CHAPITRE X
ÉCLAIRCISSEMENT DU MYSTÈRE
--Ohé! Hup! Comment va? s'écria Flag en faisant irruption dans le cabinet de Squire (Allen), et le trouvant plongé dans ses méditations, l'air lugubre, la tête dans les mains, les coudes sur la table. Ah çà! mon vieux garçon, qu'est-ce donc que vous avez? Je ne vous ai jamais vu si abattu; qu'est-ce qui va mal?... les affaires, les amours, la santé?...
--Tiens! c'est vous Flag! j'ai une joie prodigieuse de vous voir; répondit Allen en lui errant les mains; depuis quand êtes-vous ici?
--Depuis une demi-heure: ma foi, il était temps! Je viens de faire une tournée monstre jusqu'à Elkhown et sur les confins de la Platte... glorieuse contrée! je vous le dis.
--Avez-vous découvert quelque emplacement meilleur que celui-ci?
--Peuh! pas précisément! J'aime à être proche de la rivière, de façon à entendre quelquefois siffler le steam-boat. Que deviennent ces Irlandais nos voisins?
--Je n'en sais rien; ils ne vont pas mal, je crois: c'est bien le dernier de mes soucis. Avez-vous revu Ed?...
--Que le diable l'emporte! Il doit y avoir quelque cause à sa disparition mystérieuse: voilà six semaines qu'il est parti; nous devrions bien nous occuper un peu de ça.
--Je m'en suis occupé, reprit Allen en se renversant dans son fauteuil, et faisant claquer ses doigts, et j'ai trouvé plus que je ne cherchais.... Que diriez-vous si je vous apprenais que Ed est un voleur de chevaux?
Flag fut si confondu qu'il ne put rien dire pendant quelques instants, et resta en contemplation devant Allen.
--Mille dieux! s'écria-t-il enfin; et quand je pense que nous nous sommes acoquinés avec un pareil gredin! ah! quelle parfaite canaille!
--Tout scélérat, pour réussir doit avoir adresse, audace et sang-froid; reprit Allen; or il possédait ces qualités au grand complet. Je ne l'ai surpris qu'une seule fois hors de garde.
--Mais, comment avez-vous fait ces découvertes, Squire? Ed a-t-il été surpris en flagrant délit?
--Je vais vous raconter cela. Vous vous souvenez de l'apparition que nous vîmes, une nuit? Nous pensions que Ed était endormi.
--Oh oui! je m'en souviens; je crois que je n'oublierai jamais cette nuit-là... Mais vous ne m'avez point parlé de vos doutes à cet égard.
--Pour dire vrai, je n'ai eu d'abord qu'une ombre de soupçon: ce n'est que plus tard, au moment de la procédure dirigée contre Newcome, qu'un nouveau jour s'est fait dans mon esprit; je me suis rappelé qu'il y avait eu deux coups de feu, et les terribles indications du Fantôme...--Il a bien montré du doigt Ed, dans son lit, n'est-ce pas?
--Oh! oui certes! et avec quel regard!
--Vous concevez, on a beau n'être pas superstitieux et ne pas croire aux revenants... Il y avait là de quoi faire réfléchir. J'ai donc prodigieusement songé à toute cette affaire; j'ai observé Ed; sa conduite n'a pas été naturelle... vous vous rappelez ce que je vous ai dit de mon dernier entretien avec lui, lors de l'affaire des Lynchers...
--Oui, oui, il ne dormait pas, le traître!
--Et, depuis lors; depuis qu'il s'est vu percé à jour, il a disparu!
Flag réfléchit pendant quelques instants:
--Étrange! vraiment étrange! dit-il enfin. Maintenant, une autre réflexion me vient à l'esprit: le lendemain du meurtre il m'a dit avoir, vendu son fusil. Pourquoi cela? Il y tenait énormément, et, dans une occasion précédente, il avait refusé de s'en défaire.
--Mon cher ami, interrompit Allen, apprenez qu'il ne l'a point vendu: j'ai fait à ce sujet des recherches de chat, et je l'ai trouvé, ce fusil, caché dans un arbre creux, à peu de distance du théâtre du meurtre, dans un creux de terrain correspondant parfaitement aux hypothèses du docteur-médecin qui a fait l'expertise.
--Ma foi! voilà des preuves irrécusables à mon avis. Mais comment avez-vous su que Ed était aussi voleur de chevaux?
--Par induction certaine. Deux chevaux splendides ont été enlevés dans une ferme; on a eu le temps d'apercevoir à distance le larron qui les emmenait; on m'a rapporté son signalement; c'est celui de notre homme.
--Oh! vous avez raison, Ed n'est autre chose qu'un vil scélérat. Qui aurait pu le croire tel... il faisait si bien l'hypocrite avec nous. Et dire que peut-être tout cela n'est qu'une suite de notre détestable plaisanterie envers Ed! ajouta Flag douloureusement; il aura voulu se venger.... Ah! je ne jouerai de ma vie à pareils jeux! Enfin, je conclus de là que Newcome doit être acquitté.
--C'est ce qui arrivera, je suppose: aucun jury ne voudrait le condamner en présence de pareilles incertitudes.... Quoique, à vrai dire, ce ne soit qu'une autre variété de coquin.
--Allons bon! il y a encore quelque chose de ce côté-là? Je le devine à vos airs consternés. Voyons, racontez-moi toute cette affaire.
Allen se trouvait justement dans la période des confidences: il fit à son ami le récit minutieux de tout ce qui concernait Alice et leurs amours éplorées.
