Chapitre 15 M. et Mme Raspoutine
Quelques jours après les événements que nous venons de rapporter, nous pénétrons dans un appartement bourgeois de Gorokhovaia, une rue du centre de Petrograd.
Le quartir est modeste, mais tout garni de tapis précieux, d’icônes, de portraits, de cadeaux de Leurs Majestés. C’est l’appartement de Raspoutine.
Il a deux suisses solides qui gardent son antichambre, toujours pleine de visiteurs, de quémandeurs, de fidèles qui attendent là sa bonne volonté pendant des journées entières et s’en vont souvent sans avoir été reçus, malgré toutes les recommandations et les précieux pourboires.
Le paysan de la taïza sibérienne, le moujik de Prokrovsk (gouvernement de Tobolsk) est entouré d’une véritable cour, et c’est de Gorokhovaia, quand ce n’est pas de Tsarskoïe-Selo, où il s’installa parfois en maître, que partent tous les ordres, toutes les indications qui bouleversent la politique de l’empire.
Nous le trouvons dans sa salle à manger avec sa femme, qu’il a fait venir de son désert sibérien, ainsi que ses deux filles.
Mme Raspoutine est une grossière paysanne habillée maintenant comme une dame de la ville, avec des robes de soie, aux corsages couverts de bijoux, de pendeloques et de colliers d’or. Assise dans son fauteuil, près d’une fenêtre, dans sa salle à manger, elle passe son temps à regarder les voitures de luxe qui s’arrêtent devant sa porte et les couples princiers qui en descendent et qui se font introduire dans les bureaux ou dans le salon de son mari, quand celui-ci y consent. Le bureau de Raspoutine ! C’est tout juste si le saint homme sait lire et écrire. Son ignorance est admirable. Le matin même, il vient de se faire montrer une carte d’Europe que lui a apportée le général Ivanoff, car il désirait apprendre où se trouvait l’Allemagne par rapport à la Russie. Mais, en vérité, un prophète, un véritable homme de Dieu, a-t-il besoin d’en apprendre tant ?
Ne porte-t-il point toute science en lui ? Et Raspoutine ne l’a-t-il point prouvé ? C’est ce que pense Mme Raspoutine pendant que son mari et le « guérisseur du Tibet » ont une discussion qui agace fort la chère dame. Raspoutine est trop bon ! Que n’envoie-t-il promener, comme il convient, ce rebouteux de village qui voudrait en faire accroire à la ville et à la cour et qui ne serait rien sans Raspoutine !
Elle finit par se lever et par jeter à Badonaïew :
— Tu devrais te taire ! comment oses-tu ouvrir la bouche devant lui ?… Cet homme-là, c’est le Christ, entends-tu ?… Pour le tsar, il est le Christ ! Le tsar et la tsarine le saluent et s’inclinent devant lui, jusqu’à terre ! Et toi, tu oses lui parler, garçon !…
— Tais-toi, petite mère ! et va voir dans ta cuisine si j’y suis, grogne Raspoutine.
— Non ! c’est moi qui m’en irai, déclara le « guérisseur du Tibet », furieux ! et vous ne me verrez plus !…
Et il s’en alla.
— Bon voyage ! lui cria la petite mère.
— Vous entendrez parler de moi, cria encore Badonaïew, qui paraissait hors de lui.
— Tais-toi donc ! tais-toi donc ! gros âne de la taïza ! lui clama-t-elle encore… un fouet ne saurait briser une hache !
Quand ils furent seuls un instant, Raspoutine se tourna contre elle :
— Tu as tort ! grosse bête ! fit-il, j’ai besoin de Badonaïew.
— Tu n’as besoin de personne au monde ! Le Christ n’a besoin de personne. Tu ne vas pas t’imaginer peut-être que c’est lui qui guérit le tsarevitch !
— Non ! fit Raspoutine, c’est moi qui le guéris, mais c’est lui qui le rend malade !
— Eh bien ! c’est ce que je disais, ce guérisseur n’est bon qu’à rendre malade et toi tu guéris ! Tu vois bien que tu n’as plus besoin de lui ! Il t’en fait accroire ! Au fond, tout le monde t’en fait accroire. Si je n’étais pas là !… Tu ne connais pas ta sainteté, petit père ! Tu ne sais pas jusqu’où elle peut aller !… Il faut savoir ce que l’on est ou nous redeviendrons des petites gens et ce sera ta faute. N’as-tu pas toujours été satisfait de mes conseils ? C’est moi qui t’ai dit, là-bas, à Prokrovsk, quand nous étions si pauvres, de faire comme ce saint homme que tu as conduit en voiture dans un village voisin : « Deviens un saint homme comme lui et marche… tout le monde le croira et on s’arrachera tes miracles !… » Te l’ai-je dit ?… te l’ai-je dit ?
