‹ Les terres d'orChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE VI

CHAPITRE VI

LE JUGE LYNCH

Les funérailles du docteur Edwards furent célébrées avec une certaine pompe; lorsque son corps eut été confié à la terre de cette prairie, vierge de sépultures, la foule regagna lentement le village, impressionnée de ce spectacle toujours émouvant,--l'ensevelissement d'un jeune homme, d'un étranger, dans la terre étrangère;--mais l'exaspération publique contre le meurtrier ne s'était nullement calmée.

Dans la grande log-tavern (taverne en troncs d'arbres rustiques) de Fairview il y avait une grande émotion et meeting en permanence. On avait beaucoup à causer, par-dessus tout, avec les jeunes gens qui avaient conduit le deuil de leur ami: à leur entrée dans cet illustre établissement, ils furent entourés de tout ce qui formait la partie importante de la population: dans ce nombre étaient les habitants des villages voisins; il y avait même des voyageurs que le bruit de cet événement avait retenus dans la localité.

Ordinairement dans ces contrées aventureuses, on ne fait aucune attention à un nouveau venu--le nouveau-venu est le pain quotidien du désert;--on se borne à l'endoctriner autant que possible pour lui vendre quelque coin de ces Terres d'or, quelque claim auquel on attribue un mérite fabuleux: on cherche à voir s'il a l'oeil américain, à le sonder, pour mieux le perforer ensuite dans les affaires.

Mais, en cette solennelle circonstance, l'esprit de spéculation s'était assoupi, tous les instincts rapaces ou autres avaient disparu devant la grandissime attraction du jour. Un gentlemen superbe d'aspect, entre deux âges, soutint longtemps la conversation et fournit, sans respirer, une dissertation prodigieuse sur la tragique affaire. On l'écouta tant qu'il voulut parler; jamais orateur ne fut moins interrompu.

--Je n'ai jamais vu des hommes plus affligés que deux de ces jeunes gens, remarqua un des assistants; la perte d'un frère ne leur aurait pas causé plus de chagrin.

--Oui, répondit un autre, ce sont deux beaux et bons garçons. L'un d'eux est un Légiste, fils du vieux juge Allen de l'Ohio;--j'en viens aussi, moi, de ce pays-là;--l'autre est un arpenteur du Michigan; je ne me rappelle plus son nom, car ils ont eu la bizarre idée de l'appeler Flag, entre eux... tout comme je vous le dis. Je ne connais guère le troisième; il a un air qui ne me convient pas parfaitement.

--Eh bien! ni à moi non plus. Il m'a fait l'effet de ne pas répandre une seule larme de bon coeur... c'était tout pleurs de crocodile, à mon avis. Et puis, avez-vous remarqué la façon dont il regardait les spectateurs par-dessous son chapeau? Et son mouchoir?... on aurait dit qu'il allait s'en servir pour jouer à colin-maillard. Sans mentir! il ne me donne pas dans l'oeil: je m étonne qu'Allen soit tellement lié avec lui.

--C'est vrai: des gens comme ça ne devraient pas être reçus partout sans examen, observa sentencieusement un assistant, qui peut-être, tout le premier, aurait été sujet à l'examen.

--Indubitablement! Moi, je dis que le meilleur de tous était celui qui vient d'aller ad patres. Il aimait à rire et aussi à être sérieux; il était encore meilleure tête qu'Allen, courageux, et farceur dans l'occasion: un vrai luron, quoi!

--Oui, oui, oui!... Ah! je trouve que nous avons mal fait de ne pas mettre la main sur ce vieux sorcier de Newcome, pour le suspendre tout droit entre ciel et terre. Il n'y a pas d'autre système à employer vis à vis de pareils copains!--Fusiller comme ça un homme, de sang-froid! que c'est lâche!

--Écoutez! ça se serait bien passé ainsi, mais on a eu pitié de sa fille. Chacun en avait le coeur gros; vraiment elle est bien malheureuse, cette pauvre enfant!

--Son père a été comme une brute féroce pour le malheureux docteur: vous savez qu'il était fiancé à une jeune fille du district des Lacs. Le maître de poste a dit qu'il a reçu avant-hier une lettre d'elle, pour lui: pensez un peu à l'impression qu'elle éprouvera en apprenant que le docteur est mort, mort assassiné!

Il est certain que si elle voit Newcome du même oeil que nous,--et à mon avis ce serait passablement naturel,--le vieux scélérat ne doit pas compter sur son amitié. Mais bah! quand un homme est assez désespéré pour en tuer un autre, il ne s'arrête pas à une bagatelle d'amitié.

