‹ Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume IIChapitre 8 sur 9 · VIII

VIII

Tandis que la comédie s'achève à la lueur des flambeaux, ceux qui n'ont pas eu de place pour l'écouter promènent la vivacité du dessert dans les parterres sombres et sous les fraîches solitudes du parc. Les cavaliers s'éparpillent par groupes, les dames par essaims. Sans se connaître, on se croise pour se jeter des agaceries, des dragées et des fleurs. Jamais plus belle soirée.

Une jeune femme va seule, se hâtant de mettre le plus d'éloignement possible entre elle et ces bruits et ces clartés qui offensent ses sens délicats. Elle a peur de ne pas regagner assez tôt sa tristesse; derrière les allées sombres elle laisse les allées sombres, jusqu'à ce qu'elle n'entende plus que le froissement de sa robe, et qu'elle ne distingue plus que l'éclat de ses diamans, projetant des feux devant elle. Alors elle ralentit sa marche, assure son haleine, et soulève, de ses doigts pensifs, ses cheveux sur son front; sa main s'y fixe.

Vous avez vu quelquefois, dans les matinées de printemps, ces soies blanches flottantes dans l'air, ces fils de la Vierge qui, descendus d'un rouet invisible et céleste, s'attachent au chêne du chemin, retombent en écheveaux sur le gazon ou les blés naissans, et se fixent par des clous de rosée à la pointe d'un épi. C'est un réseau immense que brise un moucheron. La pensée de mademoiselle de La Vallière est ainsi vaste, frêle et craintive; cette pensée arrête tout ce qui passe; mais tout ce qui passe la déchire sans l'emporter. Elle aime le roi, mais de cet amour ardent et religieux qu'elle voua plus tard au ciel; amour si haut que la prière seule y mène. Des rois ont aimé: quelle femme a jamais osé aimer un roi? quelle est celle qui l'a fait sans mentir à elle-même, sans prendre le sceptre pour la main?

Elle succomba, mademoiselle de La Vallière.

L'exigence historique nous oblige à ne montrer qu'un coin de cette passion si calme à la surface, si agitée au fond. Mademoiselle de La Vallière n'entra dans la couche royale que le jour où Fouquet s'étendit sur la paille de la Bastille; et nous n'écrivons qu'un moment de la vie de Fouquet.

Une cloche tinta; le vent en apportait le bruit du Maincy, petit village situé au bout du parc. La demoiselle d'honneur s'agenouilla sur la terre, et, tandis que bourdonnait l'orgie royale, elle exhala un cantique tout empreint du remords d'une faute qui n'était pas encore commise, que l'expiation précédait.

Elle se sentit déjà grande et misérable, elle pleura.

Ce cantique est tout ce que l'air a retenu de la fête. Qu'au coucher du soleil le voyageur s'asseye et écoute, il entendra sortir du fond du château la prière vespérale de cent cinquante pauvres enfans. La prière des enfans sur les ruines d'un tel château! Tout a été frappé de mort, hôtes, palais, fleurs, statues, eaux, les seigneurs dorés, les femmes nues; mais la prière aux ailes blanches de La Vallière est restée vivante, immortelle! La fête est finie: la prière dure encore.

Enveloppés dans les plis d'un manteau de soie, un homme et une femme, celle-ci le visage caché dans un loup, suivaient, à la distance de deux allées parallèles, les pas tantôt rapides, tantôt mesurés, de mademoiselle de La Vallière.

Elle poussa un cri lorsqu'elle vit s'approcher d'elle la femme masquée, et presque en même temps un cavalier dont les plumes et les dorures luisaient dans l'ombre.

Par politesse, le cavalier s'arrêta, et laissa, non sans quelque mouvement d'impatience, le champ libre à la dame qui l'avait devancé. Elle ôta alors son masque et s'enfonça dans l'allée avec mademoiselle de La Vallière.

Le cavalier les suivit.

Dès que la dame fut partie, le cavalier, comme chose convenue, prit la place qu'elle occupait.

A trois fois cette scène se renouvela.

A la dernière rencontre, le cavalier dit à la dame:--Il est inutile, madame, de fatiguer davantage mademoiselle de La Vallière. Mon faible mérite l'emporte. Daignez rentrer; le serein vous hâlerait.

--J'allais vous le conseiller, monsieur le duc.

--Très-bien, madame; l'ironie sied aux vaincus: c'est leur dernière arme.

--Monsieur le duc, vous finirez par y exceller.

--Malicieuse! après la peine que vous avez eue, je conçois que vous éprouviez quelque dépit à battre en retraite; mais, encore une fois, chère dame, toutes les campagnes ne sont pas aussi funestes.

--Voudriez-vous me persuader, monsieur le duc, que vous sortez toujours vainqueur de celles où l'on ne tire pas l'épée?

--Je me fâcherais si chacun ne savait que j'ai servi le roi.

--Comment donc! mais vous êtes en pleine activité à cette heure; et si, à l'exemple de son frère d'Angleterre, qui a institué l'ordre du Bain, le roi crée l'ordre du Bougeoir, vous serez nommé commandeur.

--Le roi m'estime.

--Un peu moins que la reine, n'est-ce pas, monsieur le duc?

