‹ Les terres d'orChapitre 11 sur 14 · CHAPITRE XI - L'HISTOIRE D'UNE NUIT

CHAPITRE XI - L'HISTOIRE D'UNE NUIT

Deux mois s'étaient écoulés, Alice était toujours chez les époux Wyman. Sa convalescence avait été longue et chancelante; le médecin l'avait déclaré incapable de supporter la vie de pension. Néanmoins les projets de Mallet n'avaient nullement changé; et, sous prétexte de lui faire un trousseau, il transformait journellement le parloir de mistress Wyman en un bazar encombré d'étoffes, de soieries et de somptueux colifichets destinés à la toilette.

Mais la jeune fille était loin d'accorder à ces charmants objets l'attention joyeuse qu'ils semblaient mériter. Aux interjections admiratives mistress de Wyman elle ne répondait que par un triste sourire de complaisance: sa jeunesse et sa gaité semblaient s'être évanouies ensemble.

Un jour elle annonça à mistress Wyman son désir d'aller visiter l'ancienne demeure paternelle, au Claim; et sur l'offre faite par la bonne femme de l'y accompagner, elle manifesta l'intention formelle de s'y rendre seule.

Ce ne fut pas sans l'accabler de mille recommandations que l'excellente femme la laissa partir; mais il fallut en revanche promettre un très-prompt retour.

Lorsque, après avoir gagné le bord de la rivière, elle se trouva au milieu de la solitude solennelle de la prairie, ces mille pensées tumultueuses assaillirent son esprit: le souvenir du jour terrible,--de la scène sanglante--dont le théâtre était sous ses yeux; le souvenir des événements sombres qui s'étaient succédés depuis lors; le souvenir aimé et redouté à la fois de celui qui s'était montré son seul, vrai, loyal ami; et toute une légion de rêveries amères, anxieuses, désolées, vinrent tourbillonner dans sa tête, l'enveloppant, l'inondant comme un brouillard par une journée sans soleil.

Elle marchait ainsi, le long des flots murmurants, sans voir un canot qui se glissait sous les ronces du rivage, sans s'apercevoir que des yeux étincelants suivaient ses pas.

Tout à coup une ombre, descendant de la colline, s'approcha d'elle, une voix bien connue la fit tressaillir en prononçant son nom.

--Quel bon génie vous amène dans ces parages, chère Alice? demanda Allen.

Alice éprouva une commotion mêlée de joie et de douleur:

--Je vais revoir encore une fois la maison, répondit-elle d'une voix tremblante.

--Vous êtes encore si faible! je vous vois chanceler! Mais aussi vous commettez une imprudence en venant seule par ici. Songez donc que ces déserts sont infestés de bandits qui seraient fort dangereux pour vous. Tenez, justement, je cherche vainement mon cheval depuis ce matin; il a disparu d'une façon inexplicable: je soupçonne la présence de quelques effrontés malfaiteurs. Marchons ensemble, et causons de bonne amitié; ces bosquets verts, cette prairie en fleur, seront pour nous un paradis terrestre.

Alice ne pouvait refuser; et tous deux accomplirent le pèlerinage qu'elle projetait, babillant, rêvant tout éveillés, oublieux du passé et de l'avenir.

Les heures passèrent rapides et heureuses, il fallut l'ombre naissante pour les faire songer au retour.

Lorsqu'ils furent en vue du sentier bordant le fleuve, Alice poussa un cri:

--Oh! j'aperçois un homme qui marche furtivement dans le bois!

--Où donc?

--Dans le ravin qui descend à la rivière; voyez-vous?

--Ah oui! mais n'ayez aucune frayeur, il ne peut nous découvrir à travers les feuillages. Mais... Grand Dieu! poursuivit le jeune homme après quelques instants d'examen; je connais cet homme, Alice! c'est celui qui devrait être à la place de votre père.

Une émotion terrible s'empara d'Allen; son front se couvrit de gouttes de sueur.

--Vous sentez-vous capable d'un acte de bravoure, chère amie? Voulez-vous m'aider à m'emparer de ce bandit? Oh! ne me regardez pas avec ces yeux effrayés! Vous ne courrez aucun risque: je mourrais plutôt que de hasarder un seul de vos cheveux.

--Mais vous? murmura-t-elle; seul et sans armes?

--Je saurai bien en venir à bout, soyez tranquille. Le voilà qui arrive par ici, dit Allen en suivant de l'oeil les allures de l'ennemi: s'il me voit il sera troublé et battra en retraite; si, au contraire, il n'aperçoit que vous, rien ne l'inquiètera. Et maintenant, chérie, si vous pouvez prendre sur vous d'affronter cette aventure, votre père est sauvé. Voulez-vous?

