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CHAPITRE II - I

Mais pour comprendre ce plan de vie, et surtout pour oser l’entreprendre, il y a une première condition fondamentale qu’il faut remplir.

Il y a un obstacle à vaincre. Il y a comme une chaîne qu’il faut briser.

Cette chaîne, c’est l’illusion universelle qui nous attache à la vieille surface de ce monde tel qu’il est.

Cette chaîne, c’est l’amour de l’argent!

Mais, comme il est presque impossible de faire entendre ceci à aucun homme, il faut que je vous expose en détail par quelle voie et par quel bonheur il m’a été donné, dès ma jeunesse, de parvenir à comprendre ce point.

Écoutez, je vous prie, cette histoire de l’heure la meilleure de ma vie.

J’étais alors un écolier de dix-sept ans, qui venais d’obtenir, en mon collège, beaucoup d’honneurs, et en étais ravi de joie. Plein d’espérance, libre de toute souffrance et de toute peine, et d’ailleurs très ami du travail, j’étais heureux de vivre. Et c’est pourquoi un soir, au lieu de m’endormir,--je vois encore cette cellule du dortoir,--voici que je me mis à méditer sur mon bonheur.

Or, cette rêverie fut, sous une forme très simple, presque banale, le plus grand événement de ma vie. Je n’étais qu’un enfant. Une heure après, j’étais un homme.

Je récapitulais mes succès récents, et j’en méditais de plus grands pour l’année où j’entrais et pour celle qui suivait.

Je croyais voir ces dernières années s’achever dans un travail vigoureux et fécond. Je voyais croître peu à peu les forces de mon esprit, je sentais le talent venir.

Je sortais du collège et commençais,--toujours dans ma vision,--d’autres études qui préparaient ma carrière supposée. Dans ces études et cette carrière, j’espérais parvenir aux succès les plus éclatants.

Cependant l’orgueil juvénile se mêlait aussi de prudence et de raison. Je voyais cette énorme foule de concurrents que la lutte acharnée des concours m’apprenait à ne pas mépriser. Mais, ayant déjà entrevu que le noyau des amis du travail diminue vite à mesure qu’on avance dans la vie, je mettais ma confiance dans un travail toujours plus énergique, et j’arrivais ainsi aux premiers rangs. Puis, loin de m’enfermer dans l’étroite enceinte d’une carrière, je prétendais à toute la gloire que peuvent donner les lettres. Ici venaient encore des travaux, des succès, dont j’apercevais en esprit tous les détails, et dont je sentais toutes les joies.

La fortune venait par surcroît, solide, surabondante, tout honorable, fruit du travail et de la gloire.

Puis se déroulait un tableau d’une grande beauté.

Je voyais une splendide demeure, au milieu d’une splendide nature; mon père et ma mère bien-aimés y vivaient près de moi.

Puis la grande lumière du tableau, l’âme de la gloire, de la nature, de la fortune, l’être idéal, rêvé depuis la première heure de l’adolescence, apparaissait dans la splendeur de sa beauté, dans la surnaturelle puissance de l’amour le plus pur, le plus fort et le plus religieux qui fut jamais.

Tous ces tableaux vivaient devant mes yeux. Dieu même, je crois, donnait en ce moment à mon esprit une force créatrice. Je sentais et palpais la vie. Je résumais des jours et des années en un instant. J’en tenais la substance, j’en sentais les délices, avec une force, une ivresse, une vivacité que la réalité n’a point. Je vis ainsi se dérouler, jour par jour, année par année, dans le plus bel ensemble et les plus riches détails, une vie comblée de tous les biens dont l’homme peut jouir sur la terre. Et la vie avançait, toujours plus belle et plus remplie, à mesure que mes années se déroulaient et se comptaient.

Et, en effet, je comptais mes années. J’allais de la jeunesse à la virilité, et puis à la maturité, et ces années de la maturité s’accumulaient.

Tout à coup j’aperçus, avec une vive tristesse, qu’à l’âge où je me voyais parvenu, mon père dépassait de bien loin les limites ordinaires de la vie. Mon père mourait, et j’étais à son lit de mort.

Ma mère, ma mère presque adorée, survivait jusqu’à l’âge le plus avancé. Mais enfin, elle aussi mourait. Abreuvé de douleur, je lui fermais les yeux.

Ma sœur et mes amis, peu à peu, suivaient la voie commune et me quittaient.

Mais voici qu’à son tour, la noble et belle compagne de ma jeunesse, l’âme de ma vie, entrait dans son hiver, recueillait ses rayons et se préparait au départ. Lui survivrais-je aussi? Oui, elle aussi mourait. La voilà froide et morte sous mes yeux.

Épouvanté et brisé de douleur, je serrais mes fils dans mes bras. Ils étaient hommes depuis longtemps. J’étais moi-même fort avancé dans la vieillesse. Leur survivrais-je encore? Hélas! ma vie est inépuisable! Je m’endurcis et je me dessèche sans mourir. Comme le tronc vidé d’un vieil arbre, je dure par mon écorce, et je vois, en effet, mourir mes fils.

Me voilà seul, sans branches ni rejetons, mais je végète encore un peu. Enfin mon heure arrive, et je suis sur mon lit de mort.

Oui, le moment viendra où je serai étendu sur un lit, je m’y débattrai pour mourir, et je mourrai.

En ce point de mon rêve éveillé, Dieu, qui voulait me faire traverser en une heure toute la vie et la mort, donnait de plus en plus à ma pensée la puissance créatrice. Ce que je pensais s’opérait.

