V
Le 8 juin 1767, leurs majestés signèrent le contrat de mariage de M. Armand-Louis-Joseph Pâris de Montmartel, marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, Maison, Couronne de France, et de ses finances, avec mademoiselle Émilie de Pérusse d'Escars. La plus grande fortune et le plus beau nom de France se donnèrent la main sous les voûtes de Notre-Dame.
Tout Paris courut à ce mariage, qui remplit la cour et la ville d'étonnement. On crut le marquis sauvé de lui-même en voyant la jeune fille qui se dévouait à lui, si belle, si noble, si pleine de soumission à la volonté de ses parens. Ce n'était point un mariage d'inclination, on ne le supposait pas; mais comment l'amour ne devait-il pas infailliblement naître entre quinze ans d'un côté et vingt ans de l'autre; entre un nom couvert de rouille et un nom étincelant de diamans, unis par la main du roi de France; entre tout ce que les temps passés ont de saint, de fier, posé en aigrette sur le front de cette jeune fille; entre tout ce que l'époque a de pompeux, de riche en félicités positives, palais, chevaux, domestiques, apporté en dot par ce jeune homme, ce jeune homme qui n'a pas d'armure d'aïeux, il est vrai, mais qui remplirait d'or, pendant plusieurs jours, la plus vieille et la plus creuse des armures?
Le marquis fut exquis pendant la cérémonie; il présenta la mariée à l'autel avec une décence parfaite, édifiant par sa bonne tenue ses parens et ceux de sa femme; répondant aux complimens d'usage d'un ton aussi délicat que s'il n'eût jamais quitté la cour. On eût dit qu'il revenait de celle de Charles III d'Espagne. Cette fidélité à l'étiquette lui rallia, à une époque où elle était la seule vertu visible que la monarchie eût conservée depuis le grand roi, l'estime des meilleures maisons de France. Celle dans laquelle il entrait couvrait de ses rameaux épais sa jeune tige nobiliaire, qui n'aurait plus à souffrir du souffle dévorant de l'opinion. Quand la famille d'Escars l'acceptait à la face du ciel et du monde, il y aurait eu de la présomption à ne pas le tenir pour un bon gentilhomme du royaume. Ce nom d'Escars était si beau qu'il fut toute la dot de la mariée, en faveur de laquelle le marquis de Brunoy s'engagea à payer, outre une pension annuelle de 60 mille livres, une autre pension pour son entretien, un gain de survie de 300 mille livres, et jusqu'à concurrence de 500 mille livres de toilette, argenterie et bijoux; enfin un douaire de 15 mille livres et 5 mille livres d'habitation. Rien ne parut trop cher au jeune marquis. Excessif en tout, il offrit à la future des diamans et des habits pour 700 mille livres. Il n'y eut plus de termes assez flatteurs pour le louer. Il fut présenté à la cour par sa belle-mère, madame la marquise d'Escars, née Fitz-James. Impossible d'aller au-delà de ce faste, de ces honneurs, de ces distinctions. Si le marquis de Béthune eût conquis la toison-d'or, il n'eût pas été plus radieux. Son neveu devait être l'exemple de tous les neveux à venir, lui le modèle de tous les oncles.
Le mariage du marquis n'eut qu'un jour; il n'eut pas de nuit.
A peine sa femme appuyait sa tête tremblante sur le pudique oreiller, que le marquis était déjà sur la route de Brunoy, impatient d'arriver à son château, où l'on était loin de l'attendre.
Il arrive, il entre, il appelle ses gens, fait sonner les cloches de l'église, dont le bruit met sur pied les habitans. Ceux-ci n'ont que deux suppositions à faire: ou c'est l'incendie qui brûle les moissons des environs, ou c'est M. le marquis de Brunoy annonçant son retour au château.
C'était M. le marquis de Brunoy.