Alice fit un léger signe de consentement; le temps pressait; Allen ne put que lui presser la main en forme d'encouragement, puis il se cacha dans un gros tronc d'arbre creux.

La jeune fille se mit à marcher tout doucement, tournant le dos à Ed (car c'était lui), et feignant de se diriger vers la cabane de son père.

Le rôdeur ne tarda pas à apercevoir le blanc vêtement d'Alice qui flottait au gré du vent.

--Oh! oh! dit-il; le jeune oiseau vient voltiger près du nid, pendant que le vieux est en cage. Ce sera peut-être une médiocre récréation pour elle et pour moi de nous rencontrer. Mais, que diable vient-elle faire par ici? et moi aussi donc, qui m'a poussé par là? C'est bizarre... Quoi qu'il en soit, elle est furieusement jolie pour la fille d'un assassin. Oh! oh! oh! c'est bizarre!

Et il fit entendre un ricanement sinistre. A ce moment il était précisément en face de la cachette d'Allen: et il s'arrêta quelques instants, irrésolu et près de retourner sur ses pas.

--Eh mais! il faut se méfier... reprit-il; Squire pourrait bien être à la recherche de son cheval, aujourd'hui. Je ne sais pas s'il prend en bonne part ce genre de plaisanterie? Tiens, voilà encore la petite Newcome... Bah! je vais la rejoindre et faire avec elle un petit bout de conversation; elle ne me reconnaîtra pas.

--Mais je te reconnais, moi! s'écria une voix forte à ses oreilles.

En même temps les mains vigoureuses d'Allen le serraient comme dans un étau et le contenaient dans une invincible étreinte, malgré sa furieuse défense. Dans la lutte, tous deux roulèrent par terre, mais Allen sut garder l'avantage et réussit à lui arracher ses armes.

Cependant, Ed,--ou pour lui donner son vrai nom, Joë Carnes, le fameux voleur de chevaux,--se débattait avec une violence désespérée, et si Allen n'eût été d'une force bien supérieure, l'issue du combat aurait été douteuse.

--Aidez-moi, Alice! s'écria-t-il haletant; par ici! roulez ce lien autour de ses bras: bon! serrez fort! plus fort encore! un bon noeud maintenant! Employez toutes vos forces!

La jeune fille obéit avec l'énergie que lui inspirait le sentiment du danger; l'ardeur de ses propres efforts augmentait sa vigueur; ses petites mains ne tremblèrent plus, elle réussit à lier fortement le prisonnier.

Ce dernier, en se voyant vaincu, changea de visage: l'expression de rage et de férocité empreinte sur ses traits disparut pour faire place à un air sarcastique.

--Il est rare pour un homme d'avoir un tel honneur! dit-il; certes, c'est beau d'être fait prisonnier par une jolie fille! Squire, je vous dois beaucoup... et un de ces jours, nous réglerons notre compte ensemble! Mais envers vous, miss Newcome, je ne pourrai jamais m'acquitter convenablement!

--Combien j'ai à vous remercier, courageuse amie, lui dit Allen en se relevant; mais je crains d'avoir abusé de votre dévouement, car vous me semblez vraiment épuisée de crainte et d'horreur. Cependant, il faut en finir avec cet homme: je vous propose de rester encore quelques instants à le garder ici, pendant que je cours chercher le constable.

--Oh! pour l'amour de Dieu! ne me laissez pas seule! s'écria Alice avec terreur.

--Réellement, je crois que c'est le meilleur parti: voici la nuit qui approche, il faut se hâter. Je franchirai plus vite que vous ne pourriez le faire la distance qui nous sépare du village, je serai promptement de retour. Pendant mon absence, vous n'avez rien à craindre, cet homme est lié de façon à ne pouvoir se détacher.

--Mais s'il avait des camarades cachés dans les environs.

--Je ne le pense pas: ils seraient déjà là. A tout hasard, prenez ce couteau et ces pistolets, ils sont chargés et vous savez en faire usage s'il le fallait. Voyons! voulez-vous?

--Je resterai, dit Alice sans pouvoir réprimer un frisson.

--Bien! merci! courageuse enfant! Soyez sans inquiétude; dans quelques instants je serai là. Et vous, prenez-garde, ajouta-t-il en s'adressant à Carnes; au premier mouvement, miss Newcome a l'ordre--oui l'ordre--de faire feu sur vous.

Et Allen partit eu courant.

--Ce sera vraiment un bonheur de mourir d'une aussi jolie main, grommela le prisonnier, lorsque son adversaire fut à distance. Miss Newcome, vous m'obligerez prodigieusement en m'envoyant une balle dans la tête; elle est suspendue d'une façon intolérable.