Je voyais intuitivement toutes ces choses. Je les éprouvais toutes. Et tout était plus vif que la réalité. Il m’est impossible de dire avec quelle vérité je vis la mort. La mort me fut montrée, dévoilée et donnée. Je ne pense pas qu’à mon dernier moment je doive la voir et la sentir, comme je l’ai goûtée à cette heure.

Tout est donc fini! m’écriai-je. Tout est anéanti! Père, mère, sœur, amis, anéantis! Bien-aimée de mon âme, compagne de ma vie heureuse, anéantie! Êtres chéris, issus de mon sang et du sien, anéantis! Moi-même je disparais. Plus de soleil! Plus de monde! Plus d’hommes! Plus rien!

J’ai passé dans la vie un instant. Je vois encore mes années d’enfance! Mon berceau, je le touche de mon lit de mort. Certes, il n’y a pas loin de la naissance à la mort la plus différée. C’est un seul jour, ou plutôt c’est un rêve. Les antiques et banales assertions des moralistes sont la vérité pure.

Voilà la vie! Tous les hommes naissent et meurent ainsi, depuis le commencement du monde jusqu’à la fin. Les générations se succèdent, passent en courant et disparaissent.

Et je voyais, dans une lumière et sous des formes que rien n’effacera de ma mémoire, je voyais les innombrables multitudes, depuis le commencement des siècles jusqu’à la fin, passer, passer comme des troupeaux qui vont à la boucherie sans le savoir.

Et puis je les voyais couler comme les flots d’une rivière qui approche d’une grande cataracte et d’un abîme. Tous les flots y viennent à leur tour, ils tombent, mais pour rester sous terre et ne plus revoir le soleil.

Je voyais, dans ce fleuve, de petits flots surgir et jaillir un instant, et, pendant la durée d’un clin d’œil, refléter un rayon de soleil, puis se ternir et s’enfoncer. Ce flot, c’est moi. Ceux qui ont lui tout à côté, ce sont les êtres que j’ai aimés. Mais tous sont déjà sous la terre et dans l’ombre.

A cette vue, j’étais immobile et comme cloué par l’étonnement et la terreur.

Mais que signifie tout cela? m’écriai-je.

Pourquoi les hommes ne font-ils pas une ligue pour chercher avant tout l’explication de cette affreuse énigme et pour transformer tout cela? Personne ne s’en inquiète! On passe sans s’informer de rien. On vit comme les moucherons qui bourdonnent et qui dansent dans un rayon de soleil. A quoi servent ces apparitions d’un instant, au milieu de ce fleuve qui passe? Pourquoi passe-t-on? Pourquoi est-on venu? A quoi bon tout ce qui existe?

J’étais désespéré pour moi, désespéré pour tous les hommes. Je regardais toujours avec terreur l’abominable et insoluble énigme.

Alors un immense désespoir rassembla mes idées et mes forces pour achever violemment quelque issue et trouver quelque part une ressource et une explication. Se peut-il que ce soit là tout? Se peut-il que tout soit absurde, inutile et dénué de sens? Les choses ont-elles une raison d’être, et quelle est-elle? Si ce que je vois n’est pas tout, où est le reste? Et à quoi sert ce que je vois? Ne peut-on point briser ce rêve?

Mais je n’apercevais aucune réponse à ces questions.

En ce temps-là je n’avais aucune religion. Je ne croyais à rien, sinon peut-être à Dieu. J’avais pour le catholicisme toute l’horreur et tout le dégoût qu’ont pu jamais avoir ses ennemis les plus aveugles.

Cependant je me mis à penser à Dieu. O mon Dieu, m’écriai-je, m’entendez-vous?--Point de réponse. Le ciel est sourd et vide.--Et, toujours plus désespéré, j’essayai un nouvel effort.

Bientôt, sous cet effort vraiment immense, tout mon être éprouva comme une vigoureuse contraction, comme un reflux de la vie entière vers le centre.

Il me sembla que j’entrais dans mon âme et que je pénétrais en moi à des profondeurs insondables, que pour la première fois j’entrevoyais. Je crois voir encore aujourd’hui ces étranges profondeurs. Ce que je dis ici ne sont pas des paroles cherchées. Vous devez le sentir. Ce sont des descriptions de faits, qui sont encore et seront toujours sous mes yeux ineffaçablement.

Tout à coup de l’insondable et mystérieux abîme partit un cri perçant, redoublé, déchirant, capable, à ce qui me semblait d’atteindre aux dernières limites de l’univers, de pénétrer et d’ébranler tout ce qui est. Il me semblait qu’en ce fond de mon âme, un être très puissant, autre que moi, donnait à ce grand cri de toute ma nature soulevée une irrésistible énergie. «O Dieu! ô Dieu! criai-je, expliquez-moi l’énigme. Mon Dieu, je le promets et je le jure, faites-moi connaître la vérité; je lui consacrerai ma vie.»

Aussitôt je compris que cet immense effort et ce grand cri de l’homme entier n’avait pas été vain. Je sentis qu’une réponse me viendrait; mais je ne voyais pas de quel côté.

Pourtant cela seul me calma. La vérité doit exister. La vérité existe. Elle est belle, elle répond à tout. Oui, je la chercherai, et je la connaîtrai et lui consacrerai ma vie.

Alors je m’aperçus que j’étais encore au collège dans ma cellule. Mais je n’étais plus un enfant.

Telle est la première partie de l’histoire.

Voici la seconde:

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