‹ Les SourcesChapitre 45 sur 96 · II

II

Après le grand événement intime qui me fit passer en une heure de l’enfance à la virilité, je demeurai plus d’une année sans tirer de tout ce que j’avais vu et senti aucune conclusion explicite.

Mais la direction morale de ma vie était changée. Je n’avais plus aucune illusion, ni aucune espérance, dans le sens ordinaire du mot. Tout ce qui, la veille, me séduisait était anéanti. Tous les palais, tous les trésors, tous les honneurs du monde, tout le pouvoir, toute la splendeur des rois, toute la gloire des héros, toute celle des lettres, tout cela me semblait puéril. On m’eût en ce moment proposé un empire, que je l’eusse dédaigné. La vie entière me paraissait si stérile et si vide que je pensais parfois à la quitter. J’étais devenu très sérieux, très critique et très fier. Tous les hommes me paraissaient nuls et inintelligents. A mes yeux, la raison n’était chez eux qu’en germe, mais point en exercice. Par toute leur vie, leurs habitudes, leurs mouvements moraux et intellectuels, je les voyais assez peu différents des animaux.

Aujourd’hui, tout cela, sans doute, me semble encore vrai en partie; mais je le sens tout autrement, et d’ailleurs je sais autre chose.

Il serait trop long de vous dire comment je fus ramené de la tristesse critique et de l’orgueil à l’estime et à la poursuite de cet état d’amour et de bonté, qui est l’état où notre Père met l’âme de ceux qui veulent devenir ses enfants. Je ne vous dirai point en ce moment comment je fus conduit à ce que je sais être la lumière. Je me borne à l’histoire de ce bienheureux commencement de mon éducation par Dieu.

Quand j’eus compris que le monde et l’humanité sont perfectibles; que l’état animal du genre humain peut et doit être transformé; que la raison doit cesser d’être en germe, et qu’elle doit parvenir à régner sur le monde; quand je compris qu’il est un règne de la justice et de la vérité qui approche, et dont l’avènement dépend de nos efforts; que la sainte compassion pour tant de larmes et de souffrances ne sera pas toujours stérile; et qu’enfin l’Évangile de Jésus est l’annonce de cet avenir, l’instrument de ces transformations, la loi nouvelle de ce monde meilleur; quand j’ai su contempler en elle-même cette loi de Dieu, et quand j’ai vu, avec une certitude nécessairement et absolument infaillible, que cette loi est la lumière même, la vérité que j’avais demandée: alors, avec une joie immense et un indicible transport, embrassant ma fortune et mon bien de toutes les forces de mon âme, je consacrai ma vie, comme je l’avais juré, à faire connaître, à faire régner cette vérité, espoir de tous les peuples, ressource de tous les hommes dans la vie et la mort.

Mais je vous prie, décidé que j’étais à consacrer ma vie à la vérité seule,--consécration qui était mon bonheur et qui me suffisait,--quel temps pouvais-je donner à autre chose? Il est clair que je ne tenais plus à la vieille surface de ce monde tel qu’il est, ni surtout à son Dieu, qui est l’argent. Je n’avais aucun temps à donner à l’acquisition des richesses.

Et puis, considérant que l’immense multitude des hommes doivent, jour par jour, gagner leur vie en travaillant, et ne possèdent rien dont ils puissent vivre un jour sans travailler, je refusai le privilège et l’exception, et voulus rester pauvre, comme le sont à peu près tous les hommes.

Jésus-Christ est né pauvre, a voulu vivre et mourir pauvre. Il a travaillé de ses mains pendant trente ans pour gagner son pain de chaque jour. Lorsqu’il a cessé son travail pour commencer sa prédication, il n’avait rien; il recevait son humble nourriture de ses amis, ou de la foule qui l’entourait, ou des femmes qui le suivaient pour le servir. Il marchait et passait en bénissant et enseignant, mais n’avait ni terres ni maisons où il pût demeurer. «Les renards, disait-il, ont des tanières, et les oiseaux du ciel leur nid; le Fils de l’homme n’a pas seulement un lieu pour reposer sa tête.»

Cette parole, je l’avoue, perçait mon cœur de part en part et le remplissait d’enthousiasme. Moi aussi, si j’avais du courage, je pourrais passer en ce monde à la suite de mon Maître en faisant quelque bien, sans jamais posséder un lieu pour reposer ma tête. Et cela me semblait beau et bon. Il me semblait qu’en renonçant à tout,--à ce tout que je connaissais n’être rien,--je gagnais Dieu, la bonté, la lumière, la liberté, et que je recevais en échange le pouvoir de propager la vérité.

Un jour donc, après avoir très mûrement pesé les conséquences les plus cruelles de la pauvreté et de la vie évangélique, je les acceptai librement. Puis, pour donner plus de solennité à l’acte qui allait décider de ma vie, j’entrai dans une église, et là, comme j’étais seul, étendant la main vers l’autel, je fis vœu de ne jamais devenir riche, de ne jamais avoir qu’un but, et de ne posséder qu’un bien, la vérité, et s’il se pouvait, la justice.

Vous comprenez pourquoi je vous dis cette histoire. C’est pour vous montrer, si je puis, comment il faut, au début de la vie, savoir d’abord se mettre en liberté, se dégager de la stérile routine du vieux monde, et garder toutes ses forces pour chercher l’unique nécessaire et l’unique vie permanente et féconde.

En outre, je sais qu’il existe, de plusieurs côtés, un certain nombre d’hommes de cœur, dont la raison est développée, qui aiment, en effet, la justice et veulent se dévouer à son triomphe. J’ai voulu, en me faisant connaître à eux, non pas dans mes inconséquences ni dans mes fautes, dont je demande pardon à Dieu, mais dans l’intention droite et bonne qui, depuis ma jeunesse, a dirigé ma vie, j’ai voulu qu’aucun de ces hommes ne pût douter de mon point de départ et de mon but.

Qu’ils sachent bien que dans toutes ces questions, politiques, sociales, philosophiques ou religieuses, je suis aussi libre de préjugés et d’étroites et mauvaises passions que pourrait l’être un mort. C’est qu’en effet j’ai traversé la mort.

Et puis qu’ils sachent aussi que cette histoire, qui est la mienne, littéralement vraie dans chaque mot, est, à peu de chose près, celle de bien des milliers de prêtres en France et dans le monde entier. Seulement ces généreux et vénérés frères, presque tous, ont su mieux employer que moi le don de Dieu[47].

[47] Tout ce récit, de la plus exacte autobiographie, sa trouve dans les Souvenirs de ma jeunesse publiés après la mort du P. Gratry. (Note de l’Éditeur.)

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