III
Quelques mois après l'inexplicable isolement du marquis à Brunoy, son père, M. Paris de Montmartel, était mort des chagrins qu'il lui avait causés. Cet événement surprit le marquis, tandis qu'il achevait de meubler le château dont il ne croyait pas être si tôt le maître absolu. On a vu qu'il avait voulu l'inaugurer par un jour de tristesse filiale, et, à l'exemple des nobles familles, faire prendre le deuil à la vaste domesticité de sa maison.
Le deuil ne manqua pas d'une certaine singularité.
Tous les domestiques furent vêtus de serge noire, de la tête aux pieds.
Chaque habitant reçut six aunes de la même étoffe, afin de participer, à raison de sa taille, à la douleur du marquisat.
Un rideau noir incommensurable caparaçonna le château, du faîte à la base.
De longs crêpes furent noués aux arbres; des pleureuses attachées au front de marbre des statues.
Le canal qui traverse la propriété, au lieu d'eau, laissa couler de l'encre.
Et quand les eaux jouèrent, vers le coucher du soleil, sur le disque duquel le marquis regretta beaucoup de ne pouvoir jeter un voile noir, on vit les tritons, les sirènes et les grenouilles des bassins rejeter de l'encre par leurs conques et par leurs bouches.
Madame de Montmartel vint surprendre son fils au milieu de son extravagante tristesse. Elle apportait à Brunoy une douleur moins affectée que celle qu'elle y trouva. Veuve par l'inconduite de son fils, elle pleurait abondamment un malheur dont la cause était dans sa famille.
A l'aspect de la lugubre bouffonnerie du château, elle craignit pour la raison de son fils, qui, pâle comme Hamlet, empressé, respectueux, la prenant par la main, la conduisit à travers le parc, dont les crêpes sinistres flottaient et se déroulaient au vent du soir.
Vu de loin, ce devait être un saisissant tableau, que cette extravagante mais colossale solennité noire. Ces arbres avec leurs crêpes, ce château, vaste ordonnateur des pompes funèbres, vêtu de noir, immobile au milieu d'un convoi immobile; tout le village tendu de noir; ces eaux noires élancées vers le ciel, et ce jeune homme en deuil avec cette mère en deuil, se promenant à pas lents sur un grand espace, auraient effrayé, épouvanté le voyageur qui, au sortir de la forêt de Sénart, toute sanglante de traditions, eût aperçu, des hauteurs des Bosserons, cette vallée de mort.
--Mon fils, dit en baissant la voix cette mère affligée au marquis de Brunoy, vous avez de grands torts à vous reprocher envers votre famille, dont vous avez poussé le chef au tombeau bien avant l'âge; vous avez permis à la médisance d'interpréter de mille manières scandaleuses votre disparition subite de la maison paternelle; on nous a accusés alternativement, vous comme un mauvais fils, jaloux de vous emparer le plus promptement possible de votre héritage, nous comme de durs parens qui voulions vous forcer à embrasser les ordres, malgré vos penchans, afin de conserver plus long-temps votre fortune. Vous avez souillé la jeune noblesse française.
Le marquis sourit amèrement à ce dernier reproche.
Madame de Montmartel reprit: Chaque jour a eu sa calomnie; le ridicule a demandé sa part d'aubaine au mensonge, et il l'a obtenue; aucune personne de votre famille n'a pu paraître dans un lieu public, même dans les plus saints, sans devenir un objet de curiosité; on nous a appuyé le doigt sur le front. Vous deviez prévoir ceci, et vous n'avez pas été arrêté par cette considération. Si du moins vous étiez venu chercher votre pardon au lit d'agonie de votre père, lui et le monde eussent été apaisés; mais votre obstination à vous cacher a ranimé, au contraire, aux derniers momens de M. de Montmartel, toutes les suppositions que l'oubli, car le mensonge lui-même se lasse, avait commencé à user dans les propos impurs du monde. Oui, pleurez, mon fils, et prouvez du moins que vous ressentez pour la mémoire de votre père une respectueuse tendresse, et pour mes douleurs personnelles une affliction plus vraie, plus raisonnable, plus noble que celle dont les ridicules marques étalées ici insultent à la pitié qu'on doit aux morts. Mon fils, je compte sur votre repentir, j'espère en votre retour à des sentimens plus sensés; vous me suivrez sur-le-champ à Paris, où j'ai besoin de votre présence pour me protéger pendant les quelques années qui me séparent du tombeau de votre père. Si ce devoir vous pèse, vous n'aurez pas à vous contraindre long-temps; ma santé est perdue; voyez comme les chagrins m'ont accablée, combien je suis souffrante.......
