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Chapitre 16 Une soirée chez le prince Khirkof

La réunion fut particulièrement brillante, ce soir-là, chez les Khirkof.
Dans leur hôtel de la rue des Grandes-Écuries, la haute société de Petrograd semblait tout entière s’être donné rendez-vous. C’est que cette réunion offrait deux attractions hors ligne : Raspoutine au dîner et, après le dîner, la Kouliguine et Balinsky qui devaient danser le ballet de la Rose.

C’est à l’heure où les invités se pressent autour de ces délicieux hors-d’œuvre qu’on ne connaît qu’en Russie et font, debout, un premier véritable repas avant d’aller s’asseoir dans la salle à manger devant leur potage, que nous retrouvons quelques-uns des principaux personnages de cette histoire.

Princes et princesses, généraux, hauts fonctionnaires se racontent mille potins de la cour et de la ville, parlent aussi quelquefois de la guerre (le moins possible) et, la bouche pleine, expriment leur admiration pour la belle mine de la jeune princesse, arrivée l’avant-veille du Midi de la France aux fins de se marier avec le grand-duc Ivan.

Tout le monde sait maintenant que le grand-duc a disparu, ne voulant pas entendre parler de ce mariage ; aussi chacun trouve-t-il l’aventure plus piquante.

Les uns se réjouissent (il y a toujours de méchants amis) de la déconvenue de Khirkof et de la tête furieuse du vieux général Rostopof, l’oncle, qui est d’une humeur de chien.

Les autres trouvent que c’est un beau coup d’audace de la part de Khirkof de donner ce somptueux dîner au moment même où le bruit court qu’ils sont ruinés par la rupture des projets de mariage.

Au fait, la princesse Khirkof elle-même est rayonnante et sa fille est d’une gaieté charmante.

Agathe Anthonovna est blonde comme les blés dorés de l’Ukraine et fraîche comme une fraise mûrie à l’ombre. Elle a de beaux yeux pleins de malice et s’entretient depuis un instant avec un de ses anciens petits camarades d’enfance, Alexandre Nikitisch, qu’elle n’avait pas vu depuis des années.

Ils ont le temps de se rappeler de doux souvenirs. Raspoutine n’est pas encore arrivé et, certes, on ne passera pas dans la salle à manger, tant qu’il ne sera pas là.

Mais bientôt, le fils du comte Schomberg les rejoignait. Il paraissait fort joyeux. Sa mine était tout éclatante et ses yeux brillants. C’était un très joli jeune officier de hussards de la garde, très brillant cavalier. On le savait amoureux fou de la Kouliguine.

— Je parie que tu as vu Hélène, pour nous montrer tant d’allégresse ! lui dit Alexandre Nikitisch…

— Ce n’est pas un secret !… Je sors, en effet, de chez elle !… Ah ! mon cher ! quelle femme !… Vous ne l’avez pas encore vue danser, mademoiselle ? Vous allez la voir ce soir ! Ce qu’elle fait est admirable !… Et quelles jambes !… les plus belles jambes de Petrograd ! »

— Peste, quel enthousiasme ! remarqua Agathe en riant de tout son cœur.

— Nicolas est très amoureux, exprima Alexandre… et il a bien raison ! il n’y a que cela de vrai au monde !

Et il regarda Agathe avec mélancolie. Celle-ci haussa les épaules.

— N’est-ce pas vous, demanda-t-elle à Nicolas, qui avez été chargé par ma mère de tous les soins à donner au spectacle ?

— Certes ! et je me vante que ce sera parfait, La Kouliguine a été si aimable !… Elle a accepté tout de suite mes combinaisons… Mais je vous quitte, j’ai tant à faire ! Vous m’excusez ?… il faut que j’aille jeter un coup d’œil au théâtre avant le dîner…

— Dites-moi, Alexandre Nikitisch, fit Agathe quand le jeune homme se fut éloigné, dites-moi… est-ce que mon père est toujours…

Elle n’acheva pas ; du reste, l’autre la renseignait déjà :

— Oui, le prince Khirkof est toujours avec la Kouliguine… plus que jamais !

— Excusez-moi, fit Agathe ; vous savez, moi, j’arrive de France, je ne suis plus au courant. Dites donc, c’est vrai qu’elle nous a ruinés ?

