspire à pleins poumons l’air libre, l’air de Dieu !

l’autre :

Mon front était si fier de sa couronne blonde,
Anneaux d’or et de feu tant de fois caressés,
Et j’avais tant d’espoir quand j’entrais dans le monde,
Orgueilleuse et les yeux baissés.

Sauf que la beauté brune de madame de Noailles contrasta avec la beauté blonde de madame de Girardin, il semble que nos deux romantiques contemporains nous aient rendu l’écho de ces voix alternées (qui ont dû, il y a un siècle, rappeler à quelque classique grincheux l’Allons, saute, marquis ! du répertoire).

Les romantiques sont des grands hommes éloquents, l’éloquence est mêlée de partout au romantisme, et Richepin aura été le dernier représentant de la poésie éloquente. Un tempérament flamboyant, un enthousiasme romantique, une forte culture classique qui greffe le Conciones du normalien sur le lyrisme de l’hugolien, la passion du tréteau, de la parade et du théâtre, tout cela se déverse vers le dehors, avec la bouche ouverte d’un masque qui crie. Qui crie sa joie d’être au monde, jeune et non vieux, coq et non chapon, poète et non bourgeois, et qu’il a un torse d’écuyer et le mépris des lois, et qu’on va voir ce qu’on va voir, et entendre ce qu’on va entendre. On voit et on entend ceci, que Richepin n’est pas comme les autres, ah, mais non ! Il ne commence pas par : « Mes bons messieurs, je suis Tourangeau ! » mais par : « Messieurs et mesdames, je suis Touranien ! » Le sang des Touraniens est le « sang des gueux, sang des révoltés ». Le sang des gueux donne la Chanson des Gueux, le sang des révoltés les Blasphèmes, le sang des errants donne la Mer, le sang tout court, le rouge sang qui dans les jeunes veines abonde, donne les Caresses. Ils les donnent, mais en rendant à l’École Normale ce qu’elle leur a prêté. Et voilà les quatre premiers livres de poèmes de Richepin, les seuls qui comptent (1876-1886). Après ses froids Paradis (1894) il consacra ses trente dernières années au théâtre en vers, au journalisme, aux conférences, à l’Académie. Deux vers des Blasphèmes offrent une singulière vérité.

Taïaut ! taïaut ! Voici le troupeau des Idées
Qui fuit effaré devant nous.

Il y a de quoi ! L’incompatibilité d’humeur entre une idée et l’éréthisme oratoire de Richepin paraîtrait justement à un disciple de Faguet quelque chose d’absolu. Avec un grand fonds de poésie, il semble avoir été une victime de la culture classique. Son malheur de poète fut d’avoir fait des études, de sorte qu’on songe devant la Mer à un Corbière manqué, devant la Chanson des Gueux à un Bruant scolaire, devant les Caresses à un musée secret académique, devant les Blasphèmes à de la grasse et saine matière qui se sent matérialiste, en outre !

On y songe souvent, mais pas toujours. Nul n’a mieux transposé que Richepin l’âme et le rythme des chansons populaires, et la Chanson des Gueux mérite souvent son titre. Et les Caresses existent… Le matérialisme d’école et de lit fait pendant chez Richepin au matérialisme d’artiste de Gautier : à l’un et à l’autre bout du romantisme, ces poids physiques se correspondent comme ceux d’une horloge, ou mieux comme ceux d’un Hercule de foire dans ses deux mains.

Remarquons d’ailleurs que Gautier et Richepin, happés dès la trentaine par le ménage de la vie, Gautier après Fortunio, Richepin après les Blasphèmes, n’ont pu maintenir, ni l’un ni l’autre, ces attitudes décoratives que le public ne prend jamais au sérieux et qui ne durent que quelques saisons, comme la forme d’un boxeur. Ils sont devenus vite des chefs de famille rangés, ont aspiré à distribuer sous les broderies vertes la pécune de Montyon. Ne trahissant jamais d’ailleurs, et maintenant toujours son pur honneur au culte poétique.

Depuis le livre de Maurras sur l’Avenir de l’Intelligence, on classe volontiers nos meilleures poétesses dans une section qu’on appelle le romantisme féminin, et l’on estime que la femme poète est romantique par position. Il faut croire que romantique n’est pas un terme très clair, puisqu’on s’en sert et pour reprocher à Richepin son manque de sincérité, et pour caractériser chez madame de Noailles l’excès tumultueux des passions. Disons que madame de Noailles a maintenu en pleine période symboliste l’accent direct et le feu des grands romantiques. Disons aussi qu’elle est restée, comme la plupart des poètes de son sexe, étrangère à ces recherches de forme auxquelles les Parnassiens s’employaient. Venue de Dacie, comme Moréas de Grèce, elle est entrée en contact fulgurant non avec les écoles françaises, mais avec le courant et le cœur du lyrisme.

La moitié de ses vers chantent l’amour, et tous ses romans disent ou analysent l’amour. Leur abondance dit dans un grand cœur une grande fièvre, à la fois la joie de vivre et cet « honneur de souffrir » qui sert de titre à son dernier recueil.

Elle a donné une voix inentendue à l’exigence féminine, au désir despotique, à l’éternelle réclamation : « Et moi ! » Sa poésie tient peu de celle de Racine, mais s’a nature poétique tient de la nature d’une héroïne racinienne. Et aussi d’une héroïne stendhalienne. Dans une chambre d’hôtel, à Grenoble, elle écrit des vers pour se comparer à Julien Sorel et elle dit vrai.

C’était cette fureur profonde
De vouloir posséder le monde ;
Quand on est comme vous et moi,
On est hors du temps et des lois.

