‹ Les Russes en Extrême-OrientChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE XII

CHAPITRE XII

LA GUERRE ET LE COMMERCE FRANÇAIS

Et nous?--L'extension possible du commerce français.--Ce que nous aurions dû faire et ce que nous n'avons pas fait.--Les malentendus franco-sibériens.--La guerre doit être pour nous une leçon.

Et nous? Telle est la question que bien des Français se sont posée au moment où la guerre a éclaté. Quel sera notre rôle et que devons-nous faire? Pour la première fois, il me semble, notre intérêt est d'accord avec nos sentiments. Un certain nombre de Français reprochent à l'alliance russe de ne nous avoir rien donné: les rêves qu'ils avaient formés n'ont pas été réalisés, ils avaient attendu de l'alliance ce qu'elle ne pouvait pas leur apporter. Ce n'est pas l'impossible qu'il faut espérer, nous devons simplement chercher quelles conséquences, bonnes pour nous, nous pourrions tirer de l'alliance russe. Elle a été malheureusement jusqu'ici un instrument dont nous n'avons pas su jouer et nous aurions dû en tirer pour nous, en Asie, des avantages auxquels nous n'avons pas songé.

Pendant l'année qui vient de s'écouler, près de huit cents bateaux, nous l'avons vu, sont entrés dans le nouveau port de Dalny que la Russie venait seulement d'ouvrir au commerce. Beaucoup de pavillons européens y ont déployé leurs couleurs: le drapeau français ne s'y est pas montré. Il n'a pas paru depuis bientôt quinze ans dans le port si fréquenté de Vladivostok, il est à peu près inconnu en Corée et on ne le verrait pas au Japon, si les Messageries n'avaient en ce pays à Yokohama leur point terminus. Hélas! il faut bien le constater une fois de plus, que ce soit en Sibérie orientale ou en Mandchourie, en Corée ou même au Japon, ce n'est plus réellement par les grandes puissances, mais par des nations de second ordre, que nous sommes battus, et une statistique qui concerne Formose nous mettait l'an dernier, au point de vue du commerce avec ce pays, dans un des derniers rangs, tout juste après la Turquie. Beaucoup de Français qui s'inquiétaient de ce lamentable état de choses espèrent que l'avenir y remédiera, ils le souhaitent quand ils ne l'espèrent pas; mais pour réussir dans une région où naissent chaque jour des concurrents nouveaux, il ne suffit pas d'espérer, il faut agir comme savaient si bien le faire les Français d'autrefois. Un pays ne compte plus dans le monde que par le commerce qu'il y fait. Comment développer le nôtre dans le pays occupé par les Russes? pourquoi notre infériorité? n'est-il pas possible d'y remédier?

Pour arriver à un résultat, il faudra faire en Asie russe de grands efforts et peut-être dépenser des sommes d'argent considérables; on aurait tort de croire qu'il suffit à un Français de paraître pour remporter la victoire. Les commencements de toute entreprise sont difficiles, il faut compter avec le client, avec les habitudes du pays, avec la routine surtout. Le marchand de Sibérie Orientale est fidèle à ses anciens fournisseurs, il a été souvent trompé, il est devenu soupçonneux et méfiant: on devra donc gagner sa confiance par une volonté opiniâtre et par une scrupuleuse honnêteté. Ceux de nos compatriotes qui ont fondé tour à tour des comptoirs en Sibérie--je fais pourtant exception pour les derniers--se sont trompés. Ils habitaient plus souvent Paris que Tomsk, Irkoutsk ou Vladivostok et se faisaient représenter par des gens qui les volaient et compromettaient le bon renom du commerce français: or les Sibériens ont la mémoire longue et ils le prouvent volontiers; d'ailleurs, découragés par des résultats dont ils étaient en partie responsables, nos compatriotes ont abandonné la partie mal engagée, avant même de l'avoir perdue; ils n'avaient d'ailleurs pas toujours trouvé à Paris les capitaux nécessaires pour les soutenir et pour permettre à leurs affaires de prospérer et de se développer. Tous les torts ne venaient pas d'eux.