--Je vais lui donner mon schall pour appui, répliqua la jeune fille en lui procurant de son mieux le soulagement désiré.

Joë Carnes la regarda faire avec une expression bizarre de surprise et de raillerie.

--Vous avez donc pitié de moi?

--Je remplis un devoir en vous épargnant des souffrances.

--Le prisonnier resta pendant quelques instants en silence, la regardant fixement.

--Savez-vous pour qu'elle raison je suis ainsi traité? lui demanda-t-il.

--Ne me faites aucune question, car je n'ai pas à causer avec vous, répondit-elle sérieusement.

--Si votre père avait été aussi discret que vous, il ne serait pas dans l'embarras où il se trouve, répliqua l'autre avec une expression malveillante.

Voyant qu'elle ne répondait rien, il continua à se parler à lui-même, tout en se débattant sur le sol.

--Une damnée situation pour un gentleman! Hé! jeune fille! si j'appelais un ami à mon aide, que feriez-vous?

--Je vous tirerais un coup de pistolet, sûrement!

En parlant ainsi, la pauvre enfant se sentait mourir d'effroi.

--Il va pleuvoir: observa-t-il après quelques instants de silence; j'ai senti une goutte d'eau sur le visage. Vous feriez bien de vous sauver jusqu'à la maison, en me laissant là: assurément je ne pourrai m'évader. Mon seul regret sera de ne point vous servir d'escorte.

En effet le jour s'assombrissait; d'épais et lourds nuages roulaient menaçants dans le ciel, et s'abattaient sur les bois. Un frisson sourd grondait dans l'air et sur la terre; la nuit se faisait, précédant l'orage.

--Miss Newcome! dit Carnes, après un long silence. J'ai là-bas un canot caché sous les broussailles, coupez mes liens, laissez-moi fuir. Je vous garderai une reconnaissance éternelle, et je sauverai votre père. Je vous le jure! Répondez-moi...

Avant qu'Alice eût parlé, un craquement immense déchira l'air, accompagné d'éblouissantes lueurs; les arbres s'entrechoquèrent sous le souffle de l'ouragan comme des géants en bataille. Puis il se fit un silence effrayant, sépulcral. Mais ce moment de repos dura à peine quelques secondes; une avalanche d'éclairs, de détonations foudroyantes, de tourbillons furieux ébranla la nature entière, et la pluie se mit à tomber par torrents.

Quoique fort près l'un de l'autre, Alice et le prisonnier ne pouvaient s'apercevoir, tant l'obscurité était profonde. La jeune fille toute ruisselante d'eau, continuait à tenir machinalement le pistolet d'une main, le couteau de l'autre, n'ayant plus la conscience de ses actions.

Le vent arriva à un degré de violence tel, que les grands arbres ployèrent comme des roseaux, et la terre se couvrit d'énormes branches fracassées qui volaient comme des brins de paille devant la tempête.

Un grand bruit, tout proche, annonça à la jeune fille qu'un arbre venait de tomber à proximité: en même temps surgirent des hurlements horribles.

--J'ai un bras cassé! vociférait Carnes; vous êtes donc aussi un bourreau, vous, fille d'assassin! puisque vous n'essayez même pas de me soulager en relâchant mes liens!

Alice, demi-morte d'épouvante, d'horreur, de froid, chercha à tâtons le prisonnier, ne rencontrant que des branchages aigus qui déchiraient ses mains et son visage; s'enchevêtrant dans les ronces avec ses vêtements inondés; perdant, l'un après l'autre, les pistolets et le couteau.

--Mon Dieu! mon Dieu! sanglota-t-elle; Allen ne reviendra donc jamais.

Cependant Carnes hurlait toujours; c'était une scène terrifiante que ce mélange d'éclairs, d'ombres, de tonnerre, de plaintes, de blasphèmes, d'averses ruisselantes, de rafales échevelées!

Aux clartés fulgurantes qui l'éblouissaient par intervalles, Alice distingua le prisonnier à moitié enseveli sous les branches, formidables débris d'un arbre gigantesque abattu par la foudre.

Elle s'épuisa en vains efforts pour relâcher les liens de Carnes, et lui procurer quelque soulagement: à peine pût-elle se dégager des lianes épineuses qui s'enlaçaient comme des serpents autour de son corps meurtri.

Enfin, épuisée, éperdue, elle tomba sans forces dans le sol fangeux et attendit avec une muette résignation.