— On le dit !… Mais qu’est-ce que ça vous fait ? Quand on a le prince Rostopof dans sa famille !…

— Et ma mère consent à recevoir cette fille chez elle ?…

— Comment ! si elle y consent ! mais c’est elle qui l’a priée de venir…

— C’est incroyable !… Je ne comprends plus rien à tout cela !… tout cela me paraît un rêve, un mauvais rêve !…

— La Kouliguine a plus de succès que jamais !… Vous ne savez pas qui est le rival de votre père, en dehors de Schomberg fils ?

— Ma foi non !

— Eh bien, mais c’est Schomberg père !

— Non !

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire !…

— Il n’est donc plus avec la princesse Karamachef ?… Vous devez en savoir quelque chose, vous que l’on dit au dernier bien avec cette magnifique personne ?…

— À ce qu’il paraît qu’il lui a fait de très beaux adieux… Elle ne porte plus de bijoux faux… On dit qu’elle a retiré tous ses bijoux de chez la Katharina… Tenez, regardez-la… on dirait une châsse… Vous savez qu’elle est très bête… quoi qu’on dise…

Dans un groupe, la Karamachef éblouissait toutes les dames qui l’entouraient par la splendeur étincelante de ses bijoux.

— Si je vous disais, Alexandre Nikitisch, que toutes ces histoires me rendent très triste…

— Je le vois bien, vous vous forcez pour rire, pour paraître insouciante… je le vois bien…

— Je regrette la France… le Midi…

— Vous avez dû être contente d’apprendre que vous alliez vous marier avec le grand-duc Ivan ?

— Moi ? j’ai pleuré !… Je ne le connais pas !… Et puis je ne tiens pas du tout à me marier, moi !… Quand je vois ce qui se passe ici, ça me donne le frisson !…

— Pensiez-vous à moi quelquefois ?

— Quelquefois, oui… mais pas souvent ! Vous ne valez pas mieux que les autres !

— Vous n’en savez rien, Agathe Anthonovna… Moi aussi, je suis las de cette triste vie… Non ! non ! je vous jure que tout cela ne m’amuse guère…

— Je ne vous crois pas… Alors c’est faux ce que l’on m’a dit de vous, à propos de la princesse Karamachef ?…

— Bah ! nous avons flirté une semaine, et puis elle est trop bête… Vous ne me voyez pas aller sur les brisées du vieux Schomberg…

— Mais puisqu’il l’a lâchée et qu’il ne pense plus qu’à la Kouliguine !… Allons ! vous voyez bien qu’elle vous regarde !… Elle vous attend !…

— Agathe, Agathe, vous me faites une peine… Il faut tout de même que j’aille la saluer. Vous permettez ?

Et il y alla.

Agathe haussa les épaules, poussa un soupir et se mêla à un groupe de jeunes filles pour échapper à son oncle, le général prince Rostopof qui, la mine furieuse, comme toujours, cherchait ; penché sur la table, un compotier de concombres à la crème dont il était très friand.

Ce vieillard bilieux, qui avait fait la guerre de 1878 et s’était illustré à Plevna, avait deux passions effrénées : la soif des honneurs et celle des richesses. La première l’emportait sur l’autre, non sans combat… et il devait avoir à souffrir horriblement de la lutte acharnée de son avarice et de son orgueil. Cependant, la question de voir sa nièce grande-duchesse et de pouvoir dire à un Romanof « mon neveu », l’avait emporté sur tout le reste et il avait consenti avec une joie sauvage à se dépouiller ; mais il ne décolérait pas. Quand le projet de mariage marchait bien, c’était l’avare qui était furibond ; quand le mariage paraissait à vau-l’eau, comme c’était le cas à cette heure, c’était le boyard orgueilleux qui voyait rouge !…

Si on l’avait écouté, il n’eût point paru au dîner : mais la princesse Khirkof l’avait amené de force, lui affirmant que rien n’était perdu.

— Ce serait d’autant plus regrettable, avait dit la princesse, que Raspoutine nous est acquis, s’intéresse personnellement à ce mariage, et m’a déclaré qu’il en répondait sur les saintes icônes.

— C’est un ignoble farceur !… je vais venir !… ne serait-ce que pour lui dire ce que je pense de sa politique allemande !