Les voyageurs spécialistes de la Sibérie ont le devoir de dire qu'aujourd'hui le temps presse et que c'est l'heure où jamais pour les commerçants sérieux de chercher à s'établir en Asie. Les importations anglaises, allemandes et américaines augmentent chaque année et un grand commerce d'exportation est à la veille de commencer; mais, on ne saurait trop le répéter, pour réussir en Sibérie, il faut vivre sur les lieux à l'affût des occasions. Bien des places sont prises et si les Français attendent trop longtemps, d'autres auront définitivement gagné la confiance des marchands sibériens quand les retardataires arriveront. Ceux qui s'établiront en Asie pour y représenter notre commerce devront lutter patiemment par un travail assidu et par un long séjour dans la ville qu'ils auront choisie; la récompense de leurs efforts ne se fera pas attendre aussi longtemps qu'ils pourraient le croire tout d'abord. Quel est d'ailleurs le pays où l'on réussit sans effort? Le succès console de toutes les peines et ce sont les longues couvées qui toujours préparent les grands essors.

Pour comprendre l'importance du nouveau marché, dont grâce au chemin de fer s'occupe le monde entier, il faut se remémorer l'histoire de l'Asie russe, hier inconnue et inexplorée. Dès que la colonisation a commencé on a pu prévoir quelle serait l'importance du marché, et des débouchés nouveaux se sont ouverts au commerce de toutes les nations étrangères. Nous avons vu déjà que 200 000 paysans traversaient chaque année les monts Ourals. Leur arrivée a coïncidé avec celle des ouvriers des mines, elle a fait naître en Sibérie des industries nouvelles: on a vu se fonder partout des briqueteries, des minoteries, des huileries, des selleries, des scieries, des tanneries; des fabriques de chandelle et de savon ont apparu; l'industrie des cuirs s'est développée; le commerce des tapis a pris de l'extension. Toutes ces fabriques sont en nombre très restreint et ne suffisent pas pour entretenir tous les habitants; la population progresse, car les paysans ont toujours beaucoup d'enfants. Les émigrants n'apportent rien avec eux, ils ont tout à acheter dès leur arrivée. Leur exemple donne aux indigènes des besoins nouveaux; les vendeurs peuvent donc se rendre hardiment en Asie russe: l'écoulement de leurs marchandises, comestibles, outils, instruments, est assuré d'avance. Pourquoi les Français manquent-ils presque à l'appel, et quelle raison valable peut-on donner de leur abstention? On croit généralement en France que la bonne entente qui règne entre les gouvernements des deux nations amies et alliées a dû donner à notre commerce une occasion unique de se développer en territoire russe: cela devrait être, cela pourrait être, mais, en fait, cela n'est pas. Les fabricants français ont été très peu entreprenants, et les voyageurs chargés de les représenter sont moins nombreux que les concurrents étrangers. Encore se sont-ils contentés pour la plupart de faire de temps en temps de courtes apparitions sans se donner la peine d'apprendre la langue russe et d'étudier la vie sibérienne, les exigences et les besoins des habitants, le caractère et les habitudes de leurs clients. Le résultat a donc été déplorable à tous les points de vue, ils n'ont pas réussi dans leur entreprise et ceux qui leur succéderont auront une tâche plus difficile encore, car ils auront à vaincre la confiance des marchands aujourd'hui ébranlée. En un mot, au lieu de progresser, le commerce français est resté stationnaire, il a même perdu dans certaines villes un peu de la mince importance qu'il avait eue auparavant.

Il est un seul point sur lequel les marchands sibériens, les représentants français et les maisons pour lesquelles ils voyagent sont toujours d'accord: ils disent tous tout le mal possible les uns des autres. Nul ne veut faire son propre examen de conscience et ne se demande s'il peut y avoir d'autres fautes que celles qu'on reproche à son prochain. Au lieu de chercher à éclaircir ou à supprimer les malentendus, ils semblent vouloir les compliquer et les multiplier à plaisir.