--On dit que la fille de Newcome est au désespoir d'avoir rendu témoignage contre son père: elle a pleuré à grands cris toute la nuit dernière, lui demandant pardon... Ah! Messieurs, je vous le demande, ce vieil endurci ne mérite-t-il pas d'être pendu, rien que pour sa dureté envers cette aimable enfant?

--Oui, mais quand sa désagréable carcasse prendra l'air entre ciel et terre, que deviendra l'intéressante orpheline? Je parie qu'elle ne connaît pas une âme dans tout le district; et puis elle est si jeune! guère plus de quinze ans, je suppose,--et si découragée!

--Sa beauté lui servira de dot; observa un galant discoureur.

--Ah! oui, parlez-en! voilà une fameuse richesse.... un beau visage, et rien pour le soigner!

--Ceci est un fait. Cependant je me rappelle avoir entendu le vieux Malicorne parler, avec une ardeur rutilante, de la jeune fille et de sa beauté: c'était justement la veille du meurtre. Ma foi, il avait l'air d'un homme prêt à faire des folies pour elle. Cependant il y aurait danger pour lui à essayer ce mariage, car sa squaw Indienne, qui est jalouse comme une panthère, le criblerait tout net de coups de tomahawk: au surplus, il n'est pas sûr qu'il soit disposé à épouser la fille d'un assassin.

--Et moi, je dis qu'elle est en bonnes mains: la femme de Wyman s'en est chargée de bien bon coeur; Wyman lui-même ferait les choses grandement pour elle, s'il n'était pas si pauvre; car il lui porte un véritable intérêt. Pour un constable, il a l'âme sensible.

--Là, là! De par tous les diables! il n'est pas si pauvre qu'il n'ait du pain assez pour une bouche de plus, dit le constable lui-même, faisant tout à coup apparition: personne, mes gentlemen, ne sait ce que l'avenir tient en réserve; et, par exemple, pouvons-nous dire si elle perdra, ou non, son père... Enfin, quoiqu'il arrive, je lui donnerai tous mes soins, elle sera l'enfant de la maison, tant qu'elle voudra y rester: ma femme l'a dit. Et maintenant, croyez-moi, il est inutile de lui prophétiser malheur, ou d'augurer mal de sa jolie figure.

--Hurrah pour Wyman! crièrent plusieurs voix.

Mais le brave constable n'était pas venu pour recevoir des applaudissements ou pour prendre part aux bavardages; il n'avait eu d'autre intention que de surveiller un peu ce qui se passait en ce fameux meeting; aussi allait-il se retirer tout doucement, comme il était arrivé, lorsqu'un étranger qui venait de se glisser dans la salle, le prit par le bras, en homme qui a besoin d'un renseignement.

--Pardonnez-moi, sir, lui dit-il, si je me permets de vous adresser une question: j'aurais besoin de quelques renseignements relatifs à un individu appelé Thomas Newcome: le connaissez-vous?

--Oui, sir, je connais un homme de ce nom.

--Pourriez-vous me faire connaître sa nationalité?

--On le considère comme Anglais, quoiqu'il soit, je pense, du Connecticut.

--Des environs d'Hartford, n'est-ce pas?

--Oui, c'est bien cela, j'imagine.

--Et, il a une fille.--Comment la nomme-t-on?

--Alice.

--Où est cet homme--ce Thomas Newcome?

--Pour le moment, il est prisonnier dans la maison du shériff, parce que nous n'avons pas encore de prison bâtie dans le village. Hier, un homme a été tué d'un coup de fusil, on suppose que Newcome est l'auteur de ce meurtre. Je ne puis vous dire ce qu'il y a de vrai; je lui souhaite d'être innocent.

--Ah! et sa fille, qu'est-elle devenue?

--Elle est chez moi.

--Pourrais-je la voir?

--Je ne saurais vous dire; êtes-vous de sa connaissance?

--Hum!... j'ai... je lui porte beaucoup d'intérêt; ce que j'ai à lui dire peut être fort important pour elle. En tout cas, il faut que je la voie personnellement.

--Mais, sir, je crois qu'elle ne voudra pas vous recevoir, fussiez-vous son meilleur ami; elle a la tête perdue de cette affaire si grave pour son père.

--Je ne veux autre chose que la voir; je ne lui dirai rien, je ne la troublerai en aucune façon. Je veux seulement constater une question d'identité.

--Très-bien! je ne vois rien à objecter, en ce qui me concerne. Vous pouvez venir à la maison avec moi, si, comme vous venez de le dire, il y a utilité pour elle.