--Vieux cormoran! vieux vautour! que ce Newcome, s'écria Flag: il mérite bien d'être pendu aussi; ce serait un fameux débarras pour la société. Quant à Mallet, tout n'ira pas comme il l'espère. Mistress Ka-Shaw est là, qui veillera au grain, je n'en doute pas... Vous connaissez ce dragon femelle?...
--Tiens! au fait, je n'y avais pas songé, répliqua Allen dont le visage fut illuminé par un sourire. Ce sera probablement un auxiliaire: d'autre part le mystérieux étranger reparaîtra; il faut l'espérer.--Mais, que vois-je?... Wyman accourt à corps perdu, que vient-il nous annoncer?
En effet l'honnête constable enfonça la porte, plutôt qu'il ne l'ouvrit, et vint tomber sur un banc comme une bombe.
--De part tous les diables! je veux dire!... Elle est empoisonnée!! s'écria-t-il d'une voix étranglée, tout en essuyant la sueur qui baignait son visage.
--Qui?... de qui parlez-vous?... demanda Allen devenu horriblement pâle.
--Ah! mon Dieu! la «petite fille...» De par tous les....
--Alice! fit le jeune homme d'une voix terrible, en se levant.
--Elle est chez nous... Je devrais dire, son pauvre corps... soupira Wyman.
--Allons! allons donc! hurla Allen en prenant ses pistolets et un couteau de chasse; ah! malheur! si tout est fini pour elle, d'infernales catastrophes commenceront dans Fairview!!
Et il s'élança furieusement dans la direction de la maison où gisait la jeune fille.
En arrivant il ne vit ni mistress Wyman en pleurs, ni le médecin qui soignait Alice: il n'apercevait qu'elle, pâle, froide, inanimée, renversée dans un fauteuil. Il lui prit les mains, elles étaient glacées; il lui parla, elle ne répondit pas.
Cependant le médecin cherchait, par ses questions, à être quelque peu renseigné sur les causes de cette catastrophe.
--Qu'a-t-elle mangé ce matin? demandait-il en préparant un vomitif.
--Presque, rien, répondait mistress Wyman; elle n'a pas même voulu toucher à ces cerises fraîches, envoyées ce matin par Mallet; elle n'a bu qu'un peu de café.
--Quelqu'un a-t-il touché à ces fruits?
--Personne: les voilà tels que je les avais placés sur l'étagère, en les recevant.
--Il faut les ranger, dit Allen; on les soumettra à une analyse.
Pendant la nuit entière ou s'empressa autour de la malade et, vers le matin, quelques symptômes favorables apparurent.
Le bruit de cet événement était promptement arrivé aux oreilles de Mallet. Sur le champ ses soupçons se portèrent sur Ka-Shaw, la terrible Indienne; mais, allant au plus pressé, il s'élança vers l'écurie pour enfourcher un cheval et courir chez Wyman.
Par un hasard étrange, Ka-Shaw se trouva sur son passage.
--Ah! démon! vociféra Mallet en sautant sur elle et la saisissant par le bras; tu l'as empoisonnée, cette pauvre enfant qui ne t'avait jamais rien fait. Mais tu mourras aussi, vieille louve enragée!
--Elle est donc morte, cette fleur blanche? fit-elle, l'oeil étincelant; ah! Ka-Shaw en est fâchée pour ce pauvre Mallet!
--Misérable! avoue ton crime! reprit le Maître hors de lui.
--Mallet est ivre, répondit froidement l'Indienne, plus impassible que le bronze.
--Que la foudre t'écrase! hurla l'autre en la secouant avec violence.
--Prends garde, Mallet! Une fille des Omahas n'oublie rien! dit Ka-Shaw avec un calme sinistre.
--Omahas! traîtres! voleurs! assassins! voilà ce que vous êtes!....
Il n'avait pas fini, qu'un éclair brilla aux mains de l'Indienne et s'abattit sur l'épaule du Maître: le sang coula aussitôt d'une large blessure. Mais, avec une énergie doublée par la colère et le sentiment du danger, Mallet se dégagea des étreintes de la squaw, lui arracha son couteau et le lui plongea dans la poitrine. Elle poussa un cri rauque et tomba raide morte en l'entraînant dans sa chute. Tout cela s'était passé avec la rapidité de l'éclair.
--Pauvre femme! murmura Mallet en se relevant sur un genou et contemplant sa victime, je crois en vérité que je l'ai tuée.
Cette sanglante scène, toute rapide qu'elle eût été, fit rassembler autour des combattants le personnel entier du comptoir: les Blancs n'osèrent rien dire, car ils avaient peur du Maître, d'ailleurs Ka-Shaw était détestée à cause de son caractère insolent et emporté. Les Indiens seuls se répandirent en murmures menaçants.
--Je ne puis prendre beaucoup de temps pour me soigner, dit Mallet au médecin aussitôt appelé pour penser sa blessure: il faut que j'aille à Réserve expliquer cette affaire aux Indiens, ou bien ils seront enragés pour avoir mon scalp.
--Et vous ne feriez pas mal de porter avec vous quelques centaines de dollars.... cela ne serait pas sans influence sur le sentiment national des Indiens.
--Mon Dieu oui! voilà une affaire qui me coûtera cher. Je suis fâché d'avoir tué cette squaw, car je n'aime pas le sang; pourtant il est certain qu'elle avait empoisonné la petite Newcome, et, voyant qu'elle en est réchappée, la Sauvage aurait fort bien pu s'attaquer à moi. De par tous les Diables! comme dit Wyman, il faudra que je plante là cette existence Indienne; j'en ai assez.
Telle fut l'oraison funèbre de Ka-Shaw, et la moralité de ce drame.