Admettons cependant que tous les reproches qu'adressent aux Sibériens nos voyageurs soient fondés: il n'en est pas moins vrai que ces derniers ont le tort de les exprimer trop haut et qu'en parlant ainsi ils se montrent à la fois maladroits et imprévoyants, car un vendeur doit être avant tout souple et résigné à supporter tous les caprices de son client. Son rôle est tout de diplomatie, il a grand intérêt à séduire l'acheteur et à le décider à traiter. Qu'importe d'ailleurs au Sibérien la nationalité des vendeurs, puisque ceux-ci sont très nombreux; si le Français se montre trop nerveux, l'Allemand viendra le lendemain, et, plus patient, il saura mieux s'y prendre que son concurrent. Rien en tout cela que de très naturel, et chacun joue son rôle comme il convient; ou plutôt, je me trompe, le Français seul le joue mal et on pourra lui dire que s'il ne se plie pas aux exigences et aux difficultés du commerce, c'est qu'il ne connaît pas son métier.

Les griefs des représentants français s'adressent, non seulement aux marchands sibériens, mais aussi aux maisons de France qu'ils représentent. Ils reprochent aux fabricants français leur indifférence, leur manque de parole et de confiance. Ils disent qu'il est très difficile de les décider à confier leur représentation à un voyageur français partant pour la Sibérie; certains d'entre eux préfèrent les intermédiaires allemands à leurs compatriotes et il est vrai qu'à Irkoutsk une maison allemande vend tel article à un prix auquel un représentant français ne pourrait jamais le livrer. Des marchands sibériens m'ont affirmé que les marchandises reçues de Paris sont parfois inférieures en qualité aux échantillons préalablement montrés; enfin j'ai vu un représentant français qui, revenant en Sibérie après quinze mois d'absence, constatait qu'une grande maison n'avait pas encore envoyé les commandes faites par lui au cours de son précédent voyage. Il est évident que le voyageur aurait pu, aurait dû surveiller l'envoi pendant son séjour à Paris, mais la maison, une grande maison parisienne n'en était pas moins répréhensible. Le voyageur, d'ailleurs, l'a crié très haut: c'était bien l'habitude des fabricants français, leurs affaires vont bien en France, pourquoi donc tenter le diable en Sibérie? Le raisonnement des marchands sibériens qui entendaient ces réflexions fut alors simple et naturel, ils se dirent:

«Si ces gens-là sont trop riches pour avoir des égards pour nous, nous serions bien bêtes de chercher à nouer des relations avec eux.»

Un des plus grands et des plus riches marchands de Tomsk se dit un jour:

«En France, les quelques maisons qui nous servent bien, portent des noms juifs ou allemands? Il y a des Allemands plus près de nous et des Israélites partout!»

A Vladivostok, devant moi et devant d'autres témoins, un voyageur français déclarait que son rêve était de représenter désormais les maisons de Londres ou de Berlin, celles de Paris ne pouvant plus convenir à un homme sérieux. Je ne dirai pas ce que je pense d'un Français qui s'exprime ainsi; mais j'ajouterai que les voyageurs aiment trop à parler à l'étranger comme en France, et si, en France, on sait remettre au point les opinions qu'il émet, on croit à l'étranger que tout ce qu'il raconte est la vérité; ses concurrents s'en font au besoin une arme contre lui et pour avoir le plaisir de dire plus ou moins spirituellement une boutade, il se fait tort à lui-même, à la maison qu'il représente et à son pays dont il dessert maladroitement les intérêts. Que de choses on m'a ainsi répétées en Sibérie! Certes les voyageurs qui les avaient dites n'en avaient pas calculé les conséquences, mais les Sibériens qui les écoutaient avaient pris au sérieux toutes leurs plaisanteries.

Les voyageurs qui exportent tant de choses excellentes qu'ils veulent laisser à l'étranger, devraient se souvenir que la blague parisienne n'est pas article d'exportation.

Un grand tort commun à bien des Français venus en Sibérie pour des entreprises industrielles est de croire que leur nationalité impose aux gens avec qui ils veulent nouer des relations; mais la Russie n'est pas semblable à la France, où l'on s'est montré parfois plus Russes que les Russes eux-mêmes. Ceux-ci sont des nationalistes convaincus et ils se montrent ensuite volontiers français, s'ils en ont le temps ou s'ils y trouvent leur intérêt; la première impression des représentants de nos maisons de commerce, impression qu'ils ne cachent pas toujours assez, est entièrement faite de désillusions.