--J'ai dit, peut-être, je désire, précisément, acquérir une certitude.

La maison du constable n'était pas éloignée; en trois minutes ils furent arrivés. Le constable expliqua à sa femme les prétentions du mystérieux étranger.

--Miséricorde! elle n'est plus reconnaissable, répondit la ménagère en se dirigeant vers une petite chambre proprette au premier étage; le médecin lui a fait couper hier ses beaux cheveux; c'était pitié de voir mettre les ciseaux dans ces charmantes boucles si soyeuses. Ah! mon Dieu! qu'elle est changée, la pauvre enfant! elle fait peur.

Alice était au lit, dévorée par une fièvre ardente: ses traits, empreints de la gracilité naturelle à la jeunesse, étaient pâles, amaigris, et semblaient plus grêles, plus diaphanes encore à cause de l'absence de sa chevelure. Un souffle--le souffle du malheur,--avait flétri la fleur juvénile de sa beauté.

L'étranger la considéra longtemps en silence, et demanda ensuite, en posant le doigt sur des cheveux épars dans une corbeille.

--C'est là sa chevelure?

--Oui: répondit mistress Wyman; j'ai voulu les conserver jusqu'à ce que les autres soient revenus. Ça fait pitié, vraiment!

L'étranger tira de son sein une petite miniature sur ivoire, la présenta à mistress Wyman, en lui demandant si, étant en bonne santé, Alice avait quelque ressemblance avec ce portrait.

--Mon doux Seigneur! s'écria la bonne femme avec admiration; peut-il avoir existé une créature aussi jolie que ça? Mon Dieu! c'est tout comme une peinture inventée! Je ne comprends pas qu'il y ait eu quelque part, beauté semblable! C'est encore plus charmant que la pauvre chère enfant; je ne l'aurais pas cru possible.

--Ainsi donc, reprit l'étranger, vous trouvez que miss Newcome ressemble à ce portrait?

--Oh! oui, énormément! ce sont les mêmes yeux si doux; les mêmes cheveux dorés; le même sourire d'ange; Alice, seulement, a la bouche moins parfaite, et le visage moins fier.

A ce moment, la jeune fille s'agita fiévreusement dans son lit, et murmura le cri sans cesse répété dans son délire. «Oh! mon père! pitié! pitié pour votre enfant!»

--Vous voyez son état; dit mistress Wyman; elle ne dit pas autre chose, depuis sa déposition devant la justice. La dureté de son père la tuera, elle aussi.

--Peut-être avons-nous troublé son repos, répondit l'étranger en sortant de la chambre: puis, il plaça une bourse dans la main de mistress Wyman et ajouta:--Voici une somme assez importante que je vous prie d'employer à ses besoins. Ne la laissez manquer de rien, procurez-lui tout le confort possible.

--Mais, sir, répliqua mistress Wyman précipitamment et d'un ton offensé, nous n'avons pas besoin d'être aidés, ni secourus, pour avoir soin d'elle: notre intention est de la traiter comme notre enfant.

--Je le sais, et je m'aperçois que vous avez déjà commencé à exécuter vos bonnes intentions. Néanmoins ne refusez pas: l'argent est toujours d'une grande utilité, miss Newcome peut en avoir besoin: d'ailleurs, c'est à elle que je donne et non à vous.

--Wyman m'a dit que vous aviez à lui communiquer une nouvelle peut-être avantageuse. Voulez-vous revenir auprès d'elle pour lui parler; ou bien préférez-vous nous charger de lui rapporter votre explication lorsqu'elle sera mieux portante?

--Non, je n'ai rien à lui communiquer; ne lui dites rien. Je peux attendre, elle aussi.

Sur ce propos, l'étranger prit congé du constable et de sa femme puis il revint à la log-tavern qui était la seule hôtellerie logeable du pays.

Pendant la dernière heure écoulée, cet établissement important avait vu affluer dans son enceinte une foule hétéroclite qui s'attribuait le nom magnanime de «peuple» du territoire. Cette sage et tumultueuse assemblée avait décidé à l'unanimité qu'on ne pouvait abandonner aux incertitudes de la justice territoriale un coquin aussi vil que l'assassin du docteur Edwards. Malgré ses fers, il trouverait indubitablement le moyen de s'échapper, car la maison du shériff n'était pas une prison sérieuse. En peu de jours il arriverait sans peine à se débarrasser de ses chaînes; d'autant mieux que le prisonnier était accessible à quiconque voulait l'approcher. Il importait au salut de la société de ne pas même courir le risque d'une évasion aussi dangereuse. Le prévenu avait parfaitement trahi sa brutalité dans la façon dont il avait traita sa fille... Il l'aurait tuée, s'il l'avait pu! Et peut-être... s'il parvenait à s'évader, commettrait-il ce second crime plus atroce encore!!