— Oui, petite mère !
— Et tu ne t’en es pas trouvé mal ?… Gricha… rappelle-toi quand nous étions si pauvres !… Mais la main de Dieu était sur toi !… Ça, il ne faut pas l’oublier !… Sans la main de Dieu et les belles dames, il n’y aurait rien eu de fait !… Viens que je te peigne, homme de Dieu ! Une tempête a passé dans tes cheveux… Que diraient ces dames qui sont au salon et t’attendent ?… Allons, approche un peu, petit père !…
Raspoutine soumit son épaisse toison huileuse aux soins empressés de sa femme. C’était son caprice à elle, de peigner cette belle tête d’homme… À part cela, elle le laissait tranquille, ne paraissant jamais dans ses exercices mystico-religieux et autres, bien trop rusée pour le gêner en quoi que ce soit dans sa carrière qui s’annonçait si bien et avait déjà réalisé de si belles espérances.
L’histoire de Raspoutine dépasse, en effet, tout ce que l’on peut imaginer, et il suffit d’en retracer rapidement les principales péripéties pour qu’il soit prouvé une fois de plus que l’imagination des romanciers est une bien pauvre chose à côté de certaines réalités de la vie.
Grégoire Raspoutine naquit en 1871, de la famille la plus misérable d’entre les plus pauvres de son village. Son père se nommait Éfim. On avait ajouté à son nom, pour lui constituer un état civil, le sobriquet de Raspoutine. Le hasard fait bien les choses ; Raspoutine voulait dire le dissolu, par altération du mot raspoutnik. Le fils allait pleinement justifier le sobriquet déjà mérité par le père. Et le triste sire en tira parti plus tard, quand, pour faire cesser les plaisanteries faciles auxquelles ce nom et la vie de débauche de son porteur donnaient trop facilement naissance, la tsarine lui fit décerner le nom de Novi, le Nouveau. Il le refusa pour garder l’ancien, dont il était orgueilleux.
Le jeune Grégoire enfreignit à ce point la morale pourtant relâchée de ses semblables que le tribunal des paysans de Prokrovsk lui fit administrer le fouet, à plus d’une reprise, pour des délits commis au préjudice de ses voisins, de connivence avec deux compagnons de prédilection, le jardinier Barnabé et Spriatchef.
Un jour, Grégoire eut à conduire en voiture, dans un village voisin, un prêtre qui jouissait, parmi les paysans, d’une grande réputation. Cet homme de bien crut pouvoir convertir Raspoutine, et celui-ci sembla se prêter à cette honorable et difficile besogne ; la vérité était qu’il avait compris, de concert avec sa femme, le parti à tirer de l’exploitation des simples d’esprit, en affectant les mœurs d’un cénobite et en prêchant la bonne parole.
Il acquit tout de suite un ascendant marqué sur les femmes et compta bientôt de nombreuses Madeleines auxquelles il inculqua son étrange évangile.
Il y eut des plaintes, mais elles ne nuirent point au novateur, au contraire. L’autorité ecclésiastique prescrivit même au clergé du lieu d’instruire Grégoire. Sa réputation faisait tache d’huile ; on venait à lui de fort loin pour baiser son caftan, se faire soigner. Il guérissait. Des dames de Tobolsk se joignaient aux naïves paysannes.
Raspoutine devint ambitieux. Le supérieur du couvent de Verkotourié, où il avait fait un court séjour, l’ayant muni d’une lettre pour le père Jean de Cronstadt, autre guérisseur fort à la mode à cette époque, il partit pour la capitale.
Le père Jean l’accueillit fort bien et le présenta à plusieurs prélats qui se laissèrent séduire par la piété du saint homme, lequel ne parlait que par paraboles ; et il l’introduisit dans la maison la plus difficilement accessible de Pétersbourg, celle de la comtesse Ignatief, salon des princes de l’Église et des dévots, de hauts fonctionnaires civils et de grands chefs militaires, ou, sous prétexte de religion, on s’adonnait fort activement à la politique.