Les autres griefs des voyageurs contre les marchands sibériens, ont trait aux marchands eux-mêmes, à la douane et aux autorités. On reproche à la douane de frapper de droits exorbitants les articles venus de l'étranger: chaque pays a pourtant la liberté de choisir ses tarifs douaniers et parfois le devoir de protéger ses industries naissantes contre la concurrence de voisins plus habiles ou mieux outillés. On aurait bien tort par conséquent de critiquer l'action de la Russie, d'autant plus que les récriminations ne simplifieront pas la question. On pourrait tout au plus souhaiter que le gouvernement français, profitant des circonstances présentes, cherchât à obtenir de la Russie un traitement de faveur pour certains objets spécialement fabriqués en France.

Si dures et si tracassières que soient les exigences douanières, elles sont pourtant les mêmes pour tous: Anglais et Allemands, Français et Américains nous passons sous les mêmes fourches caudines, nous sommes soumis aux mêmes lois, nous engageons entre nous la lutte dans des conditions également défavorables, et puisque nos concurrents gagnent de l'argent, il n'y a pas de raisons pour que seuls nous en perdions. Et, je le répète, la Russie, en cela, use d'un droit qui n'est pas contestable.

C'est très rapidement qu'il faut parler des reproches faits aux autorités: on dit que certains fonctionnaires ne sont, en Sibérie Orientale, favorables aux entreprises étrangères que lorsqu'on leur a témoigné tout d'abord, de façon très sonnante, la reconnaissance qu'on aura de leur amabilité. Ce sont là de vilaines choses qu'il vaudrait mieux passer sous silence, et j'aime à croire que tous les ingénieurs et tous les maîtres de police ne sont pas aussi coupables qu'on le dit. Je sais que les Russes tout les premiers racontent à ce sujet de nombreuses et scandaleuses histoires, bien faites pour dissiper les illusions de ceux qui désireraient en conserver. Si ces propos sont vrais, les étrangers sont là encore sur un pied d'égalité, et les voyageurs auraient tort de vouloir trop parler. Les Allemands, par exemple, n'en disent rien et sont en cela bien avisés. Un Américain, qui m'avait cité quelques faits, me disait philosophiquement:

«Ce sont des mœurs connues et acceptées de tous, et dans notre métier de commerçant, le pot-de-vin n'est pas dégradant pour celui qui l'offre, mais pour celui qui le reçoit.»

Laissons ce sujet et voyons les reproches faits aux marchands sibériens: ils auraient une idée fausse du commerce, manqueraient de confiance dans l'étranger, seraient routiniers et mauvais payeurs.

Je l'ai déjà dit plus haut, le vendeur doit se plier aux exigences de son client, s'habituer à ses idées et chercher à se les assimiler. Pourquoi la façon sibérienne d'entendre le commerce ne serait-elle pas la bonne, en Sibérie du moins? Autant de pays, autant de mœurs différentes, autant de façons de trafiquer. Nous pouvons nous tromper nous aussi, on nous répète que nos fabricants sont habiles et leurs représentants aussi. Pourquoi sommes-nous donc battus en Sibérie? Si encore ce fait était spécial à la Sibérie, l'explication serait admissible, mais le fait, hélas! se produit dans presque tous les pays: il y a donc chez nous quelque chose de défectueux et de répréhensible.

Le manque de confiance des Sibériens est explicable: ils ont été trompés si souvent! Ils ont des fournisseurs à Moscou et à Varsovie, ils en sont contents et ne veulent pas les quitter. Ils sont en effet très routiniers et fidèles aux vieilles marques aujourd'hui dépréciées, mais que vendaient leurs pères. Il est difficile de leur prouver l'excellence des articles similaires, mais plus modernes: il faut les griser bien souvent pour leur prouver que le vin d'une marque nouvelle est supérieur à celui qu'ils vendent habituellement. Le client, disent-ils, ne la demande pas: pourquoi l'achèterions-nous?

C'est évident, mais le client la demandera peut-être quand il la connaîtra. Pour engager une affaire en Sibérie, il faut que le vin coule souvent et longtemps: le voyageur dit avoir la tête forte et l'estomac solide pour résister aux soupers sibériens.