Entouré des habitans de Brunoy éveillés en pleine nuit, le marquis, encore en habits de noces, ressemblait à un chef de pirates qui rentre au port pour partager avec les siens la riche capture qu'il a faite. Le coup avait eu lieu; il avait réussi au-delà de toute espérance. On revenait vainqueur. La dépouille c'était, pour le marquis, son mariage avec mademoiselle Émilie de Pérusse d'Escars. Rie avec lui qui voudra, que chacun de ces manans tire avec ses ongles noirs et ses dents jaunes un morceau d'un si beau nom! d'un si grave événement! il rit avec eux; il les encourage même, car ils ont besoin de toute la raillerie de leur maître pour se moquer de ce qui est chose sainte jusque parmi eux; le mariage! Mais riez donc des Escars où je viens d'entrer! semble-t-il dire; riez donc de ce nom que je vous apporte au bout de mon fouet! Ils ont de vieux aïeux, vieux comme les pierres, des arbres généalogiques qui couvriraient toute la forêt de Sénart, des écussons pleins d'un grimoire à faire tomber les yeux d'un sorcier: ils ont des prétentions à la couronne de France: que sais-je? Eh bien! ils m'ont donné tout cela, à moi petit-fils d'un hôtelier, à moi fils d'un financier anobli pour ses écus, à moi, non le marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, Maison, Couronne de France, et de ses finances, mais votre égal, qui prend le nom, pour ne plus le quitter, de _Nicolas Tuyau_. Criez avec moi: _Vive Nicolas Tuyau!_
Après ce noble épanchement de part et d'autre, Séné le paveur, Thorel le menuisier, Chalandre, maître charron, Maréchal, le fils du bourrelier, et un abbé Bonnet, fils du barbier de Brunoy, avertirent le marquis que pendant son absence il était venu des officiers et des intendans de la maison du comte de Provence pour dresser l'inventaire du château, de son mobilier, du parc et des jardins. Ils avaient procédé avec les formes qu'on emploie lorsqu'on poursuit une vente par autorité de justice. Tout Brunoy avait pensé que M. le marquis avait consenti à cette vente par suite de son mariage; c'était une bien vive douleur pour le pays.
Déjà! murmura tout bas le marquis sans s'arrêter aux regrets de ses gens; j'étais à peine à Paris qu'on songeait à me dépouiller! M. le comte de Provence est donc bien amoureux de ma propriété! c'est trop juste, je l'aurais faite belle pour lui; je l'ai plantée, embellie, accrue, pour ménager à M. le comte du repos et de l'ombre; j'ai été le maçon de son altesse; mes eaux joueront pour ses grandes dames. Vous croyez cela, cher oncle? Ah! vous me faisiez épouser une d'Escars, et vous vendiez Brunoy à la cour! Brunoy est à mes paysans; j'ai la femme, et vous n'aurez pas le château; marquis! le fou vous a joué.
Cependant le marquis de Brunoy, qui n'ignorait pas la puissance de la cour, et combien il serait aisé au comte de Provence, pour peu qu'il en eût l'intention arrêtée, de devenir possesseur du château, envisagea sérieusement, derrière son masque bouffon, le difficile de sa position; il retint auprès de lui l'abbé Bonnet, l'un de ses conseillers intimes.
--Bonnet, lui dit-il.
--Monsieur le marquis.
--Pas de marquis: Nicolas Tuyau.
--Soit.
--Il y a une église à Brunoy.
--Fort laide, fort petite, fort pauvre.
--On posera huit cloches d'abord au clocher, Bonnet.
--Huit cloches, y songez-vous? Il n'y a pas de paroisse à Paris qui en ait autant.
--Raison de plus.
--Mais le clocher s'écroulera.
--Nous bâtirons un autre clocher si celui-là tombe; nous ferons faire un superbe service aux morts; huit cloches, bien; je veux que l'église ait seize chantres.
--Jésus! c'est plus qu'à Saint-Roch!
--Je ne dis pas le contraire; seize serpens; dix-huit enfans de choeur et quatre sonneurs: j'aime les sonneurs.
--Mais on n'y tiendra pas du bruit.
--L'abbé, vous aimez les orgues, ne vous en cachez pas; soient un organiste et un maître de la sonnerie.
--Ce sera Notre-Dame en petit.
--Comment! en petit? Douze chanoines attachés à la fabrique. Nous aurons office canonial, l'abbé.
--Ce sera Notre-Dame en grand, je le vois.
--On dorera la chapelle du portique à l'autel, avec beaucoup de pommes d'or, de grenades d'or, de raisins d'or, pour les guirlandes des entrecolonnemens.
--Monsieur le marquis, fera-t-on dorer les paroissiens?
--L'abbé, je ne plaisante pas; on pavera rose et blanc le pavé de l'église. Demain les architectes viendront.
--Qui sera chargé de veiller à ces travaux?
--Vous, l'abbé, et je vous recommande de m'apporter le registre de la paroisse, où tous ces dons seront écrits de ma main.