Tous ces raisonnements et beaucoup d'autres semblables amenèrent l'honorable assemblée à conclure qu'il serait éminemment opportun d'appliquer la loi de Lynch. Plus on discutait, plus on s'échauffait; enfin on tomba dans une sorte d'ivresse furieuse; les cris, les vociférations s'ensuivirent; le tumulte devint féroce. Vainement quelques assistants plus calmes essayèrent d'arrêter l'élan sanguinaire, on faillit leur faire un mauvais parti. Bientôt la conflagration des esprits fit explosion comme un volcan; toute cette foule hurlante, altérée de sang, courut comme un seul homme à la maison du shériff.

Cet honnête magistrat, le constable, tout le personnel de la justice, se groupèrent pour recevoir les furieux et défendre le prisonnier jusqu'au dernier souffle. Mais les Lynchers ne parurent même pas s'apercevoir de ce frêle rempart; on culbuta les braves défenseurs de la loi, on força les portes, on délia le prisonnier et on l'emmena triomphalement au lieu choisi pour l'exécution.

Après s'être formés en bataillon carré, ils placèrent leur victime au milieu, puis ils la forcèrent à suivre la marche. C'était un spectacle étrange de voir le misérable, pâle, hagard, défait, suivant le terrible cortége d'un pas ferme, sans se montrer effrayé du sort affreux qu'on lui préparait. En réponse aux injures et aux exécrations dont il était l'objet, il lançait à ses bourreaux des regards de défi et de haine, mais il ne prononçait pas une parole.

Le cortége ne tarda pas à arriver dans une petite vallée encaissée profondément entre deux collines; là, un arbre et une corde avaient été préparés; au milieu d'un profond et redoutable silence les funèbres préparatifs furent accomplis, le noeud coulant fut passé au cou du patient, et on allait le lancer dans l'éternité lorsque Allen survint, hors d'haleine, et s'interposa entre Newcome et les Lynchers.

Sa subite apparition et son allure effarée firent impression dans la foule: pendant quelques instants l'attention se porta sur lui, on écouta curieusement ce qu'il avait à dire.

Dès qu'il eût repris sa respiration d'une manière suffisante pour se faire entendre, il leur adressa le speech suivant avec toute l'énergie dont il était capable.

--Hommes de Fairview, écoutez-moi attentivement! Il s'agit d'une chose extrêmement sérieuse; vous êtes sur le point de commettre la plus énorme erreur!... peut être un crime! car enfin, il n'est pas sûr que cet homme soit le vrai coupable.

--Oh! oh! que dites-vous là? s'écria la foule; la preuve!... la preuve!... N'y a-t-il pas eu mort d'homme?

--J'en conviens, reprit Allen; oui, un homme, mon ami, a été lâchement assassiné d'un coup de feu...

--Vous le voyez! il en convient! hurla la foule; mort à l'assassin! tirez la corde!

--Arrêtez! mes amis, écoutez-moi! Thomas Newcome est suspect, je le reconnais d'autant mieux que je l'ai accusé moi-même, le premier. Voyons, répondez, pouvez-vous douter de moi, qui suis l'accusateur?

--C'est vrai... murmurèrent les moins exaltés.

Allen puisa un nouveau courage dans cette ombre d'assentiment qu'il venait d'obtenir.

--Donc, si je vous parle de modération, il faut que j'aie des raisons extraordinairement sérieuses...

--Alors, dites-les, vos raisons! et soyez bref, crièrent les plus acharnés Lynchers.

--D'abord, continua Allen, il est reçu qu'un homme, même accusé, est toujours considéré comme innocent, jusqu'à ce que son crime soit prouvé d'une manière incontestable.

--Propos d'avocat, tout cela! cria une voix rude; le juge Lynch n'a pas besoin de discours, il lui faut des faits...

--Oui! oui!! gronda la foule comme un sinistre écho; des faits, ou la mort!

Allen sentit son courage chanceler, les chances favorables diminuaient.

--Cependant, Gentlemen, reput-il en enflant sa voix, ai-je, oui ou non, porté contre Thomas Newcome une accusation terrible?... ai-je, oui ou non, fait comparaître la propre fille de l'accusé, pour qu'elle rappelât les menaces de son père contre moi et contre le malheureux docteur?...

--Eh bien! vociféra-t-on, voilà des preuves convaincantes; celui qui menaçait a exécuté ses menaces, c'est lui qui est l'assassin!