Le dernier reproche est grave et, je dois le dire, justifié; le marchand d'Asie russe n'est pas toujours un excellent payeur, on se trompe parfois sur sa solvabilité et il demande souvent un crédit assez long. Il y a dans les grandes villes de l'empire de grosses fortunes, mais il n'y a pas de fortune qui résiste à certains appétits, et il ne faut pas oublier qu'en Russie on dépense l'argent pour lequel on a le plus grand mépris aussi facilement qu'on le gagne. L'épargne est rarement une qualité russe; le marchand français souvent compte trop pendant que le Russe ne compte pas assez. Chaque fois que je suis allé en Sibérie, j'ai appris la ruine de quelques commerçants dont on m'avait précédemment vanté le crédit. L'année 1900 a été très fatale à la Sibérie Orientale. Il a suffi que pendant la guerre de Chine, le thé ne passât pas par Kiakhta pour que de grosses maisons fissent banqueroute: les banques elles-mêmes s'étaient trompées sur leur solidité, les marchands ruinés avaient toujours vécu largement au jour le jour, le crédit dont ils jouissaient était un trompe-l'œil, et leurs maisons, toutes en façade, étaient à la merci d'une seule échéance. Il y avait là certes de quoi effrayer les vendeurs.

Qu'on ne dise pas aussi la phrase habituelle: Les produits français sont trop chers et les étrangers n'achètent plus que de la camelote. Mais si c'était vrai, pourquoi ne faisons-nous pas aussi l'article à bon marché? Quoi! pendant que les autres pays augmentent chaque année leurs exportations, nous restons stationnaires parce que nous sommes trop habiles ou trop artistes, parce que nous travaillons trop bien! Quelle dérision et quel raisonnement enfantin! Et aussi quelle consolation de nous dire: Nous ne vendons pas nos articles, mais ils sont mieux faits que ceux des autres! Comme si nos articles de luxe n'étaient pas appréciés en Russie d'Asie comme en Russie d'Europe, où tant de gens achètent facilement et sans s'occuper du prix. D'ailleurs le directeur d'une maison allemande d'Irkoutsk me disait:

«Je tiens des articles de presque tous les pays d'Europe, mais c'est avec quelques marques françaises que je fais le plus d'argent!»

Il y a donc beaucoup à faire en Sibérie, même pour le commerce français, et ce sont nos concurrents qui sont obligés de l'avouer.

Les Sibériens qui me liraient pourraient m'accuser de parler trop des griefs des voyageurs et pas assez des leurs: j'y arrive donc. Ils reprochent avant tout aux commerçants français de n'être pas sérieux, et, en fait, ils sont payés, ou pour mieux dire, ils ont payé pour le savoir. Trop de gens sont allés en Sibérie ne connaissant pas la langue russe et se faisant accompagner d'interprètes trouvés on ne sait où et on ne sait comment. Ils étaient incapables de renseigner les acheteurs de façon précise sur les droits de douane qu'ils avaient négligé d'étudier. Enfin ils ont souvent livré des articles autres que ceux qui avaient été commandés. Les objets parfois arrivaient avariés et les destinataires ont dû faire des frais sans nombre; d'autres fois, les marchandises n'arrivaient pas. Les voyageurs, d'ailleurs, parcouraient le pays en quelques semaines et s'arrêtaient à peine quinze jours dans chaque grande ville. On avait à peine le temps de les connaître et les gens sérieux n'osaient même pas leur faire de commandes. Seuls, les marchands dont la situation commerciale était douteuse se risquaient à leur demander parfois des vins et autres produits, quittes à ne pas payer les articles reçus. Le voyageur, lorsqu'il avait pris quelques commandes, se décidait à retourner en France et laissait parfois la direction des affaires en Sibérie à l'intermédiaire de moralité douteuse qu'il avait eu l'imprudence d'engager. Celui-ci, en général, volait son patron et les clients de ce dernier, puis mettait les clefs sous la porte. C'est ce qui s'est passé chaque année depuis que je voyage en Sibérie.

Les résultats de ces tristes histoires sont malheureusement les suivants: la confiance dans le marchand français est presque perdue et les Sibériens acceptent les produits de notre pays quand ils leur sont offerts par un étranger.

Je ne comprends pas dans mes appréciations, qui ne sont pas sévères, mais justes, tous les voyageurs que j'ai connus en Asie. Il y en a qui ont eu à lutter contre la malchance et qui n'étaient pas armés pour la lutte; les maisons intéressées à les soutenir ne les soutenaient pas et ils s'étaient embarqués pour la Sibérie sans rien connaître de ce vaste pays ni de ses habitants. Ils en sont partis ignorants comme ils l'étaient auparavant.

