‹ Les terres d'orChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE V

CHAPITRE V

UN REVENANT

Le même soir, l'un des joyeux membres du quatuor, actuellement réduit au trio, Flag le géomètre, revenait au gîte, harrassé de fatigue, devançant un peu l'heure habituelle du repas.

Il se rencontra inopinément avec Ed, le camarade mystifié; ce dernier était monté sur un poney, et cheminait tout doucement dans l'ombre du sentier.

--Ohé! c'est vous, Ed?... comment ça va-t-il, maintenant?

--Ça ne vous regarde pas, répliqua Ed brutalement.

--Allons, allons! venez par ici, mon vieux; allez-vous faire une affaire d'une plaisanterie?... Souvenez-vous de ce que dit la Bible: «Ne laissez pas coucher le soleil sur votre colère...» Or, le soleil est couché; donnez-moi donc une poignée de main, de bonne amitié, mon cher; oublions tout ça, jusqu'à ce que vous puissiez me rendre la pareille.

--Peuh! ne prenez donc pas la peine d'être sentimental, maître Flag! Je suppose que j'ai bien le droit d'être de l'humeur qui me plaît, sans que vous n'ayez rien à y voir. Quant à prendre une revanche, soyez sûr que je n'y manquerai pas, à l'occasion; alors il sera temps d'échanger des poignées de main.

--Tout à votre aise, cher! répondit Flag d'un ton de bonne humeur; et j'espère que ce ne sera pas long. Où vous êtes-vous procuré ce poney?

--Je l'ai acheté.

--Eh! il n'a pas mauvaise tournure: un bon et joli petit bidet. Combien l'avez-vous payé?

--J'ai donné mon fusil en échange à un Omaha.

--Avez-vous fait chasse aujourd'hui?

--Non: il m'a pris idée d'aller voir un claim sur la Platte; c'est là que j'ai vu cet animal et que j'ai été tenté d'en faire l'acquisition.

--J'espère que Doc a préparé le souper, dit Flag lorsqu'ils furent en vue de la maison; cependant je n'aperçois aucune lumière, pas de feu, et partant pas de souper. Cela tombe mal, car j'ai un appétit de loup enragé.

Flag entra et se débarrassa de son attirail de voyage; Ed resta au dehors pour prendre soin du poney.

--Je ne puis concevoir ce que Doc et Squire peuvent faire si tard dehors, ce soir, s'écria Flag; j'ai idée d'aller au village chercher de quoi souper: qu'en dites-vous; allons-nous ensemble?

Ed se tenait droit comme un poteau, dans un état de distraction si profonde qu'il tressaillit lorsque son camarade s'approcha de lui.

--Je n'ai pas faim, répondit-il, mais je suis horriblement las. Je vais rester ici et me coucher.

--Très-bien! je vous souhaite une bonne nuit, sournois, paresseux!

Et Flag s'éloigna, moitié riant, moitié irrité de l'humeur farouche manifestée par Ed.

Il était près de minuit lorsque Flag revint accompagné d'Allen et de quelques habitants de Fairview qui s'étaient offerts pour transporter le corps d'Edwards. La nuit était splendide, tiède, lumineuse. Les événements de la terre, qui nous agitent si fort, ont bien peu d'échos dans la nature.

Tout en marchant vers la maison, les jeunes gens entretenaient une conversation active sur les événements de la journée, et leur imagination surexcitée passait en revue mille circonstances relatives à leur ami défunt.

Toutes ces réminiscences agitées avaient complètement chassé le sommeil de leurs paupières, aussi lorsque, restés seuls, ils se couchèrent enfin, ce ne fut nullement pour fermer les yeux, mais pour reposer leurs membres fatigués: ils continuèrent leur conversation.

--Nous devrions éveiller Ed, je suppose, proposa Flag, et lui apprendre cet événement.