--Hommes de Fairview! continua Allen; une chose que vous ignorez, je vais vous l'apprendre; c'est que dans la forêt il y avait certainement un autre homme, un ennemi, en même temps que Newcome. Deux coups de feu ont été tirés; lequel a été le coup mortel?... que celui-là qui pourra le dire se présente et fasse connaître la vérité! qu'il vienne déposer sous la foi sacrée du serment! qu'il dirige un doigt accusateur contre l'inconnu ou contre Newcome, et qu'il dise: «mon choix est fait, voilà le vrai coupable!» Mais aussi, que le sang innocent retombe sur sa tête s'il se trompe!

Il y eut un murmure annonçant l'indécision dans la foule: le jeune orateur avait tout gagné en gagnant du temps.

--Écoutez! écoutez! crièrent plusieurs voix.

--Il ne me reste plus que quelques mots à dire: vous n'avez songé qu'au crime, vous avez oublié les victimes. Cette jeune fille, malheureuse enfant aujourd'hui brisée par la douleur, vous allez la rendre orpheline, sans considérer si le coup sous lequel tombera son père ne la tuera pas aussi. Hommes de Fairview! ne craignez-vous pas les nuits sans sommeil, et les rêves fièvreux pendant lesquels vous apparaîtront les ombres vengeresses de deux innocents immolés par vos féroces caprices?... Lequel d'entre vous voudrait qu'on agît envers lui, comme vous agissez envers Newcome?... Retenez bien mes paroles; moi l'accusateur, moi le premier instigateur de cette affaire, moi presque l'ennemi de Newcome, je vous déclare que je le crois innocent.--Et maintenant, pour venger un assassinat, assassinez à votre tour, si vous voulez; ce sera un compte à régler entre vous et Dieu.

Lorsque Allen eut fini de parler, il s'aperçut avec surprise que la solitude s'était faite autour de lui, le choeur des Lynchers s'était successivement amoindri; l'accusé restait seul avec quelques personnes sages et prudentes qui ne voulaient ni le Lyncher ni le laisser échapper.

Ce dernier n'en pouvait croire ses oreilles, et attachait sur le jeune homme des regards stupéfaits: néanmoins il resta muet, et se laissa ramener en prison sans avoir prononcé une parole.

L'orateur pût être fier du succès de sa harangue; il avait obtenu un vrai triomphe, et les éloges ne lui furent pas épargnés. L'étranger que nous avons vu s'intéresser à Alice, et qui avait été l'impassible témoin de toute cette scène, ne pût s'empêcher d'adresser à Allen un signe de satisfaction qu'il accompagna de quelques mots flatteurs.

--Vous pouvez vous flatter d'avoir débuté par une victoire, Squire, s'écria à son tour Ed en fixant sur Allen un regard scrutateur.

--Et tout ira de mieux en mieux, si l'on écoute mes avis, répliqua Allen en accompagnant sa réponse d'un coup d'oeil aigu comme la pointe d'une épée.

--Vous avez l'air de tenir singulièrement à jeter sur quelque autre le crime de Newcome.

--Je tiens, et tiendrai toujours à ce que la vraie justice soit faite, Ed; voilà tout!

--Et même, je suppose que vous seriez disposé à exciter les soupçons contre quelque autre, dans le but de sauver le vieux Newcome. Par ma foi, mon honorable camarade, vous manifestez un étrange intérêt pour l'homme qui, dans votre opinion intime, est le meurtrier de notre ami.

--Comment savez-vous si bien ma pensée? demanda Allen avec vivacité.

--Je vous ai entendu parler avec Flag.

--Ah! je croyais que vous rêviez, alors: dit sérieusement Allen.

Ed poussa un éclat de rire bref et étrange; mais il détourna les yeux sans répondre et reprit le chemin du claim en grommelant qu'il avait à se trouver à un rendez-vous.

Le lendemain matin, Ed annonçait que d'importantes affaires l'appelaient dans l'Ouest; et le même jour il quitta le settlement.

Squire resta donc seul avec Flag, dans le claim: pendant longtemps leurs conversations roulèrent sur la fin tragique de leur ami, et sur le mystère insondable qui continuait à planer sur l'identité du vrai coupable. Plus d'une fois, au milieu de ces rêveries pénibles, il leur arriva des pensées et des soupçons si extraordinaires qu'ils ne voulurent pas s'y arrêter. Ils se contentèrent de conserver au fond de leur âme leurs soupçons intimes, en attendant que la vérité se manifestât dans des circonstances imprévues.

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