Une maison s'est pourtant ouverte enfin, après l'Exposition, à Irkoutsk; les directeurs connaissent bien la Russie: ils ont ouvert à Vladivostok et à Port-Arthur des succursales et il faut de grand cœur leur souhaiter bonne chance, en regrettant qu'il n'y ait pas dans d'autres villes des entreprises françaises à qui on puisse envoyer le même vœu.

Si l'étude qu'on vient de lire n'a pas trahi ma pensée, le lecteur a pu comprendre clairement que la Sibérie est un marché qui s'ouvre à toutes les convoitises, et que nous ne saurions nous en désintéresser. J'ai dit ce qu'aurait dû être notre rôle; reste à savoir par quels moyens nous pourrions racheter nos erreurs et rattraper le temps perdu.

En fait, notre situation n'est pas désespérée, et puisqu'une bonne partie des fautes commises nous est imputable, il est facile en nous corrigeant de changer à la fois de conduite et d'attitude. La première condition pour un commerçant est d'apprendre à parler la langue du pays. Croit-on qu'un Russe ignorant le français réussirait jamais à faire quelques affaires dans nos villes de province?

Surtout, pas d'intermédiaires-interprètes: l'expérience a prouvé combien ils étaient dangereux, tous gens besogneux et avides, prêts à faire tous les métiers, gens exilés pour de sales histoires, hommes d'affaires en rupture d'honnêteté ou même forçats munis de faux papiers. J'ai connu près de nos voyageurs un exemplaire de chacune de ces tristes espèces. Les moins malhonnêtes se contentaient de vendre à des prix majorés ou travaillaient en sous main à supplanter le voyageur qui ne comprenait ni pourquoi ni comment.

Tout représentant de maisons françaises devra donc vivre parmi les Sibériens, et gagner ou forcer leur confiance. Un Allemand a réussi en agissant ainsi. Il a appris le russe en se faisant connaître et estimer par les commerçants, vivant en un mot au milieu et dans l'intimité de sa future clientèle. Soutenu par une grande maison de Hambourg, il a tenté enfin quelques affaires; la première année fut mauvaise, mais il avait compris que l'opiniâtreté était la meilleure arme contre les marchands sibériens; la seconde année comblait son déficit de l'année précédente et il ne se plaignait plus de la troisième. Il est aujourd'hui connu parce qu'il a su habilement s'y prendre et son opinion sur la clientèle est tout autre que celle des voyageurs français.

«Les affaires sont difficiles, me disait-il, les marchands sont routiniers, mais quand on sait le prendre, le Sibérien est bon enfant.»

Il est un autre fait sur lequel on ne saurait trop s'appesantir. L'exemple des Belges est là pour en prouver l'importance. Il faudra que les fabricants se décident à fonder des magasins-dépôts dans les villes de la Sibérie: ils ne feront plus concurrence aux marchands, ils seront leurs fournisseurs. Les acheteurs, on l'a vu plus haut, ont leurs fournisseurs ordinaires à Moscou et à Varsovie: ils savent par expérience que ceux-ci peuvent à toute heure leur expédier des marchandises sans qu'ils aient à s'occuper des transports à l'étranger, ou des droits de la douane. Ils savent bien que des marchandises achetées à Moscou reviennent souvent plus cher que les marchandises françaises, mais qu'ils n'ont pas à compter avec les avaries ou les retards dans le transport. Ils savent que les résultats de tous ces ennuis sont le plus souvent des procès interminables avec les compagnies de chemin de fer ou avec les fabricants: or ces derniers sont en France, aussi semble-t-il préférable au marchand de se fournir en Russie: on paie plus cher, mais tous les dérangements sont évités. Des dépôts de marchandises remédieraient à cet inconvénient.

Il faudra enfin respecter les coutumes et les habitudes sibériennes, c'est-à-dire adopter les poids, mesures et le système monétaire du pays; faire en un mot comme la grande maison Kunst et Albers, qu'il ne faudrait pas pourtant imiter en tout.