Au bout de quelques instants elle entendit un bruit de voix, et des pas furtifs résonnèrent parmi les branchages; puis, d'horribles hurlements retentirent à ses oreilles, et des mains brutales la saisirent par les cheveux.

Hélas! c'étaient les amis du prisonnier, et au lieu d'aide, le sort désastreux lui envoyait de nouvelles angoisses.

Un cri suprême, désespéré, surhumain, s'échappa de sa poitrine, et, perçant le fracas de la tempête, alla se répercuter dans les bois; la voix d'Allen lui répondit.

Alors, sur quelques rapides observations du prisonnier, toute la bande s'enfuit, laissant Alice étendue dans la boue. Joë Carnes, délivré de ses liens, n'avait plus le bras cassé!

Quelques secondes plus tard arrivait Allen baigné de sueur et de pluie, fangeux, à peine reconnaissable; aveuglé par l'orage, il avait fait fausse route pendant quelques instants.

--Oh! pauvre chère enfant! s'écria-t-il en la relevant avec tendresse, je ne me pardonnerai jamais l'épreuve que vous venez de subir! n'êtes-vous pas blessée?

--Non, murmura Alice, mais j'ai cru que je mourrais de peur! Êtes-vous seul?

--Wyman arrive avec une voiture, je l'ai devancé. Le prisonnier?

--Ses partisans sont venus, l'ont délivré et se sont enfuis avec lui.

Allen se frappa le front avec rage:

--Misérable lâche que je suis! je vous ai abandonnée ainsi aux outrages de la tempête et des bandits!... j'ai déserté mon poste d'honneur et de conscience; j'ai laissé échapper le salut de votre père; ah! je suis pour moi-même un objet d'horreur!

--Le fait est, observa une voix sévère intervenant dans la conversation, le fait est que vous lui aviez confié une terrible mission. De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur, chère miss Newcome! Est-ce qu'on abandonne ainsi une enfant dans les bois?

Allen se tordit les mains avec un tel désespoir qu'Alice s'empressa de le consoler.

--Non, mes chers amis, ce ne sera rien! tout est passé maintenant; voilà le bleu du ciel qui reparaît. M. Allen ne pouvait se douter de l'affreux orage qui devait survenir.

--Et le prisonnier? demanda Wyman en cherchant autour de lui.

--Évadé! murmura Allen d'une voix étranglée.

--Bon! De par tous les diables! il ne manquait plus que ça! vous avez fait du bel ouvrage ce soir, M. Allen!

--Oh mais! je le retrouverai! fit celui-ci en serrant les poings.

--Dieu le veuille! reprit Wyman avec découragement; enfin, nous verrons cela plus tard; pour le moment, occupons-nous d'emmener cette enfant en lieu sûr: je vais chercher la voiture que j'ai laissée à quelques pas.

Le constable s'éloigna en toute hâte, mais au bout de quelques instants on entendit ses exclamations entrecoupées de jurons énergiques.

--De par tous les diables! où sont donc les chevaux? Est-ce que les damnés coquins auraient osé... Ah! c'est trop fort! il n'y a plus ni voiture ni attelage!

Et il revint, toujours cherchant, toujours grommelant:

--Les voleurs Rouges les ont enlevés, s'écria Allen au retour de Wyman et quand je songe que tout-à-l'heure nous tenions leur chef solidement garrotté!... Ah! c'est à devenir fou!

--Écoutez, mon pauvre Allen, dit Wyman, ce n'est pas le moment de se lamenter; il faut agir: vous voyez, continua-t-il en montrant Alice qui chancelait, vous voyez que le plus pressé est de trouver un lieu de repos et un peu de chaleur pour cette malheureuse enfant épuisée de froid et de fatigue. Conduisez-la au claim de son père qui est proche; portez-la si elle ne peut marcher; de par tous les diables! hâtez-vous; moi, je vais courir au village pour réclamer des secours et prescrire des recherches au sujet des chevaux et de la voiture.

Allen chargé de son précieux fardeau,--car Alice ne pouvait plus se soutenir--courut rapidement jusqu'à la cabane de Newcome où il alluma un grand feu pendant que la jeune fille se jetait dans son lit, après s'être débarrassée de ses vêtements glacés.

Lorsque le brasier fut bien chaud, et qu'Alice, au fond de sa petite chambre, eût donné avis qu'Allen pouvait en ouvrir les portes, le lit fut roulé jusqu'auprès de la cheminée. Bientôt, sous la bienfaisante influence de la chaleur dont elle avait un si grand besoin, la jeune fille s'endormit d'un profond sommeil.

Allen passa la nuit sur une chaise, veillant, entretenant le feu, et repassant dans son esprit les événements étranges qui venaient de se succéder.

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