Le prince se vantait et il avait eu grand soin, du reste, de faire sa cour à Raspoutine, et cela depuis longtemps, comme bien d’autres qui avaient deviné ce qu’il y avait de bienfaits en puissance dans la protection de l’homme de Dieu.

Tout de même, comme il était l’un des plus puissants du comité secret de l’Archange Saint-Michel, association de vieux boyards qui comptait ce qu’il y avait de plus réactionnaire et de plus exclusivement slave en Russie, et qui agissait, elle aussi, par le terrorisme et le crime politique en liaison avec les Cent Noirs, il ne put s’empêcher quand il eut trouvé ses concombres et le prince Khirkof de sortir devant celui-ci sa bile antiboche :

— Il n’y a que des Boches, ici ! lui cria-t-il, la bouche pleine. Je te voyais tout à l’heure causer avec Schomberg. C’est le plus boche de tous et l’âme damnée du kaiser ! Tu avais l’air de le caresser comme ton petit chien favori. Où veux-tu en venir avec eux ? Ils nous ont envahis de toutes les façons possibles ! Ils se sont installés en maîtres chez nous, nous ont inondés d’ouvriers, de fabricants, de marchands, de journalistes (ah ! les journalistes ! pourquoi les journalistes ? Si je pouvais tous les faire pendre !) Toute l’administration reçoit son mot d’ordre de Berlin. Sturmer est leur homme. Soukhomlinoff faisait leurs affaires au ministère de la Guerre, et Schomberg ne fait rien sans avoir reçu un mot de la Wilhelmstrasse.

« Ça ne leur suffit pas encore ! Ils nous prennent nos femmes. Ton Schomberg a eu la Karamachef, et ça n’est pas tout. Il te prendra ta maîtresse. Tu verras ce que je te dis : la Kouliguine n’a déjà plus rien à lui refuser !

— Taisez-vous ! taisez-vous, je vous prie. Vladimir Ileitch ! ne répète pas une chose pareille. Je le tuerais. C’est pourtant un vieil ami. Je le tuerais comme un chien.

— C’est ce que tu aurais de mieux à faire, ça en ferait toujours un de moins.

Le prince Khirkof ne l’écoutait plus. Il regardait Schomberg, qui n’était pas loin de lui, il le voyait d’un œil nouveau et plein de haine. Cependant il ne pouvait croire que ce vieil ami voulait lui prendre la Kouliguine. Non, il ne le pouvait pas !

Pendant ce temps, le Schomberg ne se doutait de rien et faisait, à son habitude, le gracieux auprès des dames. C’était un gros homme à l’aspect apoplectique, plutôt bon que méchant, et un ami sûr, en dehors de la politique et de l’amour. Il était lettré, intelligent, possédait l’esprit banal des salons. Sa conversation était pleine d’anecdotes croustillantes, ce qui expliquait ses succès auprès des dames, malgré sa corpulence et une grosse verrue couronnée de poils qui lui avait poussé au beau milieu du nez.

Dans le moment, Khirkof pensait que l’histoire que venait de lui raconter cette vieille ganache de Rostopof pouvait bien ne pas être, après tout, dénuée de fondement. Depuis quelque temps, on voyait beaucoup le Schomberg dans les coulisses du théâtre Marie ; il se rappelait même l’avoir rencontré dans la loge de l’artiste, une quinzaine de jours auparavant, et il s’imagina aussitôt avoir reçu de leur attitude une impression assez désagréable.

Khirkof brûlait pour la Kouliguine d’un feu inextinguible, peut-être même à cause justement que celle-ci ne lui permettait guère d’épuiser sa flamme. Chaque fois qu’il voulait l’avoir à souper, c’était le diable.

Comme il arrive souvent, cette difficulté qu’il avait de se prouver à lui-même qu’il était réellement le protecteur heureux de cette belle et illustre créature, l’avait enragé d’amour.

— Chaque fois, avait-il confié justement à Schomberg, chaque fois que je veux être aimable, je suis obligé de recommencer sa conquête comme si rien n’était fait : c’est tout de même extraordinaire.

Et il se rappelait maintenant très bien que Schomberg lui avait répondu :

— C’est parce que tu n’es pas amusant !… Mon vieux, avec les femmes, il faut être amusant !… Tu lui fais tout le temps des déclarations ! Elle s’en moque pas mal !… mais fais-la rigoler et tu verras !…

Et, ma foi, c’était vrai qu’il la faisait rire, lui ! avec toutes ses blagues stupides !…

Et Khirkof serra les poings de rage, mais il prit la mine la plus galante d’homme du monde pour s’avancer vers la comtesse Nératof, qui venait d’entrer avec son mari. Ils étaient très en retard. Le comte s’excusa.