Il est évident que nos voyageurs pourraient s'occuper aussi et très avantageusement d'exportations sibériennes et des bénéfices qu'on peut tirer de l'élevage tel qu'il est aujourd'hui pratiqué en Sibérie. Le nombre de chevaux des nomades, des Bouriates par exemple, est colossal; le prix des bêtes est dérisoire, peaux, cuirs, poils, laines, viande, lait et beurre. Le produit de la pêche et de la chasse donnerait lieu aussi à des échanges importants.

Le développement de notre commerce aurait intérêt à être dirigé, car nos voyageurs en Sibérie ne sont pas conseillés: ils ne savent même pas à qui s'adresser. Il serait donc utile que le gouvernement français pût décider la Russie à accepter un consul français en Sibérie: à l'heure actuelle nous n'avons pas le droit d'en envoyer. Les agents commerciaux que nous avons eus, jusqu'à ce jour du moins, ont été des hommes peu instruits et peu capables de concevoir des idées générales. La Russie se refuse toujours à admettre en Asie des consuls étrangers, mais il y a aujourd'hui un précédent. Le Japon, comme les autres pays, n'avait droit à Vladivostok qu'à un agent consulaire, mais c'était là un leurre et on jouait sur les mots: l'agent qui depuis plusieurs années le représentait, était un homme jeune, très intelligent, parlant plusieurs langues, qui avait été secrétaire de légation à Saint-Pétersbourg. La Russie fermait les yeux, mais il était au moins bizarre de constater qu'elle donnait par son silence un avantage au Japon, son ennemi, qu'elle n'accordait pas à son allié. Espérons qu'après cette guerre qui sera longue, nous pourrons obtenir ce que nous désirons. Notre consul devra avoir des connaissances spéciales et connaître la langue russe et la Russie; nous en avons plus d'un dans ce cas. Un tel consul rendrait à son pays les plus grands services. Je sais que bien des gens hausseront les épaules en me disant: «Nos consuls ont mauvaise réputation, on sait aussi que les étrangers sont mieux représentés que nous». C'est là pourtant presque une légende, et ce qui était vrai jadis ne l'est plus aujourd'hui. J'ai beaucoup voyagé et j'ai entendu dire bien souvent par des Français établis à l'étranger:

«Nous avons, par exception, un consul excellent!»

J'en ai conclu que, parmi nos consuls, il y a aujourd'hui beaucoup d'exceptions.

En parlant de Français qui vont en Sibérie, on pourra me faire observer que je n'ai nommé que les commis-voyageurs, et que j'ai omis de citer les ingénieurs; certes, ceux-là nous représentent admirablement, et partout dans le monde on trouve des anciens élèves de l'École centrale qui vont faire des prospections ou bien exploiter des mines. J'ai rencontré en effet beaucoup d'ingénieurs français, mais ils seraient d'accord avec moi pour mettre en garde le public français et lui conseiller, comme on dit, de ne pas «s'emballer» sur la question des mines. Les mines de Sibérie sont nombreuses et riches, mais souvent difficiles à exploiter et, dans les conditions actuelles, il faut attendre pour y travailler avec succès: les débouchés et les moyens de communication et de transport sont insuffisants. L'heure est au commerce en Sibérie et elle n'est pas encore à l'industrie. Il est vrai que tout Sibérien hypnotisé par la question des mines d'or en a toujours une à proposer au voyageur qui passe, sans avoir l'air de se douter qu'un charbonnage ou qu'une mine de fer est beaucoup plus utile et plus profitable que les placers qu'il croit avoir découverts.

J'ai souvent traité ces questions dans des conférences: aurai-je plus de succès aujourd'hui? En constatant notre défaite en Sibérie, malgré que je laisse entrevoir une victoire encore possible, je me suis fait plus d'une fois traiter de pessimiste, ce que je ne suis pas: la vérité est sans doute désagréable à entendre et il faut un certain courage pour la dire. Quand je croyais avoir convaincu les gens par des chiffres, ils gardaient le silence un moment, puis me disaient:

«Eh bien oui, cela est possible, mais la France est toujours la France, c'est-à-dire le premier pays du monde».