--Oh non! pas cette nuit, répliqua Squire avec accablement; j'ai eu assez d'émotions aujourd'hui; il n'y a aucune nécessité de le priver de son sommeil, puisqu'il peut dormir.

--J'ai beaucoup entendu parler de la fille de Newcome dans le village: d'après ce qu'on en dit, elle paraît être une fille bien remarquable.

--Si vous voulez dire par là qu'elle est intelligente et jolie dans des conditions bien supérieures à sa position de famille, vous avez raison. J'ajouterai même qu'elle est tout à fait gentille et dévouée à son père plus qu'il ne le mérite: ses manières distinguées, son instruction, tout m'étonne en elle; je ne puis comprendre où elle a pris tout cela.

--C'est bien ce que l'on dit dans Fairview. Il paraît que la femme du Juge serait très-bien portée pour elle, et qu'elle est extrêmement contrariée de voir que la femme du constable s'en soit emparée.

--Eh bien! à mon avis, elle est tombée en très-bonnes mains: elle en avait besoin, la pauvre infortunée, car le malheur l'a brisée. Je l'ai aperçue, ce matin, avant notre funeste rencontre avec son père; elle était rose, souriante, délicieuse à voir. Maintenant toutes ces secousses l'ont bien changée; on dirait une ombre éplorée.

--Tout le monde s'accorde à dire que son père s'est conduit envers elle comme un affreux gueux, comme un gredin sans coeur. Croyez-vous qu'il puisse y avoir quelque doute relativement à celui qu'on accuse d'avoir fusillé notre pauvre Doc? J'ai entendu quelqu'un raconter que tout cela n'était pas entièrement clair, malgré les preuves accablantes qui s'élèvent contre Newcome.

--Oh! tout ce qui n'est pas matériellement prouvé peut être l'objet d'un doute; quant à moi, si quelques esprits hésitent encore, je demanderai alors ce qu'il faut pour établir une conviction. Car enfin, Doc n'avait pas un ennemi dans le monde entier, que je sache: il était si généreux avec les hommes, si courtois avec les femmes, que je lui ai si souvent envié ce pouvoir d'attraction avec lequel il influençait tout ce qui l'approchait. Cette fatale querelle de claim est la seule discussion à laquelle je l'ai vu prendre part.

--Oui, et ce qui rend la chose pire, c'est qu'il a été tué méchamment dans cette affaire. Cependant, si, comme on le prétend, un autre coup de feu avait été tiré?...

--Eh bien! dans ce cas, comment admettriez-vous qu'il existât un scélérat assez vil pour se cacher en pareille circonstance et laisser peser sur un innocent une charge aussi terrible? J'avoue que cela ne m'entre pas dans l'esprit; et si Newcome ne trouve, pour sa défense, rien de mieux que cette supposition, il sera immanquablement condamné!

Les deux jeunes gens restèrent pendant quelques instants silencieux; plongés dans de pénibles réflexions. Il n'y avait pas de lumière dans la chambre: la clarté extérieure de la lune, filtrant au travers des volets sans rideaux, éclairait assez néanmoins pour qu'on pût distinguer les objets.

Et même, Flag se souvint plus tard, que jamais cette espèce de crépuscule n'avait répandu plus de clarté dans la maison; tellement que les moindres détails de l'ameublement étaient très-visibles.

Pendant qu'ils étaient ainsi tous deux muets, promenant leurs regards tout autour d'eux, une ombre passant devant la fente d'un volet, intercepta momentanément les rayons de la lune.

Mais ils ne distinguèrent pas le moindre bruit. Pourtant ils regardèrent aussitôt vers la porte qui s'ouvrit au bout d'une seconde, dans le plus profond silence; et ils aperçurent la figure bien connue de leur ami défunt, qui s'approchait de leur lit.

Là, le fantôme s'arrêta, ouvrit son vêtement, posa le doigt sur sa blessure, pendant que sa tête vacillante, éclairée par la lune, avait une expression d'agonie terrible à voir. Il se détourna ensuite, toujours silencieux, désigna Ed qui dormait profondément, et disparut lentement comme une vapeur qui se dissipe.