Raspoutine devint bientôt l’oracle de ce cercle ; le paysan débauché, tartufe ignare, fut décrété truchement du Seigneur ; on le sacra voyant, intercesseur, prophète, parcelle de la divinité.
Il devenait célèbre, d’une célébrité dont les échos parvinrent à Tsarskoïe-Selo, par la bouche d’une des premières conquises, nous avons nommé notre déjà vieille connaissance, la comtesse Wyronzew.
Nous connaissons la suite. Ce que l’on a peine à imaginer, c’est la réelle puissance de cet homme qui tint tête au saint-synode lui-même et fit nommer évêque ce Barnabé, le compagnon des mauvais jours de son enfance, le petit jardinier avec qui il allait jadis voler des chevaux.
Est-il besoin de dire que l’on affluait chez le compère ? Il tondait ses brebis avec un entrain que rien ne pouvait lasser… C’est par l’or que le parti allemand, si puissant alors à Petrograd, finit par se l’attacher ; les liens de dévotion mystique qui le rattachaient déjà à la tsarine avaient commencé cette facile opération.
Un mot de lui bouleversait les ministères et la politique extérieure. On bouda le Japon, un moment à la cour, parce que le grotesque conseiller avait dit, en voyant sortir l’ambassadeur du cabinet du tsar, qui venait de le recevoir en audience :
— Méfions-nous de ces diables !
Raspoutine alla jusqu’au quartier général. Et il s’adressa au grand-duc Nicolas pour le persuader de faire cesser la guerre. Bien qu’il sût mieux que personne tout le crédit dont jouissait Raspoutine, le grand-duc eut le beau courage de le renvoyer du quartier général, où l’intrigant s’était rendu, poussé par ceux dont il était le perroquet.
Rentrons maintenant dans la salle à manger de Raspoutine. La sœur de Barnabé, dont il avait fait sa secrétaire, entra en coup de vent ; c’était une vieille sèche demoiselle qui tenait à jour la comptabilité du prophète et prenait à son intention toutes notes sur tous les gens qui fréquentaient la maison.
La sœur de Barnabé, cet après-midi-là, était dans un grand émoi. Elle jeta en entrant :
— Gricha ! En voilà bien d’une autre !… L’affaire du saint métropolite ne marche pas du tout ! Le saint-synode ne veut rien entendre !… Du reste, mon frère qui vient de me téléphoner sera ici dans un instant !…
Raspoutine cracha et dit :
— Le saint-synode, je le mettrai dans mes bottes, dans mes bottes. Téléphone cela à ton frère de ma part !
— Tu le lui diras, il arrive !
Une porte s’ouvrit, et Barnabé, son ancien camarade, qui avait partagé ses jeux de gamin avec Spriatchef et dont il avait fait une espèce de garde du corps, entra en disant que la comtesse de Wyronzew arrivait de Tsarskoïe-Selo et demandait à être reçue tout de suite. Le gaspadine Manus demandait aussi à le voir sans retard.
— Fais attendre la Wyronzew, commanda Raspoutine. Elle m’embête ! Ils m’embêtent tous à Tsarskoïe-Selo.
— Elle dit que tu seras content.
— Fais entrer Manus.
— Tu vas recevoir Manus avant la comtesse ? Tu deviens fou, Gricha ! proclama Mme Raspoutine. Elle doit avoir quelque chose de très important à te dire ! Ton Manus nous ennuie. Il veut être Excellence. A-t-on jamais vu ? Excellence ! Son Excellence monsieur Manus ! Excellence ! J’en rirai jusqu’au tombeau. Un maître chanteur. Un spéculateur. Un nouveau riche ! Excellence ! Il ne sait même pas monter à cheval. Tu l’as vu aux îles ? Un chien. Il monte comme un chien savant. Un vrai chien sur une palissade ! Voilà comme il monte à cheval, ton Manus ! Et ça veut être Excellence ! Qu’est-ce qu’il a versé ?
— Cinquante mille roubles, répondit la sœur de Barnabé.
— Eh bien ! mon cher petit Spriatchef, va lui dire qu’il en apporte cinquante mille autres, et il sera Excellence. Va, mon bon petit ami.
Spriatchef sortit et revint presque aussitôt en annonçant que l’autre était parti chercher les cinquante mille roubles.
— Il le peut, il est riche.
— Puis-je faire entrer la comtesse ?