Ce n'est malheureusement pas vrai: les chiffres qui concernent le commerce de notre pays sont évidemment respectables, et ils semblent énormes lorsqu'on les lit à part, mais il est instructif et plus utile de donner les statistiques de tous les pays du monde pour la dernière période vingtennale, et nous ne pouvons plus nous féliciter de la comparaison. Les autres vont à pas de géants, et nous, nous ne bougeons pas. On a parlé du splendide isolement anglais, notre isolement à nous est beaucoup moins splendide: les Anglais regardent autour d'eux; nous, nous ne voulons rien voir, nous avons appris pourtant de nos jours qu'une fortune qui ne s'augmente pas est une fortune qui diminue, ce qui est vrai pour un particulier est vrai pour tout un pays: c'est pour cette raison que nous comptons moins dans le monde, que dans les ports d'Orient on ne voit plus nos bateaux, que notre exportation est inférieure à celle des grandes puissances, et qu'on parle beaucoup moins notre langue, que tant d'étrangers appellent aujourd'hui une langue de luxe, tandis que l'anglais ou l'allemand sont considérés comme langues pratiques et partout nécessaires.

· · ·

Nous voyons donc quels sont les avantages que nous devions tirer de l'alliance franco-russe et que nous pourrions en tirer encore. Les Russes possèdent à la fois notre sympathie et notre argent, nous avons bien le droit de leur demander quelque chose en échange.

Les événements actuels devraient aussi être pour nous une leçon, et ceux qui ne prisent qu'à moitié l'esprit militaire doivent reconnaître que la guerre semble malheureusement chose éternelle, à l'heure où l'homme qui sincèrement a organisé la conférence de la Haye est forcé de se défendre par les armes tout en aimant passionnément la paix. Tous ceux qui ont en Asie de grands empires coloniaux savent aujourd'hui que si l'on doit y faire de grandes dépenses, il faut aussi les fortifier pour les mieux garder: il suffit de quelques batailles pour ruiner pour de longues années les pays colonisés; il faut en un mot être forts pour que la paix du monde soit maintenue. Ce qui vient de se passer à Port-Arthur est bien fait pour nous instruire.

Nous devons aussi rester fidèles à l'alliance russe, qui nous a rendus envers l'Europe et envers nous une dignité que nous croyions avoir perdue. Nous n'avons pas le droit de reprendre, aujourd'hui surtout, notre parole, ce serait nous dégrader et nous amoindrir; ce serait en outre une maladresse, car la Russie ne nous pardonnerait pas notre défection et le Japon même victorieux ne nous en saurait aucun gré.

Il faut donc avoir confiance dans l'alliance, et lui demander demain les résultats pratiques qu'elle ne nous a pas donnés, que nous ne lui avons pas demandés, et qu'elle nous donnera parce que nous y avons droit: il faut qu'après cette guerre elle devienne plus féconde, et qu'elle soit resserrée pour le maintien de la paix et pour le bien des deux grandes nations. Mais la guerre sera longue et la mort de bien des braves gens Russes et Japonais rendront plus détestables encore les ambitions qui l'ont suscitée: de nouvelles épreuves attendent la Russie qui peut, avec le temps, attendre la victoire.

[Illustration: CHEMINS DE FER DE PÉNÉTRATION EN ASIE

Lignes exploitées " en construction " en projet ]

TABLE DES GRAVURES

Paysanne de Sibérie FRONTISPICE Un éboulement et un accident de chemin de fer en Transbaïkalie 17 La baie de Sainte-Olga 19 Un cavalier cosaque 30 Femme cosaque en costume national 37 Type de cosaque 37 Émigrants arrêtés dans un «point d'émigration» 41 Les sauvages du bassin de l'Amour: leurs femmes, leurs dieux 55 Un monastère bouddhique en Transbaïkalie 75 Un lama bouriate 75 Gamins bouriates 83 Un mariage d'amour, chinois et femme golde 91 Les Coréens d'Extrême Sibérie 97 Port de Nagasaki 101 Le port d'Hakodaté 113 Chanteuse des rues 129 Coréenne de Séoul 133 Port-Arthur 139 Dalny 159 Porte monumentale du tombeau des empereurs 171 Tombeau des empereurs: allée centrale, escaliers 173 Police chinoise 185 Les Khounkhouzes 191 Vladivostok 215 Détachement cosaque en Mandchourie 227 Halage des bacs 241 Chemins de fer de pénétration en Asie 272

TABLE DES MATIÈRES

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