‹ Les SourcesChapitre 48 sur 96 · III

III

Vous le voyez, l’unique moyen de donner au monde un élan, c’est de briser en votre cœur l’idole, l’idole de tous les temps et de tous les lieux, et de comprendre le premier mot du premier discours de Jésus: «Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté.»

Mais, pour parler précisément: qu’est-ce donc que la pauvreté?

La pauvreté, ce n’est pas la misère, ce n’est pas l’indigence, c’est la vie quotidienne conquise par le travail.

Ainsi définie, la pauvreté manifestement est chose sainte et sacrée: que tous nous devons respecter, estimer et chercher.

En effet, si Dieu notre Père bien-aimé, qui nous gouverne par sa Providence, nous avait mis, tels que nous sommes, dans un monde riche,--ce monde est pauvre, et Dieu fait homme a voulu être pauvre aussi;--s’il nous avait placés dans un monde opulent, évidemment nous étions tous perdus. Qu’eût été pour nous un tel monde, qui eût spontanément offert à nos besoins, à nos désirs, tout ce qu’ils demandaient? C’eût été un monde sans efforts, sans travail, sans courage, sans héroïsme et sans génie, sans rien de ce qui constitue l’homme, et encore moins l’enfant de Dieu. Il n’y aurait eu sur une terre ainsi faite ni hommes, ni fils de Dieu.

Donc notre Père nous a mis dans un monde vigoureux, dans une dure école, dans un monde pauvre, où son fils bien-aimé peut développer son âme, son cœur, son génie et son héroïsme.

Un monde sans lutte, sans obstacles, sans danger et sans mort, n’eût fait de nous qu’une race méprisable. Mais le monde où nous sommes fait des âmes fortes, qui ont l’effort, la constance, l’énergie, le courage et le dévouement, tout ce qui est beau, digne et glorieux.

Voilà la pauvreté: elle est la maîtresse du travail et de l’effort, la mère de toute vertu. Elle est l’institutrice du genre humain.

Or, il y a des hommes, ceux que l’Évangile nomme les riches, et dont il dit: Malheur aux riches! Il y a des hommes qui méprisent ces grands biens, et dont la vie est un perpétuel souci pour fuir la pauvreté, c’est-à-dire le travail, c’est-à-dire l’effort qui développe, le courage qui lutte, qui affronte le danger, et qui dompte l’obstacle.

L’homme a été placé sur cette terre pour la garder, la défendre et la cultiver. C’est évident.

Or, il y a des hommes qui s’abstiennent de ce travail et de ce combat.

Vous qui lisez ces lignes, vous qui êtes riches, qui n’avez jusqu’ici vécu que pour jouir, qui perdez votre vie dans l’immoralité, dans l’inutilité, je vous le demande, est-ce là le rôle que, définitivement et après réflexion, vous acceptez? Vous mettre, pour vous garantir, derrière la masse qui combat et qui meurt?

Mais je vous prie, lorsqu’il y a une guerre visible, avez-vous peur et fuyez-vous? Certes quand il y a du fer et du feu à braver, vous marchez devant les soldats sans qu’aucune conscription vous oblige. Vous êtes les premiers au danger, et vous trouveriez fort étrange qu’un soldat prétendît vous couvrir de son corps. Vous êtes braves, vous êtes généreux, vous êtes courageux, vous êtes nobles!

Mais alors pourquoi vous enfouir dans la honte, la désertion, la trahison, quand il s’agit de cette milice universelle et nécessaire, qui est la vie? Savez-vous donc ce que vous faites, vous qui tenez en main l’argent, c’est-à-dire l’arme ou l’instrument; vous qui avez, par cela même, entre les mains, la force de cent ou de mille hommes; qui, à vous seul, êtes une légion par l’or dont vous êtes armé? Voici ce que vous faites: pendant le combat même vous désertez, et alors vos frères sont vaincus. Les, chefs désertent, ceux qui sont bien armés s’en vont: alors la pauvreté qui était un ressort et une force, la pauvreté se transforme en misère, en faiblesse, en dénûment, en esclavage, et l’homme vaincu meurt par la faim.

O riches, comprenez-vous bien maintenant ce qu’est la pauvreté? Comprenez-vous enfin qu’elle est l’universel devoir, puisqu’elle est le travail, la lutte et l’effort quotidien? En ce sens, tout homme doit vouloir être pauvre et se faire pauvre, car c’est en ce sens qu’il est dit: «Malheur aux riches!» Comprenez-vous aussi ce qu’est en elle-même la richesse, et ce qu’est la propriété? Comprenez-vous que la propriété est le salaire de cent ou de mille ouvriers, donné d’avance à un chef de travail? Et ce chef de travail doit compte à Dieu de l’emploi des salaires, comme il doit compte, en outre, ainsi que tous les autres, de l’emploi de sa vie.

Et de ce point de vue, quand on prêche le mépris des richesses, ne pourrait-on aussi, et pour arriver au même but, prêcher l’estime, le respect de l’argent? Qu’est-ce donc que l’argent, et d’où vient-il? L’argent, c’est du travail accumulé, c’est du temps, c’est de la vie humaine, c’est du sang, des sueurs et des larmes. Voilà ce que vous tenez en vos mains. Qu’en ferez-vous?

Ne voyez-vous pas en ce point tout l’Évangile et tout le jugement de Dieu?

L’Évangile appelle riche, riche maudit, celui qui, tenant en sa main ce sang, ces larmes qui d’ordinaire ne sont pas les siennes, les prostitue, les répand pour jouir. L’Évangile appelle pauvre, pauvre d’esprit, celui qui, sachant ce qu’il tient en sa main, respecte ces biens sacrés, et ne les donne qu’au salut des hommes et au progrès du monde. Et je comprends alors que la morale, comme l’Évangile, se résume en une seule question: Que ferez-vous du sang de l’homme et de ses larmes? Consécration? Profanation?

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