VII
Plusieurs seigneurs avaient été mis dans le secret de la surprise ménagée au roi après le repas.
Au milieu de la confusion qui suit le dessert, un cor se fit entendre; il sonnait le départ pour la chasse, la fanfare matinale.--N'est-ce pas le bruit du cor? s'informa le roi. Des chiens s'élancèrent en aboyant dans les salons.--Sire, pardonnez la surprise, c'est la chasse.--Êtes-vous gais, messieurs? la chasse!--Oui, sire, la chasse aux flambeaux.--Y songez-vous? il est nuit, et certes nous n'allons pas, que je pense, en habits de soie et en jabots, courre le cerf? Vous êtes jeunes, messieurs, et nous sortons de table.
Les chiens aboyaient toujours, les fouets claquaient et faisaient vaciller les lumières; les cors ne cessaient de retentir; les domestiques couraient en désordre d'appartement en appartement, armés de torches. On offrit au roi un fusil. Trente chasseurs se présentèrent en même temps, piqueur en tête. Les dames se réfugièrent dans la salle des Gardes, où elles s'enfermèrent, et d'où elles purent voir à travers les carreaux ce qui allait se passer.
--M'apprendra-t-on à la fin ce que c'est? s'écria le roi impatienté, tenant son fusil dans l'attitude la plus embarrassée.
Un cerf bondit devant lui et renverse deux flambeaux de la table.
--A vous, sire!
Le roi comprit alors qu'on avait lâché du gibier dans le château, et que c'était sérieusement une chasse au salon.
Il s'exécuta de bonne grâce.
Jeune comme les autres, fou de la chasse, il poursuivit le cerf de pièce en pièce, s'embusqua aux portes, se perdit dans les corridors, entraîné par la fuite de la bête. D'autres cerfs descendaient les marches: des nuées d'oiseaux volaient partout, tourbillonnaient dans la rampe; les faisans sortaient de dessous les fauteuils; des lièvres se cognaient aux portes.
Le carnage commence.
Des cerfs tombent sur des tapis, et des renards expirent dans des bergères. Ne trouvant aucune issue, traqués de toutes parts, des chevreuils en démence se précipitent par les croisées ouvertes et illuminées. Du dehors on applaudit, du dedans on tire au vol sur le chevreuil, qui roule souvent dans les fossés. On ne craignait pas de briser les glaces; à cette époque il n'y avait pas de glaces dans les salons. On ne courait que le risque de souiller des tapis de cinquante mille livres, ou de mutiler des corniches dorées.
A travers leur cage transparente, les dames étaient témoins de ce spectacle, qui n'était pas sans effroi pour elles. On riait, on tremblait. Souvent les vitres brisées, les bourres enflammées, l'oiseau atteint, volaient au loin dans la cour.
Pour mieux voir, les laquais étaient montés sur leurs siéges et sur le dôme des chaises à porteur.
Les rideaux eurent beaucoup à souffrir: les cerfs cherchaient un refuge dans les vastes plis de leur colonne soyeuse, et, dans ce fourreau qui les étouffait, ils se livraient bondissans à leurs ennemis. Plus heureux, beaucoup de lièvres et de faisans s'en allèrent par la cheminée.
Cette chasse dura vingt minutes. Les cors sonnèrent la fin du combat. On exposa devant les dames le résultat de la victoire: quelques cerfs étourdis, quelques oiseaux revenus déjà de leur frayeur. Bien des reproches d'imprudence furent effacés. Les armes n'avaient été chargées qu'avec des balles de liége; ainsi pas une goutte de sang n'avait coulé.
Après quelques minutes de repos, en hôte délicat, qui comprend qu'un plaisir plus calme doit succéder à une émotion fatigante, Fouquet proposa de se rendre à la comédie.--On s'y rendit.
La Fontaine était exact lorsqu'il écrivait à son ami, M. de Maucroix, dans la _Relation de la fête donnée à Vaux_, que «le souper fini, la comédie eut son tour; qu'on avait dressé le théâtre au bas de l'allée des Sapins.»
L'allée des Sapins existe encore. Elle est noire et répand une forte odeur de résine. Découpées par tranches horizontales et s'évasant en pyramides, les branches panachées se pressent et se rapprochent. Il faut près d'une demi-heure à parcourir l'allée des Sapins de son point de départ du château, où elle prend, pour le perdre plus loin, le nom d'allée des Portiques: à son extrémité occidentale, est le spacieux hémicycle où _les Fâcheux_ de Molière furent représentés pour la première fois.
Aujourd'hui couvert de jeunes arbres plantés en quinconce, seule altération qu'il ait subie, cet emplacement contiendrait deux mille personnes, en les supposant placées avec toute la liberté des spectateurs de cour. Je me suis assuré, mademoiselle Scudéry d'une main et La Fontaine de l'autre, que c'était rigoureusement là, et non ailleurs, que _les Fâcheux_ avaient été joués.