— Fais-la entrer dans mon bureau.
— Ton bureau est plein, Gricha. On ne pourrait pas y mettre une épingle, et puis la comtesse demande à être reçue seule. Elle dit que tu seras content.
— Fais-la entrer ici, commanda Mme Raspoutine.
— Elle a dû te donner un solide pourboire, dit Gricha à Spriatchef.
Celui-ci sourit et ouvrit la main ; il y avait un billet de cent roubles dedans.
La comtesse entra et baisa son saint homme sur les lèvres, dévotement, comme on baise une icône. La présence de MmeRaspoutine ne la gênait pas. C’est comme si elle n’avait pas été là.
— Gricha, j’ai de bonnes nouvelles. Tu vas t’installer à Tsarskoïe-Selo, petit père, et tu seras comme chez toi. Tu seras le maître, cette fois.
— Nous verrons cela ! fit-il. S’il me repousse encore, Dieu l’abandonnera.
— Tu sais qu’il ne fait pas toujours ce qu’il veut. Ni elle non plus !
— Ne me parle pas d’elle ; ne me parle pas d’elle.
Depuis que la comtesse était entrée, ses mains jouaient avec un petit paquet. Tous les yeux étaient sur ce petit paquet.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Mme Raspoutine, qui était au bout de sa curiosité.
— Gricha, dit la comtesse, c’est un présent de Sa Majesté.
— Voyons cela, voyons cela, fit la femme en agitant ses doigts impatients.
La Wyronzev reprit :
— C’est un présent de la tsarine. Sa Majesté a passé une partie de la nuit pour que je puisse te l’apporter aujourd’hui. L’impératrice tient à ce que tu revêtes ce qu’elle a cousu de ses mains, dès demain matin, après ta sainte communion !
Raspoutine prit le paquet des mains de la comtesse et le défit : c’était une chemise de soie bleue, chemise russe comme il avait l’habitude d’en mettre, flottante sur un pantalon très large qu’il rentrait dans ses bottes vernies à soufflets.
— Nous verrons cela après ! fit-il d’un air dépité.
Et il jeta le présent sur un meuble.
La chemise glissa à terre et personne ne se baissa pour la ramasser.
— Gricha, tu n’es pas raisonnable, exprima doucement la comtesse. Si ta mamka (ainsi Raspoutine appelait-il l’impératrice) apprenait cela, elle pleurerait. Mais sois tranquille, je ne le lui dirai point.
— Tu peux le lui dire ! Ça m’est bien égal !
— Tu ne sais pas comme elle t’aime ! comme elle travaille pour toi en ce moment ! Le ministère va être remanié de fond en comble… Quand nous aurons nos ministres, rien que nos ministres, nous ferons ce que nous voudrons !
— C’est malheureux que je ne sache pas assez lire et écrire pour être ministre moi-même ! dit Raspoutine. Sans quoi tout marcherait bien !
— Tu es plus que ministre ! Tu es plus que tout ! Tu es l’homme de Dieu !
— On dit ça ! Mais on commet tout le temps le péché en ne m’obéissant pas ! Le monde ne peut pas être sauvé de cette façon-là, c’est clair ! C’est bien connu ! Tout le monde est d’accord et tout le monde commet le péché ! Où en est l’affaire Protopopof ?
— Elle n’est pas encore assez avancée, Gricha ! Il faut être patient !
— Enfin, est-ce qu’elle a parlé au tsar ?
— Oui ! oui ! elle l’a dit au tsar et elle lui a dit aussi que tu avais eu une vision et qu’il fallait nommer Protopopof. Il sera ministre, c’est sûr, mais il faut attendre encore quelque temps.
— Tu ne me dis pas ce que le tsar a répondu lorsqu’elle lui en a parlé.
— Gricha, le tsar n’était pas assez préparé !
— Je t’ordonne de me le dire, et ne mens pas.
— Eh bien, il a paru étonné. Il a dit que ça ne ferait pas un très bon ministre…
— Mais enfin ! tu lui as dit que j’avais eu une vision ?
— Mais oui ! et cela l’a fait subitement réfléchir… ne crains rien, tout n’est pas perdu pour Protopopof, rassure-toi, Gricha…
Mais Gricha était furieux et c’est dans cet état qu’il pénétra dans le salon, où une douzaine de grandes dames l’attendaient avec une impatience fébrile.