— Oh ! Raspoutine n’est pas encore arrivé…

— C’est vrai qu’il va venir, ce surhomme ? fit la comtesse… je vous avouerai que je suis très curieuse de le voir… de loin !… Je vous en prie, ne me mettez pas à côté de lui… à ce qu’il paraît qu’il se conduit très mal avec les dames !…

Et elle sourit joliment en regardant tout le monde autour d’elle, à travers son face-à-main, car elle était étonnamment myope avec les plus beaux yeux du monde.

La comtesse Nératof, dont nous avons déjà eu l’occasion de parler à propos de Prisca, pour laquelle cette grande dame s’était toujours montrée « parfaite », la comtesse Nératof avait été extrêmement belle et était encore très élégante. Elle demeurait l’oracle de la mode à Petrograd. C’était certainement la femme la plus agréable de la haute société. Elle avait été l’Égérie de plusieurs personnages politiques.

Tous les hommes qui avaient fréquenté son salon s’étaient disputé de plus grandes faveurs, mais avaient dû se contenter de ses bons conseils. Aussi étaient-ils restés tous ses amis. C’était aussi une mère admirable. Elle s’occupait de ses enfants.

Le comte Nératof était un petit homme à la figure épanouie, à la conversation nourrie et recherchée. Il raisonnait bien et juste, jugeant avec impartialité les événements humains. Le malheur était que cet homme, habile en tout et qui était d’une si agréable société, cachait des passions terribles. Il possédait à Kaméni-Ostrow, de l’autre côté de la Néva, une « petite maison » dont on parlait à Petrograd comme d’un véritable « parc aux cerfs ».

La comtesse Nératof avait à peine fini de parler qu’un grand mouvement se produisit dans l’assemblée. C’était Raspoutine qui arrivait. Aussitôt, les doubles portes de l’immense salle à manger furent ouvertes, et ce fut un véritable cortège qui y pénétra comme pour une cérémonie sacerdotale.

Raspoutine s’avançait au milieu de ses apôtres femmes, qui n’eurent point cédé leur place, même au roi de Prusse. Elles étaient toutes habillées avec cette somptuosité, cette magnificence, qui remplaçait presque toujours à Pétersbourg la véritable élégance. Leurs fronts altiers, que couronnaient de précieux joyaux de famille, témoignaient de leur haute naissance, leurs yeux rayonnaient d’une lumière sainte, leurs regards cherchaient les regards du dieu.

Elles étaient presque toutes là, les plus notoires des Ténébreuses. Tous les invités les connaissaient, et elles les connaissaient tous, mais elles ne voyaient que lui, qui s’avançait avec un grand bruit de bottes dans son caftan de soie éclatante.

Lui regardait partout, de ses grands yeux qu’il allumait à volonté de leur flamme mystique, et il promenait cette flamme autour de lui pour en constater une fois de plus la puissance, et, de fait, les fronts s’inclinaient ; hommes et femmes saluaient comme au passage du saint sacrement.

Le général Rostopof, lui-même, fut le premier à courber sa belle tête chevelue sur sa poitrine couverte de décorations, cependant qu’il sacrait comme un cosaque dans sa grande barbe.

Un murmure d’étonnement accueillit la figure d’extase de Natacha Iveracheguine qui fermait le cortège officiel, derrière lequel tous les autres invités se précipitèrent comme une foule à la procession après le passage du clergé.

La maîtresse de la maison conduisit à reculons le saint homme à la place d’honneur, au centre de l’immense table, et comme le saint homme avait faim, il se mit à manger tout de suite, avec ses doigts.

Jamais il ne voulut manger autrement. Il goûtait un plaisir secret à imposer sa bestialité dans toute sa manifestation aux êtres les plus délicats.

Il avait exigé à l’avance qu’il eût pour voisines deux jolies femmes désignées par lui-même. C’étaient la Karamachef, dont il voulait tirer vengeance, et la fille même du prince Khirkof, Agathe Anthonovna, dont il désirait faire la connaissance.