--Est-ce tout?
Le marquis réfléchit un instant.
--Demandez à Paris cent soixante et seize chapes.
L'abbé pouffa de rire.
--Qui portera ces cent soixante et seize chapes?
Gravement le marquis répondit:
--Apparemment, Bonnet, ceux qui porteront trente-trois chasubles, cent quinze tuniques, cinquante-sept étoles.
--La cathédrale est complète maintenant.
--Pas encore, Bonnet; faites venir neuf lustres de Bohème, trente-six girandoles, six candélabres à sept branches, quatre-vingt-dix chandeliers en cuivre, huit chandeliers en argent massif. Et nous allions oublier l'autel, l'abbé!
--C'est vrai, nous allions oublier l'autel.
--Écrivez donc, l'abbé: trente aubes de point d'Angleterre et de Binche; huit devans d'autel de Binche; un ostensoir en soleil, de vermeil, pesant vingt-cinq marcs, un ciboire d'or de huit onces, une croix et son bâton en vermeil, deux calices de vermeil, trois encensoirs en vermeil, une lampe d'argent dorée et ciselée, avec chaînes et couronnement, de six pieds et demi de circonférence et de deux pieds sept pouces de profondeur, du poids de cent à cent cinquante marcs. Ma foi, on peut chanter vêpres à présent, n'est-ce pas, l'abbé? Allez donc exécuter tout ce que nous venons d'arranger ensemble. On aura des nouvelles de Nicolas Tuyau à la cour.
L'abbé sortit tout abasourdi. Il croyait avoir les huit cloches dans la tête, un encensoir à chaque oreille, et les paupières brûlées par tous les chandeliers. Il était effaré. L'archevêque de Paris allait crever de jalousie.
--Que M. le comte de Provence s'avise de toucher à Brunoy maintenant! J'ai tout le clergé avec moi de mon côté, contre lui, contre tous; je serai fort avec les forts: ils sont prêtres, je le suis!
Ce qui avait été dit fut fait; le marquis dépensa même beaucoup plus qu'il ne l'avait calculé, pour orner la chétive église de Brunoy.
Je l'ai vue à cinquante ou soixante ans de date de ces embellissemens: non seulement elle a été pillée, ce qui est déplorable à voir, mais elle n'a pas été entièrement pillée; le clocher a gardé une cloche sur huit, elle est fêlée; il reste un lustre de Bohème sur neuf, il est grapillé; le plafond a été crevassé par le poids des cloches, comme l'avait prudemment prévu l'abbé Bonnet; le pavé seul a conservé ses carreaux de marbres griottes et blancs, mais ils sont pâles; l'humidité en a dévoré les couleurs; il n'y a plus de bannières d'or ni de croix de vermeil, mais les détestables pommes d'or des entrecolonnes sont fraîches et joufflues, comme si elles venaient d'être cueillies chez le doreur; saint Médard y est, mais ce ne peut être le riche, le millionnaire, celui du temps du marquis; il n'y a pour soleil d'or que le véritable soleil passant ironiquement à travers les carreaux de la chapelle, et jouant avec les arêtes du treizième siècle; car l'église atteste deux époques, celle de la chapelle, qui n'était que cela d'abord, puis celle de l'église même, fastueusement allongée et étranglée en trois nefs. On aimerait mieux une dévastation complète. Ce qui reste d'or, de fard, de plâtre, de laque, de mauvais cristal de Bohême, de peintures grises et d'anges qui ressemblent à des Amours à faire trembler, donne un air de boudoir à cette pauvre église, dont elle est toute honteuse; exceptons pourtant l'entrée, qui figure assez proprement le péristyle d'un théâtre de province; attique grec, six marches, double tambour.
Les patriotes de Brunoy ont dévoré en 93 jusqu'à l'enveloppe de cuivre qui formait la boule où s'élevaient la croix et le coq de l'église.
Je me demande avec anxiété ce qu'ont pu devenir les cent soixante et seize chapes pendant la tourmente révolutionnaire.
Tandis que se confectionnaient dans les ateliers de Paris et de Lyon les ruineuses magnificences de l'église de Brunoy, madame de Montmartel, la mère de notre marquis, mourut de chagrin.
Elle eut exactement le service funèbre que son fils lui avait promis.
L'église de Brunoy y gagna un superbe mausolée où furent déposés par leur fils M. et madame de Montmartel.