Quoique l'allée des Sapins ait deux versans, il est impossible de placer la scène à celui qui touche au château. Là elle n'est pas encore allée des Sapins, mais des Portiques. Ce point reconnu, _les Fâcheux_ n'auraient pu être joués ni plus près ni plus loin. Plus près, ce serait l'allée même, et non le bout; plus loin le terrain manque. Au-dessous sont les eaux.
C'est donc là que Molière, il y a près de deux siècles, pauvre comédien courant la province, vint peut-être à pied pour jouer devant son roi. Qu'il serait curieux de savoir s'il passa par Melun! de connaître le cabaret où il s'arrêta pour corriger quatre vers au crayon, boire un verre de vin et se remettre en route! Mais, à coup sûr, il a foulé cette allée des Sapins; là son coude a effleuré; là son pied a posé; là sa bouche a parlé. Molière a parlé ici, dans cet air, dans cet espace! Ce soleil qui se couche éclaira sa face sublime le 17 août 1661!
La pièce fut jouée aux flambeaux et devant des spectateurs échelonnés sur trois rangs.
Le roi occupait le centre, assis dans un fauteuil; à sa droite était la reine-mère; un peu au-dessous de lui, Monsieur et le prince de Condé avaient deux siéges. Le rang qui se prolongeait à la droite et à la gauche du roi n'était composé que de dames. Madame Fouquet venait après la reine. Derrière les dames étaient les ambassadeurs. Beaucoup de seigneurs qui n'avaient pas trouvé à se placer se pressaient au bout des allées, disputaient un courant d'air entre deux épaules pour voir ou pour entendre; d'autres avaient grimpé aux arbres, et planaient de là sur ce cercle, au milieu duquel un seul homme était debout:
Molière!
«D'abord que la toile fut levée, un des acteurs, comme vous pourriez dire moi (Molière, _les Fâcheux_, _Avertissement_), parut sur le théâtre en habit de ville, et, s'adressant au roi avec le visage d'un homme surpris, fit des excuses du désordre de ce qu'il se trouvait là seul, et manquait de temps et d'acteurs pour donner à sa majesté le divertissement qu'elle semblait attendre. En même temps, au milieu de vingt jets d'eau naturels, s'ouvrit cette coquille que tout le monde a vue, et l'agréable naïade (mademoiselle Béjart, plus tard femme de Molière), qui parut dedans, s'avança au bord du théâtre, et d'un air héroïque prononça les vers que M. Pélisson avait faits, et qui servent de prologue.»
Tout homme a une haine profonde, c'est son génie. Molière eut celle de l'aristocratie; il la heurta et la foula sous toutes ses formes. Les détours qu'il prend sont admirables. La comédie qu'on ne lit pas est la véritable dans Molière. Prenez-y garde, sans cette seconde vue, la meilleure partie de son talent va vous glisser entre les doigts, et il ne vous restera plus qu'une bouffonnerie prise à Boccace, à l'Italie, à l'Espagne. On a dit que Molière «constituait à lui seul toute l'opposition de son temps.» Nous recueillons l'aveu.
Ouvrez _le Bourgeois gentilhomme_. Un bourgeois prend un maître de musique, un maître de philosophie, un maître à danser; il faut verser jusqu'à sa dernière larme de rire à ce bon M. Jourdain prononçant des U et des O, donnant de gros diamans à Dorimène, croyant que le fils du Grand-Turc est arrivé pour épouser sa fille Lucile, embrassant le mahométisme, et tout cela pour être un homme de qualité; c'est d'un comique rare. La leçon est haute pour la bourgeoisie qui tend à sortir de la boutique. Tous les Jourdains de la porte _des Innocens_ se cachèrent de honte. C'est ce que vous croyez. La part faite du rire, ce comique étend sur la claie Dorante, gentilhomme, et non Jourdain le bourgeois: Dorante, gentilhomme et emprunteur qui ne rend pas; Dorante, gentilhomme, et perturbateur des familles; Dorante, gentilhomme et pourvoyeur de Dorimène; Dorante, gentilhomme et profanateur de noblesse. Jourdain n'est que ridicule, Dorante est infâme. Demain Jourdain aunera du drap sous les piliers des Halles, demain Dorante sera à la Bastille, s'il n'est en Grève. Eh bien! dites maintenant: de Jourdain ou de Dorante, quel est celui que Molière a voulu sacrifier?
Allez plus loin. Jusqu'au jour où M. Jourdain a pris à sa solde ces maîtres si ridicules, qui donc s'est formé à leurs leçons? N'est-ce pas la noblesse? Par ce que savent ces maîtres, jugez ce qu'ils ont enseigné, jugez leurs élèves.
Allez plus loin. Au bourgeois gentilhomme, si ridicule qu'il en est faux, du moins impossible, opposez sa femme, qui est la raison même. Dans M. Jourdain, Molière a immolé au rire la bourgeoisie qui n'existait pas, pour mieux faire triompher, dans madame Jourdain, la véritable bourgeoisie.--Quelle pureté, quelle dignité de moeurs, quelle prudence dans cette femme! Descendons-nous tous deux que de bonne bourgeoisie? Quelle vertu dans cette mère! «Je ne veux point qu'un gendre puisse reprocher ses parens à ma fille, et qu'elle ait des enfans qui aient bonté de m'appeler leur grand'maman.» Qui ne serait honoré d'avoir la fille de M. Jourdain pour soeur, madame Jourdain pour mère?