La Karamachef n’avait pas été mécontente de l’événement. Elle se reprochait son mouvement de pruderie et son manque de politique. Elle avait reçu la visite de son neveu, qui tenait absolument à entrer dans la garde et qui l’avait suppliée de faire tout son possible pour cela.

Elle pensait :

« Je me laisserai pincer le genou par ce porc qui mange avec ses doigts ; ma robe sera perdue, mais quoi ! mon Serge entrera dans la garde !

En quoi elle se trompait, car Raspoutine, de tout le repas, ne daigna pas lui adresser la parole, ni même jeter un regard sur son grand décolleté, ce qu’il faisait à l’ordinaire avec un cynisme révoltant.

Mais la Karamachef ne sembla pas exister pour Raspoutine. Il ne prêtait d’attention qu’à Agathe.

Celle-ci s’était d’abord amusée à l’idée de se trouver à côté de cet extraordinaire prophète, dont tout le monde parlait. Elle ne doutait point qu’il dût se conduire convenablement avec la fille du prince Khirkof, la fiancée du grand-duc. Ce qui prouve bien qu’elle n’était point au courant des choses.

M. Ch. Rivet nous a raconté, en effet, qu’au sortir d’un dîner, Raspoutine ne s’était nullement gêné pour enlacer la taille, sous les yeux de ses parents ravis, d’une jeune fille, mineure encore, qu’il entraîna dans un salon voisin. Comme il en revenait, quelques instants après, une respectable douairière, prise elle aussi par la folie commune, se pencha sur la personne qui a rapporté ces scènes, en lui murmurant :

— Ce bon saint-père ! N’est-il pas juste qu’il ait sa part, lui aussi, des plaisirs terrestres !

La princesse Khirkof était aux anges en constatant l’intérêt que l’homme de Dieu portait à sa fille et, autour du couple, elle avait soin de ne pas laisser languir les conversations aux fins que rien ne vînt déranger la conversion qui, sans doute, était en passe de s’opérer.

Le prince Khirkof, lui, jetait de temps à autre un regard assez inquiet du côté de Raspoutine et de sa fille, et cette inquiétude lui venait moins assurément de l’audace habituelle des conversions entreprises par le saint homme que de l’attitude de « sa petite oie blanche », comme il appelait Agathe.

Il redoutait que celle-ci ne comprît point suffisamment le grand honneur qui lui était fait et rompît par quelque repartie inconvenante ou par un geste inconsidéré le charme d’un duo qui commençait, visiblement, à l’agacer.

Quant à l’oncle, ce vieux coléreux de Rostopof, il bâillait sur sa chaise et se demandait s’il aurait la patience d’assister à cette dangereuse comédie jusqu’au bout.

Il se demanda cela jusqu’au moment où sa passion des grandeurs, reprenant le dessus, il trouva bon de se rappeler quelques autres scènes beaucoup plus scabreuses auxquelles il avait assisté à Tsarskoïe-Selo même, au palais impérial, scènes qu’il avait été obligé d’« avaler » sans un soupir.

Sans doute la conversion d’Agathe n’allait-elle point toute seule, car on entendit soudain la voix de Raspoutine qui criait : « Cache donc ça ! » cependant qu’à travers la table, l’homme de Dieu faisait voler une serviette, qui venait s’aplatir sur la gorge sans attraits de la princesse Iveracheguine[3]. Il était très énervé, cet homme, et cherchait un dérivatif à son mécontentement.

Agathe riait.

Évidemment, elle se moquait de lui. Il n’aimait pas ça.

La princesse Iveracheguine garda saintement sur sa poitrine décharnée le linge maculé que lui avait expédié si lestement le divin Gricha et, après s’être signée et avoir murmuré une courte prière, elle continua, les yeux baissés, comme une pénitente prise en faute au réfectoire, à promener timidement ses petits fours dans sa crème.

Rostopof l’admira et se dit :

— Quelle leçon pour moi !

Tous les convives, dans leurs conversations particulières, donnèrent raison à Raspoutine, naturellement ; et les femmes furent féroces pour la princesse et pour la gorge qui avait offensé la vue du saint homme.

— Quand on a une gorge pareille, on s’arrange, disaient-elles, et l’on se contente du décolleté de demi-gala.