Les deux jeunes gens furent tellement pétrifiés d'horreur et de saisissement, qu'ils restèrent pendant quelques secondes sans rien dire, sans faire un mouvement.

Squire, le premier, reprit un peu de sang-froid et murmura:

--Avez-vous vu, Flag?...

--Que me demandez-vous? répliqua l'autre en frissonnant; vous avez donc vu?...

--J'ai vu Doc debout à côté de notre lit.

--Moi aussi..... serait-ce un tour de M. Ed? Il me fait l'effet de dormir d'un sommeil étrange; nos allées et venues, le bruit de nos voix, rien ne l'a éveillé: ça me paraît louche.

--Bah! il ne sait rien. Levons-nous, allons voir dehors.

Ils sautèrent à bas de leurs lits, ouvrirent la porte, et jetèrent un regard investigateur sur les environs. La clairière était entièrement éclairée, sans aucun point obscur où une créature quelconque eût pu se cacher: elle était silencieuse et déserte; le petit poney indien acheté par Ed broutait paisiblement l'herbe humide de rosée; nul être vivant ou remuant n'apparaissait.

--C'est vraiment étrange! murmura Squire debout sur le seuil de la porte, après avoir avidement, regardé de tous côtés et s'être convaincu que les alentours étaient dans une solitude absolue.

--Attention! dit Flag; voici Ed qui s'éveille.

--Qu'y a-t-il donc? demanda ce dernier, au moment où ils se retournèrent vers lui; Où est Doc? Est-ce qu'il lui est arrivé quelque chose? Pourquoi êtes-vous hors du lit?

--Pourquoi me demandez-vous s'il est arrivé quelque chose à Doc? demanda Squire, en imposant, par un signe, silence à Flag.

--Je viens de rêver.--Doc ne s'est pas couché. Pourquoi donc ne me donnez-vous aucune explication? Mais parlez donc! dit-il en se levant sur son coude.

--Ah! la chose est très-sérieuse, Ed.

--Doc a reçu un coup de feu! s'écria l'autre en sautant précipitamment à bas du lit.

--Oui, il a été atteint d'un coup de fusil. Mais, comment le saviez-vous?

--Ah! c'est mon rêve! Et il est mort?

--Oui, mort: il a été tué deux heures après votre départ.

Une exclamation de douleur échappa au jeune homme, qui, à moitié vêtu, se mit à arpenter la chambre d'un pas agité.

--Mais, au nom du ciel! pourquoi ne m'avez-vous pas parlé plus tôt de ça? Dites-moi comment c'est arrivé.

Après avoir raconté la scène sanglante qui avait occasionné la mort de Doc, Squire pria Ed de lui expliquer son rêve.

--J'ai rêvé!... dit l'autre en marchant plus vite encore, de long en large; j'ai rêvé que je voyais le docteur entrer dans la chambre, vous montrer sa blessure, en lançant des regards effrayants!... oui, effrayants!

--A-t-il fait quelque autre signe, avant ou après le geste qui indiquait sa blessure?

--Non; pourquoi cette question?

--Uniquement pour savoir jusqu'où était allée l'identité entre ce que vous avez vu en dormant, et ce que j'ai vu éveillé; car, moi aussi, j'ai vu le docteur entrer et montrer sa blessure. Est-ce également ce que vous avez vu, Flag?

--Exactement!

--Grand Dieu! murmura Ed, c'est fort étrange!

Squire raconta encore une fois tous les incidents de ce drame, à Ed qui, graduellement, redevint calme et finit par ne plus manifester que son indifférence habituelle.

Enfin ils revinrent tous trois à leurs lits, dans l'espoir d'y trouver un peu de repos; mais le jour les trouva éveillés comme au premier moment; rien n'avait pu les arracher à leurs sombres et pénibles pensées.

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