II
Si parmi ces maçons déguenillés qui broient du plâtre, ces menuisiers qui équarrissent des poutres au soleil, ces hommes couverts de sueur qui tracent une enceinte grande à contenir une ville, vous apercevez un ouvrier infatigable, changeant de fonction à chaque instant, plus mal vêtu que les uns, plus familier que les autres, plus hardi buveur que tous, vous avez retrouvé le jeune marquis de Brunoy, conseiller secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses finances.
Il exhausse d'un étage le château de son père, celui qui avait suffi à l'orgueil de deux financiers, à M. Brunet, à M. Pâris de Montmartel. Il le veut plus spacieux, il le veut royal; il bâtit des communs presque aussi vastes que ceux de Versailles, dessine des cours d'honneur où pourraient tourner les équipages du roi; peut-être compte-t-il sur l'honneur d'une visite du roi!--Cela n'est pas sans exemple: Louis XIV parut bien à la fête du financier Samuel Bernard.--S'il ne peut rien changer à la primitive construction du château, il le flanque du moins de logemens sans fin. C'est un Versailles en tas. Une fois le château enflé de bâtimens, il songe au jardin, au parc, aux eaux, aux cascades. Si l'eau est trop loin, si la rivière coule à cent pas au-dessous, il prend la rivière par le coude, la violente, et l'amène entre son château et sa cascade. Lui eût-on dit: Monseigneur, il nous faut l'Océan; il eût répondu: Allez le chercher, voilà de l'or. Les travaux ne ralentissent pas; ils ne sont suspendus qu'à midi, heure à laquelle le marquis mange la soupe aux choux avec ses ouvriers. Ensuite viennent de Paris et par caravanes des chariots pleins de meubles, de tapisseries, de glaces, et d'ouvriers perchés sur ces meubles. A ceux qui leur demandent en les voyant passer dans les allées de la forêt de Sénart: «Bonnes gens, pour qui ces belles choses?» ils répondent: _Pour M. le marquis de Brunoy_.
Et quand le château est bâti, meublé, agrandi, planté, arrosé, que des millions ont été dépensés pour lancer des eaux sur du gazon, pour avoir du gazon autour d'une serre chaude qui renferme les végétaux les plus rares; quand le roi Louis XV pourrait entrer par cette porte ouverte dans l'axe du château, au bout d'une allée merveilleuse de perspective,--le roi et toute sa cour; alors le marquis de Brunoy réunit tous ses compagnons d'ouvrage, et leur dit:
--Si vous avez bâti le château, vous l'habiterez. Il est à vous.
Les paysans et les maçons de Brunoy pensaient que M. le marquis était devenu fou.
--Oui, il est temps de former ma maison.--Toi, La Tuile, tu seras mon valet de chambre,--six mille livres d'appointement; toi, Le Loup, mon gâcheur, tu seras mon secrétaire,--dix mille livres; toi, Renaudin, qui fais si bien la soupe aux choux, sois mon intendant; toi, le vitrier là-bas, tu rempliras les fonctions de mon officier des chasses; vous autres, qui n'êtes que bûcherons de votre état, vous passez de droit, domestiques de pied et laquais de ma maison. Demain vous irez à Paris commander des habits appropriés aux nouvelles charges que je vous destine à occuper auprès de moi.
A votre retour, nous rendrons à mon respectable père les honneurs funèbres qui lui sont dus.
Allons boire!