Raspoutine, pour ceux qui étaient là, représentait la toute-puissance spirituelle et temporelle, telle qu’elle avait été jadis personnifiée, pendant de longs siècles, par les tsars eux-mêmes, et on ne discute pas avec cette puissance-là.

Alexandre Nikitisch, le petit ami d’Agathe, assistait à cette chose redoutable qui se passait au milieu de la table, entre Raspoutine et Mlle Khirkof, avec la sensation très nette que tout allait bientôt se gâter. Il connaissait le nouvel état d’esprit « occidental » que la jeune fille avait rapporté de France, et il la plaignait sincèrement de l’aventure qu’on lui faisait courir.

Au fond, ce n’était pas un méchant cœur ; il s’exprimait presque toujours avec sincérité, jurait des amours éternelles qui duraient huit jours, pleurant de vraies larmes le plus facilement du monde et combinant tout cela de telle sorte que sa carrière, autant que possible, n’eût pas à en souffrir. Il était susceptible, par instants, d’un vrai dévouement et d’un vrai courage, mais incapable d’aucun effort suivi.

De temps à autre, Agathe (qui avait jeté d’abord bien inutilement un regard de supplication à ses parents) regardait le jeune Alexandre avec l’expression désespérée de quelqu’un qui a besoin de secours ou qui va en avoir besoin tout à l’heure.

Elle avait tort de compter sur lui ; il le savait et il rougit. Et puis, il y avait trop d’atavisme en lui pour que les audaces d’un homme de Dieu comme Raspoutine le révoltassent suffisamment, pour produire des effets utiles à une victime que le mysticisme des uns et l’intérêt des autres avaient déjà condamnée.

Il faut bien comprendre aussi (et ceci concerne l’attitude de Rostopof et des Khirkof) que les privautés de Gricha ne pouvaient nuire en aucune sorte à un mariage ultérieur avec un personnage si considérable fût-il, au contraire. Le saint était en train d’« honorer » leur maison. On retrouve ce genre de complaisance religieuse chez certaines peuplades nomades au regard du noble voyageur qui franchit le seuil de la tente.

Raspoutine s’était tout à fait penché sur le cou charmant d’Agathe en lui murmurant des phrases brûlantes. Jusqu’alors, il avait conté certaines anecdotes bibliques destinées à lui faire comprendre que celles qui furent vénérées depuis le commencement des âges sont celles qui n’ont point hésité à respirer le souffle de Dieu sur les lèvres de ses prophètes. Les exemples avaient été assez spécialement choisis et agrémentés de tels détails, que la jeune fille n’avait pas tardé, après avoir ri d’abord comme une petite âme égarée (qui rit pour ne plus voir et ne plus entendre et s’étourdir, et avoir l’air de se moquer), n’avait pas tardé, disons-nous, à rougir jusqu’aux yeux.

Elle se demanda tout de suite si elle n’allait pas faire un éclat, mais le muet appel qu’elle avait lancé, de son regard éperdu, à tous ceux qui étaient là et qui la connaissaient, ce muet appel avait été si inutile ; elle avait vu si bien toutes les têtes se détourner de son angoisse et de sa peur, qu’elle avait bien compris, hélas ! que tous, tous étaient avec lui ! et qu’on ne lui pardonnerait jamais à elle un scandale inexplicable et ridicule.

Elle se sentit parfaitement abandonnée de tous, aussi abandonnée que si elle avait été réellement seule avec cet homme.

À côté d’elle, presque sur son cou, presque sur sa chair, il y avait une voix qui disait :

— Ce n’est que par moi qu’on peut être sauvé ! Tout ce qui vient de moi est la lumière purifiant les péchés d’autrui : seule, connaîtra le salut éternel celle qui se sera confondue avec moi.

Elle se leva brusquement et elle se sauva dans un salon voisin.

Raspoutine se leva derrière elle, bousculant sa chaise et ouvrant à son tour la porte du salon qu’elle avait refermée.

La princesse Khirkof sortit aussitôt et disparut, elle aussi. Natacha Iveracheguine glissa sur le parquet, évanouie… On l’emporta et le dîner continua comme si rien ne s’était passé.

L’opulente comtesse Schomberg s’étonna très haut qu’on n’eût point vu au dernier samedi du Michel la Nandette dans un rôle qui lui appartenait.