Il jeta un coup d’œil circulaire et constata qu’il les connaissait toutes, depuis longtemps. Cela n’était point fait pour calmer sa mauvaise humeur. Il gronda :
— Malheur à celui qui ne reconnaît pas l’homme du Seigneur ! Dieu se vengera en le frappant dans ce qu’il a de plus cher !
Et, avant même qu’elles eussent pu ouvrir la bouche, il ordonna à la princesse Khirkof (comme il eût parlé à un laquais) de téléphoner à Protopopof de venir chez lui, immédiatement.
La princesse, enchantée d’être utile à l’homme du Seigneur, courut au téléphone qui se trouvait dans le bureau.
Ce après quoi, il daigna écouter les histoires de ces dames et accepta l’invitation à dîner de la princesse Khirkof, invitation qui était restée en suspens depuis huit jours, ce qui mettait la princesse « à l’agonie », pour nous servir de son expression.
— Hélène Kouliguine viendra danser le ballet de la Rose avec Balinsky… tu seras content, Gricha !… et je te présenterai ma fille, que tu ne connais pas !…
Il désirait beaucoup connaître cette jeune personne qui venait d’arriver à Petrograd. Elle se trouvait, depuis le commencement de la guerre, chez ses grands-parents, dans le Midi de la France, et elle avait fait le voyage en toute hâte, sur l’ordre de son oncle, le prince général Rostopof, grand maître des cérémonies, qui avait arrangé le futur mariage de sa nièce et du grand-duc Ivan. Le prince général possédait une des plus grosses fortunes de la Russie, et il avait promis comme dot à Agathe Anthonovna toutes ses propriétés de la province de Kazan et ses mines de l’Oural si elle faisait entrer un Romanof dans sa famille.
Il avait promis, en outre, à la mère du grand-duc, à Nadiijda Mikhaëlovna, ses terrains pétrolifères de Bakou qui n’étaient pas encore en exploitation et qui représentaient, à eux seuls, une somme immense. Le prince général gardait pour lui ses puits de Balakani, qui lui fournissaient deux millions de roubles de revenus. Enfin, le prince Khirkof, père de la mariée, aurait, pour sa part et pour redorer son blason très déteint, toutes ses maisons de Perm et ses terres de la province environnante.
On voit qu’un pareil mariage était la fortune pour tout le monde. Aussi l’empereur y était-il extrêmement favorable.
Le malheur était que le grand-duc y était absolument opposé, et l’on se demandait pourquoi, car Agathe était charmante.
Le tsar avait déclaré que si Ivan ne s’inclinait pas, il l’enverrait en exil en Perse, auprès du général Polctzof.
Les choses en étaient là quand éclata le drame qui a ouvert ce récit. En ce n’est pas un des moindres sujets d’étonnement et de réflexion que cette rage mortelle qui avait, un moment, transformé nos très politiques Ténébreuses en furies, capables d’anéantir un aussi riche projet en vouant au trépas un jeune homme qui les avait offensées. La ruée diabolique de la mère elle-même, de cette grande-duchesse dont les désordres avaient toujours été jusqu’alors habilement calculés, était une marque définitive de la puissance de Raspoutine. Leur dieu avait été insulté. Et sous l’influence de cette étrange messe de repentir, enivrées qu’elles étaient par leurs rites monstrueux et les pernicieux parfums dont elles exaltaient leur délire, elles l’eussent certainement vengé sur le corps pantelant du grand-duc Ivan comme elles l’avaient fait sur celui de ce pauvre Serge Ivanovitch !
Toutefois, il est bon de dire que, parmi les poursuivants, ne se trouvait pas la princesse Khirkof. Sa première impulsion l’avait fait courir comme les autres après le grand-duc sacrilège, mais la vision du mariage de sa fille manqué l’avait soudain rendue à la raison, et elle était restée dans l’ombre de l’Ermitage, écoutant, anxieuse, les bruits qui lui parvenaient de temps à autre et qui la faisaient trembler d’inquiétude. Enfin, elle eut la joie d’apprendre que le grand-duc Ivan avait échappé à toutes les recherches.
Cette joie, du reste, fut partagée dès le lendemain par la grande-duchesse elle-même, revenue elle aussi à des sentiments plus pratiques et plus matériels, et il fut reparlé de la grande affaire ; du mariage que l’on devait réussir à tout prix.