Allez plus loin encore. Demain le fils de M. Jourdain aura aussi des maîtres de philosophie; mais avec la jeunesse il aura le loisir de faire une plus sage application de ses études; il n'écrira plus comme son père à la marquise _que ses yeux le font mourir d'amour_; mais il publiera un livre qui commencera par ces mots: «L'homme est né libre, et partout il est dans les fers.» Demain il aura un maître d'armes le fils de M. Jourdain, et il appellera Dorante en duel, et Dorante sera tué. Une révolution sera consommée. Avez-vous ainsi compris Molière?
Ainsi, dans Molière, vous l'avez remarqué, l'homme ridicule, celui qu'il souflette en public, n'est jamais l'homme coupable, celui qu'il déshonore en secret. De là, chez lui, le mensonge dont il avait besoin, et qui n'a que trop été pris à la lettre, d'amuser aux dépens de ceux dont il défend le rang, les moeurs et la vertu.
Molière a couronné la classe intermédiaire. La fidélité conjugale, la probité dans le commerce, la raison dans le langage, la justesse dans le goût, la prudence dans la conduite, la tolérance dans la religion, toutes les vertus sociales ont été placées par Molière dans cette classe. Après Richelieu, Molière est l'homme qui a porté le coup le plus vif au privilége de la naissance. Il a surtout, en moraliste habile, déshonoré la femme de la société noble; il ne l'a montrée que pour l'écraser du parallèle de la femme de la bourgeoisie. On ne trouve pas une seule fois dans ces tableaux, où tant de créations admirables se pressent, et toutes distinctes comme celles que Dieu crée, une haute vertu de marquise ou de duchesse. Chez lui le titre emporte raillerie forcée; il renverse la pyramide sociale des temps anciens, il en met la base fruste au ciel, la pointe de granit dans la boue. Vienne un autre comédien comme lui, au génie près, un Collot-d'Herbois, et la pyramide sera renversée dans le sang.
L'imagination reçoit ses principaux affluens du Midi, patrie du soleil et des femmes, où le soleil ne se couche jamais! Elle y mûrit vite, et se couvre de fleurs de bonne heure. Au Midi tout a sa note, son degré de plus qu'au Nord. La parole méridionale est un chant, le chant une extase: le vin le plus léger enivre, l'eau égaie; l'odeur du thym, si fade au Nord, assoupit sur les rocs de Grasse et de Naples. Dans l'organisme français, l'élément méridional est la couleur. Otez de la France la Loire, la bande des Pyrénées et la Provence, et la France devient allemande ou anglaise: il y fait sombre. Molière relève du Midi, sinon par sa naissance, ce que nous avouons, allant au-devant d'une objection, du moins et pleinement par ses oeuvres. Le Nord est inconnu à Molière. Ce qu'il n'emprunte pas aux Latins et aux Grecs, il le demande à la verve méridionale. Certainement il n'y puise pas la raison froide du _Misantrope_, la raillerie quintessenciée des _Femmes savantes_ et des _Précieuses ridicules_; mais il en rapporte l'athéisme de don Juan, la bouffonnerie limousine de M. de Pourceaugnac, la noblesse empesée de la comtesse d'Escarbagnas; ces caractères sont-ils du Nord, à votre avis? Des maîtres passez aux valets: à qui Molière doit-il cette grande famille de roués? Mascarille, traduction domestique de tous les _Davus_ de Térence, après avoir été Latin, devient Sicilien dans _l'Étourdi_, et ne perd à cette métamorphose ni son astuce originelle ni sa faiblesse à protéger les fils de patriciens qui ont des pistoles. Sera-ce dans la domesticité du Nord, moitié suisse, moitié picarde, que vous trouverez des Mascarilles? (Tout au plus des Gros-René, serviteurs parisiens et mous;) des Sbrigani, ces fripons si spirituels; et des Scapins, ces Italiens qui sont la parodie d'un tableau dont Casanova de Seingalt est le modèle?
Avait-il les yeux tournés au Nord, Molière, lorsqu'il peignait constamment des moeurs aérées et inondées de lumière? Il noue ses intrigues aux fenêtres: les fenêtres du Nord!--sur le banc des portes, à minuit,--minuit à Paris, où il gèle neuf mois sur douze! il gratifie Paris de la latitude de Madrid et de Florence. La place publique sert presque toujours d'occasion à ses enchevêtremens dramatiques, copiant textuellement la mise en scène de Boccace et de Lopez de Vega. Ne sont-ce pas là des préoccupations d'homme qui, par instinct ou d'intention, rend la comédie inséparable du ciel, des moeurs du Midi, où il puise tout, et sa forme d'écrivain, ses ressources de penseur, ses caractères et sa gaieté, don plus beau que son génie?