--Ma mère, estimez-moi assez pour croire que si je vous perdais, je n'épargnerais rien pour que votre mémoire fût révérée.
--Je sais que vous n'êtes pas insensible.
--Vous auriez à votre convoi huit célestins.
--Vous êtes léger, mais bon.
--Vous seriez suivie d'autant de frères minimes, auxquels j'adjoindrais six religieux des Billettes, six carmes, quatre augustins et quatre jacobins.
--Mon fils, vous feriez mieux de vous occuper de vos préparatifs de départ pour Paris que des honneurs à me rendre après ma mort.
--Je fonderais pour vous soixante messes hautes.
--Vous voulez donc que je meure, fils ingrat! et il vous tarde d'ajouter au deuil ironique de votre père le deuil plus scandaleux encore dont vous menacez votre mère.
--A votre service funèbre il y aura deux cents prêtres, chanoines, vicaires; plus, quarante torches du plus grand poids, et en cire jaune, autant en cire blanche, autant en cire verte, plus trois cents cierges. Les choses seront bien faites.
--Par pitié, ne m'effrayez pas ainsi pour votre raison, mon fils.
--Je calcule les tentures: trois bannières de velours violet, comme au convoi de M. l'archevêque de Dijon; trois portières de velours sombre pour les trois entrées de votre paroisse; quatre grands écussons à nos armes.
--Oh! mon Dieu!
--Comme vos équipages suivront le corbillard, dont je parlerai, ils auront caparaçons et housses traînantes de serge noire, avec croix cousues de taffetas blanc.
--Vous me faites mourir, et je vais vous maudire, mon fils.
--Sept grands manteaux à grande queue pour ceux qui mèneront le deuil. Je songe qu'il ne faudra pas moins de huit aunes d'étoffe pour le drap mortuaire; le principal sera digne de l'accessoire; on n'aura jamais vu de plus magnifique poêle depuis les obsèques du régent de France, monseigneur le duc d'Orléans: je le veux de vingt aunes de drap d'or, à triple frisure,--une frisure de plus que monseigneur le régent.
--Vous me déchirez le coeur.
--Votre coeur, à propos, sera enfermé dans du plomb et déposé dans un coffre de chêne cerclé en fer; Houdon se chargera de vous élever un mausolée du plus vaste travail, tout orné de statues, d'urnes, de lampes et de cyprès.
--Mon fils, vous ne l'êtes plus, je vous maudis!
--Achevons maintenant: huit célestins, cent vingt livres; billettes, carmes, augustins, jacobins, six cents livres; soixante messes, trois mille livres; deux cents prêtres, cinq mille livres; torches de différentes couleurs, deux mille livres; tentures, vingt mille livres; drap mortuaire et coffre de chêne, cinq mille livres; mausolée, cinquante mille livres..... total, quatre-vingt-cinq mille sept cent vingt livres.
Pardonnez-moi, ma mère, si mon imagination ne me fournit rien de plus beau pour entourer de respect vos cendres; mais.......
Le marquis s'aperçut que sa mère n'était plus là. Après l'avoir maudit, elle était partie indignée pour Paris. Il entendit le bruit des chevaux qui passaient sur le pont de Brunoy.