Seulement, si elles savaient où était maintenant Serge Ivanovitch, elles ignoraient ce qu’était devenu Ivan, et elles résolurent de tout faire pour le retrouver.
Elles comptaient sur Gounsowsky pour cela, mais elles apprirent bientôt que Gounsowsky, lui aussi, avait disparu.
Elles avaient fait nommer à sa place, par intérim, un ami de Raspoutine,~~un nommé Grap, tchinovnick de la dernière catégorie policière, mais qui était propre à toutes les besognes et qui s’était attelé particulièrement à celle de retrouver le grand-duc, ne tenant pas du tout à retrouver Gounsowsky.
On l’annonça. C’était un petit homme aussi sec que Gounsowsky était bouffi de mauvaise graisse. Il avait un tic, il faisait le sourd, alors qu’il entendait très bien, arrivant ainsi à faire répéter les phrases qu’il emmagasinait textuellement dans sa prodigieuse mémoire et se donnait ainsi le temps de réfléchir à ses propres réponses.
Il possédait deux qualités fort appréciables dans son métier : il était absolument discret et savait faire croire qu’il avait oublié les services rendus.
Il y eut un conciliabule entre Grap, dès son entrée, et la princesse Khirkof, à laquelle vint se joindre la Wyronzew.
— Je crois que je suis sur une bonne piste, dit-il. Son Altesse avait une amourette en ville. J’ai découvert cela en recherchant une jeune Française qui, elle aussi, a disparu et qui intéresse fort un de nos chers seigneurs.
— Qui ? qui ? demanda la Wyronzew.
— J’ai oublié son nom, répondit en souriant le policier.
— Oh ! ma chère, si vous croyez tirer quelque chose de Grap, il n’y a rien à faire. Laissez-le dire ce qu’il veut et faisons-en notre profit. Nous vous écoutons, Grap.
L’autre reprit :
— Le grand-duc aimait cette jeune personne, il lui rendait des visites, déguisé en étudiant, sous le nom de Pierre Féodorovitch. La jeune fille a disparu le même jour, presque à la même heure que le grand-duc. À mon avis, ils sont partis ensemble. C’est une femme, dont on n’a pu voir le visage, qui est venue chercher la Française, laquelle habitait un petit appartement sur le canal Catherine. Cette femme a parlé à l’homme de la police chargé de surveiller la Française pour le compte du seigneur en question, et elle a réussi à faire lever la surveillance.
— Mais on peut savoir qui est cette femme par l’homme de la police !
— L’homme de la police ne dira rien. Il est mort. On a retrouvé son cadavre dans la Néva, pas bien loin du pont Troïtsky.
— Quelle étrange histoire ! exprima la Wyronzew.
— Et quelle conclusion tirez-vous de là ? demanda la princesse Khirkof.
— Je conclus assurément que la fuite du grand-duc et de la jeune personne a été protégée par quelqu’un qui dispose de certains moyens… et qui ne recule devant aucun…
— Eh bien ! fit tout à coup la princesse… ce que vous me racontez là, mon cher Grap, ne m’ennuie pas du tout… Du moment que c’est une amourette, il n’y a rien de perdu !… Le grand-duc est tout de premier mouvement… et tant mieux qu’ils soient partis ensemble… il s’en lassera plus vite… et il nous reviendra !… Maintenant, je comprends bien des choses… Quand le grand-duc ne sera plus amoureux, il fera ce que nous voudrons avec l’aide de Dieu, de sa mère et du tsar !… Je ne lui donne pas quinze jours pour qu’il vienne faire sa cour à Agathe…
— Je vous le souhaite ! fit la Wyronzew. En attendant, Grap, je vous prie de pousser vos recherches le plus activement possible.
Comme il allait prendre congé, il s’arrêta pour dire :
— Ah ! à propos, il est absolument démontré que le capitaine Serge Ivanovitch mourut d’un accident. Il s’est noyé dans une promenade qu’il faisait au grand palais.
— Pauvre garçon ! fit la Wyronzew. Mais alors ? et cette pierre que l’on aurait trouvée attachée à ses pieds ?
— C’est un dvornick qui avait rêvé. Il n’y a jamais eu de pierre, jamais, c’est prouvé !…
— Mais ce dvornick mériterait qu’on le pende !…
— C’est fait, dit Grap.
Et il s’en alla en saluant ces dames jusqu’à terre, mais avec une certaine dignité qui avait été ignorée toute sa vie de cette boule de Gounsowsky.
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