Toute une part de sa poésie tombe comme une de ces tresses coupées de cheveux que Mathilde de la Môle jette à Julien.

Certaine vision, certaine mythologie de la nature lui appartient authentiquement, comme son invention propre. Invention facile, spontanée, d’ailleurs, et toute gouvernée par sa vie d’enfant. On la compare souvent à son contemporain Francis Jammes, l’un le dieu Vertumne et l’autre la déesse Pomone des campagnes françaises. C’est exact, à condition de ne pas oublier le contraste des deux existences, celle d’un jardinier béarnais et celle d’une patricienne européenne. Toute la province poétique petite-bourgeoise de la France tient dans deux vers de Jammes.

Et je songe à ces écolières d’autrefois
Dans des propriétés qui produisaient encore.

Madame de Noailles, elle, a vécu, écolière, dans des parcs de châteaux dont elle n’était pas l’économe, dans une nature à la fois historique, civilisée et passionnée, où le potager et le verger, avec leur dieu amène le jardinier, étaient pour les petites filles à peu près ce qu’étaient pour le jeune Racine les pêches et les poires de M. d’Andilly. Et comme il est bien que le vers le plus noaillesque du XVII siècle soit justement écrit par Racine à vingt ans !

Je viens à vous, arbres fertiles,
Poiriers de pompe et de plaisir !

Le fripon, dit Sainte-Beuve, en avait goûté ! Les jardins de

l’Île-de-France et les vergers de Savoie, ces pêches, ces poires, ces framboises, ces brugnons, dont les rimes ou les syllabes bien en place, ensoleillées, pendent, éclatantes, au bout des vers de madame de Noailles, la courge, le haricot, le céleri, de ses plates-bandes de quatrain, ils ont gardé dans sa poésie la place qu’ils tiennent dans les enfances émerveillées. Puis les voyages, les paysages historiques de France, d’Italie, d’Orient, tout ce qui retrouva, au début du XX siècle, une beauté rayonnante, aujourd’hui démodée, sous l’incantation de M. de Chateaubriand, je veux dire de Barrès. La poésie de madame de Noailles est liée à certain style de beauté décorative que l’après-guerre n’a pas retrouvée.

Cette poésie fut liée aussi, comme celle de Delphine de Girardin, à une situation mondaine, à une qualité officielle de Muse, à une magie féminine : madame de Noailles fut poète à la ville. Elle imposa la présence matérielle, un peu théâtrale et volontaire, du génie, et, dans les intermittences du trépied, elle eut autant d’esprit que madame de Girardin. Aux deux douzaines de pièces d’anthologie qui resteront d’elle (autant que de Desbordes-Valmore), il faut, pour peser justement sa gloire future, ajouter cette figure à la Staël, ce nom, ce bruit, ce prestige d’une destinée, (des correspondances posthumes peut-être), et, derrière le noyau livresque de la comète, une queue indéfinie de vapeurs d’or.

L’épitaphe de cette lamartinienne devra commencer ainsi que se termine le Lac. Tout d’elle dit : Elle a aimé ! Elle a aimé d’amour, elle a aimé la nature, elle a aimé la gloire, elle a aimé le génie. Elle les a aimés chez autrui, autant qu’elle les a voulus pour elle. Elle ne fut jamais plus séduisante que dans la passion d’admirer, dans cette ferveur de petite fille enthousiaste devant un Mistral, un Barrès, un Jaurès. Cette nature généreuse fait honte à qui l’apprécierait sans générosité, à qui plaisanterait à l’excès une candeur parfois intempérante, toujours relevée par la pureté et la qualité de l’enthousiasme, une clairvoyance lyrique, et un goût d’oiseau pour l’élément de lumière. Certain ton de raillerie pachydermique et facile autour d’elle témoigne d’une vraie haine de la poésie.

Comme à toute l’équipe du romantisme féminin, l’inspiration religieuse lui est étrangère. Elle réalise la mort comme la fin de sa chair, c’est-à-dire la fin de tout et comme l’aiguillon et le tourment de la vie. Ce paganisme sans hypocrisie, ce repos que l’Orientale oppose aux demi-teintes et aux conventions d’un christianisme du dehors, cette laïcité de sa poésie sanctionnée par le dehors politique, ont peut-être contribué à distribuer les groupes de ses ennemis et de ses amis. N’en fut-il donc pas de même de Lamartine et de Hugo ?

Madame de Noailles, à la différence de l’autre grand poète français des Balkans, Moréas, n’a jamais pensé sous la catégorie d’écoles, n’en a jamais fondé. Il serait injuste, et pour elle et pour les autres poétesses dites du romantisme féminin, de grouper celles-ci autour d’elle comme les nymphes autour de Diane. On retrouve cependant et chez Renée Vivien et chez madame Lucie Delarue-Mardrus des qualités et des défauts analogues aux siens : les puissances d’une poésie sensuelle, de beaux vers charnels et charnus dans des pièces qui manquent souvent d’élan et de ligne, le don plus que la maîtrise. On comprend, en les lisant, que l’observation le plus souvent jetée par les maîtresses dans les marges des « styles » de jeunes filles soit « délayage ». On remarque aussi que, pour elles comme pour madame de Noailles, leurs meilleurs vers soient de beaucoup dans leurs premiers recueils, et qu’elles aient peiné ensuite à répéter affaibli le cri vif par lequel leurs vingt ans de poète ont abordé la vie. Madame Gérard d’Houville a connu une destinée favorisée, qui, élevée dans un atelier d’orfèvre, n’a touché que prudemment et patiemment l’outil, et comme son père, a voulu que sa poésie tînt entière dans un seul livre paru tard.

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