La comtesse Nératof, sur un coup d’œil de son mari, cessa de fixer cette porte par laquelle avaient disparu Agathe et Raspoutine. Elle trouvait ce qu’elle venait de voir si étrange, si extraordinaire, qu’elle avait peine à rassembler ses esprits.

— Ah ! les sauvages ! murmurait-elle sur son assiette.

Mais c’est toute la manifestation à laquelle elle osait se livrer.

Mme Khirkof revint prendre sa place tout juste à temps pour qu’on se levât de table correctement et pour recevoir les compliments de ses hôtes et le baisement des mains.

Elle s’efforçait d’être calme et souriante, mais ce masque cachait certainement une forte irritation.

On passa dans les salons pour le café et les jeux.

Dans celui où l’on avait vu disparaître Agathe et Raspoutine, la curiosité sournoise des invités ne put rien découvrir. Ni Raspoutine, ni Agathe, ni aucune trace de leur passage. Si… la Schomberg ramassa un tabouret renversé.

Alexandre Nikitisch, qui était tombé dans une morne mélancolie, trouva un prétexte pour se retirer de bonne heure. Les laquais du vestiaire venaient de l’aider à mettre sa capote d’uniforme et il attachait son sabre, quand une porte s’ouvrit tout à coup avec fracas, et Agathe se trouva en face de lui. Elle était en larmes, toute en désordre et se jeta sur lui, en s’écriant :

— Sauvez-moi ! ne me laissez pas avec cette brute !

Il balbutia, pâlit, hésita, se montra si embarrassé que la pauvre fille comprenant qu’elle ne pouvait compter sur son aide, le bouscula en jetant un cri de démence et en poursuivant son chemin.

Elle se trouva alors au milieu d’un corridor, presque dans les bras du général Rostopof qui, lui aussi, s’en allait honteux et sacrant toujours dans sa barbe en éventail.

— Quoi, mon enfant ? Quoi, mon enfant ?

— Ah ! mon oncle, mon oncle, sauvez-moi !

Il la secoua en lui disant qu’il était fort pressé, car il ne pouvait manquer son train pour Tsarskoïe-Selo !

La pauvre fille courut se réfugier jusque dans la lingerie, où elle eut le bonheur de trouver sa vieille nourrice, elle, qui l’avait nourrie de son lait, qui avait soutenu ses premiers pas et qui l’avait toujours aimée plus que ses propres enfants.

— Gniagnia ! Gniagnia ! Ah ! gniagnia !

Elle se réfugia dans son giron comme elle faisait quand elle était toute petite, et éclata en sanglots convulsifs :

— Ne me quitte pas, ne me quitte pas, gniagnia !

— Non, non, je ne te quitterai pas, ma petite âme adorée, ma petite colombe du bon Dieu !

Il n’y avait plus que cette femme pour la défendre dans cette minute d’horreur où le monde entier l’abandonnait.

La gniagnia la serrait dans ses bras tremblants, la consolait, pleurait avec elle, et lui donnait tous les petits noms dont elle avait caressé son enfance.

— Ferme les portes, gniagnia, ferme les portes, il va venir !

Raspoutine, en effet, parut. Il était hideux, il ne disait rien.

La gniagnia avait crié :

— L’homme de Dieu !

Elle sortit en rampant sur le parquet, abandonnant, elle aussi, Agathe et en se frappant la tête contre le mur.

Agathe se sentait devenir folle, car l’autre porte de la lingerie par laquelle elle eût pu encore s’enfuir avait été condamnée le soir même ; elle donnait, en effet, sur une petite pièce qui avait été arrangée pour servir de loge à la Kouliguine.

Comme le monstre s’avançait, elle se rua en désespérée sur cette porte close, fermée au verrou de l’autre côté.

Elle n’espérait plus rien. Elle savait maintenant que la maison tout entière s’était faite la complice de Raspoutine. Cependant elle frappait, elle frappait en râlant d’horreur.

Tout à coup, la porte s’ouvrit, poussée par une fillette. C’était Vera, qui lui montrait une figure étonnée d’un pareil tapage.

Agathe, avec un dernier cri, se jeta dans la pièce, où se trouvait une femme en déshabillé qui mettait des bas de soie rose. C’était la Kouliguine.

Pendant ce temps, dans le salon de jeux, à une table de bridge, le prince Khirkof, qui marquait les points, demandait à Schomberg, qu’il ne lâchait plus :

— Combien d’« honneurs » ?

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