‹ Les SourcesChapitre 53 sur 96 · V

V

Espérons, ô mon frère, que cette sérénité de regard qui voit ces choses va se joindre à votre zèle et à votre courage. L’homme et le monde, en s’élevant, marchent de la terreur à la confiance, en même temps que de l’aveuglement à la lumière. La lumière montre la beauté des choses que cachaient les ténèbres. Un des vices trop peu remarqués de la nature humaine, c’est l’esprit de blasphème, cet esprit qui dénigre, qui voit noir et qui parle noir. «Si vous avez la vie nouvelle, dit saint Paul aux chrétiens, déposez l’aigre levain de la vieille forme: colère, indignation, malignité, blasphème.» Oui, à mesure que l’homme se renouvelle en Dieu, le blasphème cesse et la reconnaissance vient avec la lumière. L’homme cesse de voir en noir ce jardin de la terre, de blasphémer la vie et son auteur. Peu à peu il découvre l’immense beauté des choses, et dans les biens présents la magnificence des promesses. Gardons-nous de nos impatiences idéales vers la perfection absolue, et du mépris des biens présents et relatifs. Que d’hommes se tuent corporellement par la recherche d’une santé parfaite, par le mépris et par la stagnation des forces suffisantes qu’ils ont, mais qu’ils n’emploient pas! Et, dans la vie des âmes, que d’âmes, au moment où Dieu les inspire, s’éloignent de Dieu, par je ne sais quelle froideur chagrine, sous prétexte d’indignité, en attendant un temps meilleur! Et quand on a perdu, dans l’ingrate inertie, ses forces d’âme ou de corps, on sent qu’alors, avant cette perte, on possédait la vie assez pour conquérir la vie plus abondante. Quant à moi, je sais, par une longue expérience, qu’un des plus grands obstacles de ma vie a été l’ignorance et le dédain du bien présent. On attend un présent meilleur pour l’exploiter, et ce présent meilleur ne peut venir que du présent réel et actuel que l’on délaisse et que l’on détruit. Et les méchants, par leur noir et sinistre esprit, et les bons, par leur impatience exaltée ou par leur inquiétude ingrate, conspirent dans ce dédain.

La vraie sagesse, dans la sérénité, voit autrement. Elle voit dans l’homme et dans le monde trois choses: des germes magnifiques, des lois qui développent les germes, et l’obstacle moral qui les arrête. Elle voit que, en tout, l’état du monde, des peuples et de chaque homme, d’ordinaire, est tout ce que comporte la vie morale qu’on a. Vous parlez d’esclavage! Êtes-vous capables de liberté? Soyez capables de liberté, et dites: Que la liberté soit; la liberté sera, et tout le reste ainsi.

Il n’y a donc pas lieu à la sombre violence qui brise et tue pour arriver à vivifier. Il n’y a pas lieu à détruire la société contemporaine pour la refaire sur un plan meilleur. Il n’y a pas lieu à ces risibles et impuissants efforts de génie fou, d’héroïsme effaré qu’on dépense à créer l’organisation sociale véritable. L’organisation sociale véritable, ô mon frère, bien avant que vous fussiez né, est, depuis l’origine, créée de Dieu et donnée de Dieu dans ses bases essentielles et dans les lois qui la développent; tout aussi bien que l’organisation de votre corps était créée de Dieu, dans le sein maternel, bien avant qu’il vous fût possible de le savoir et de le vouloir.

Encore une fois, comprenez-le. Ce qui se fait en nous et dans le monde, sans nous ou malgré nous, par la bonté de Dieu et par ses lois providentielles, est toujours beaucoup plus de la moitié de l’œuvre. Nous, nous avons à saisir, à comprendre, à suivre, à obéir et à continuer. Mais surtout,--là est notre grandeur et notre royauté,--nous avons à connaître et à vaincre, par la raison et par la liberté, et par d’héroïques entreprises, quand il le faut, l’obstacle, l’obstacle moral, qui s’interpose entre l’homme et les dons de Dieu.

Donc la morale, la morale absolue, nécessaire, évidente, la justice, en un mot; voilà, dans tous les ordres de choses, la sainte et simple condition de tout progrès et de tout bien.

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