--Est-ce que madame de Bellière n'a pas la nuit de filles à surveiller au logis?

--Et monsieur de Saint-Aignan, point de fils à qui transmettre ses leçons de conduite?

--Madame, je vous comprends; mais, quels que soient les services qu'on rend à son prince, ils ennoblissent.

--Alors, monsieur le duc, vous, qui avez si bien l'esprit de corps, soyez assez généreux pour me croire digne de rivaliser avec vous auprès du prince. Accordez-moi la survivance.

--Prenez garde, madame, je dirai tout au roi.

--Non, car je rapporterais tout à la reine; et vous voulez être gouverneur du futur dauphin, je le sais.--Tenez, faisons la paix, duc! Les gens comme nous n'ont qu'un moyen de prouver qu'ils se détestent;--c'est de vivre en paix. Embrassons-nous.

--Il le faut bien, madame; mais allez bien vite consoler ce pauvre surintendant.

--Adieu, mon maître!

--Adieu, méchante!

Il résultait de la prétention à la victoire que s'attribuaient réciproquement madame de Bellière et M. de Saint-Aignan, que mademoiselle de La Vallière ne s'était compromise par aucune réponse décisive.

L'immorale histoire assigne le chiffre corrupteur de Fouquet: quarante mille pistoles, ou quatre cent mille livres.--Un million aujourd'hui!

Saint-Aignan courut vers le roi pour lui dire: «Elle est à vous, sire!»

Madame de Bellière alla où Fouquet l'attendait, et lui dit: «Elle est à vous, vicomte!»

Dans ce moment on revenait de la comédie, on refluait au parc pour attendre le feu d'artifice.

L'ivresse était dans l'air; les miracles de cette journée avaient grandi Fouquet à la taille d'un dieu. Au milieu de cette fumée d'encens qui n'était pas pour lui, Louis XIV ne paraissait plus qu'un sombre potentat du Nord visitant quelque souverain des brillantes cours d'Italie. On lui faisait les honneurs de son propre royaume; il frémissait. Des imprudens avaient osé murmurer à ses oreilles: _Vive le premier ministre! Vive le surintendant!_

Le surintendant ne marchait plus sur la terre; la tête lui avait tourné, il était lumineux d'orgueil, il rayonnait. Sa main errante cherchait un sceptre. Fouquet, premier du nom, recevait Louis le quatorzième.

Aussi à peine écouta-t-il la bonne nouvelle, d'abord si impatiemment désirée, que lui apporta madame de Bellière.

Il était écrit que tout le seconderait jusqu'à sa dernière heure.

Une femme passe auprès de lui, c'est mademoiselle de La Vallière! Fouquet l'arrête, il ose la retenir.

--Je vous cherchais! monsieur de Belle-Isle.

--Bonheur inespéré! je ne vous attendais pas, moi! je ne comptais pas sur une faveur si prompte; vous m'enhardissez. Accordez-m'en une aussi grande, mademoiselle; gardez-moi jusqu'au retour la foi promise.

--Je ne vous comprends pas! monsieur le vicomte.

--Sans doute, mais entendez-moi; maintenant je puis m'ouvrir à vous. Cette nuit je pars, pour ne revenir que dans huit jours; oui, dans huit jours, vous marcherez l'égale de la reine! _Où ne monterez-vous pas?_ ma devise devenue la vôtre.

--Monsieur le vicomte, je pourrais vous perdre, je ne vous hais même pas. Reconnaissez-le à l'avis que je vous donne. Partez à l'instant, fuyez d'ici! ou vous serez enlevé cette nuit, dans une heure!

--On vous a trompée, mademoiselle, et vous aurez des rapports plus fidèles dans une heure.--Comptez sur ce qui vous a été promis, préparez-vous à partager ma grandeur et non ma disgrâce; c'est d'un autre qu'on aura voulu vous parler, et non de moi.

--D'un autre! dites-vous? Vous savez donc qui? Vous le savez!... Oh! monsieur le surintendant, je ne prévoyais qu'une injustice, je soupçonne un crime. Vous m'éclairez; alors, encore une fois, partez! car Dieu protége la France et sauve toujours le roi.

--Mais qui vous a si bien instruite?

--M. de Saint-Aignan, qui ne vous aime pas.

Mademoiselle de La Vallière disparut, monta les marches du château, y entra.

Fouquet resta frappé de terreur, il eut froid.

Pour la première fois de la journée, il pensa à sa pauvre femme et à ses enfans.

Rentré au château, le roi ne mesura plus sa colère; il traversait à grands pas les appartemens de l'aile gauche. Ses récriminations frappaient sur chaque meuble, sur chaque tableau. Il avait tout au plus dans ce moment la dignité d'un huissier qui saisit un mobilier: Colbert, qui marchait à sa suite, semblait un recors, Séguier un juge de paix. La monarchie dressait l'inventaire d'une banqueroute.

--Encore un salon d'or! murmurait le roi.

--Composé de poutres transversales, ajoutait Colbert.

--Portant le nom de _salon d'hiver_, prenait en note Séguier.

--Ici une bibliothèque.

--Plus une bibliothèque, ajoutait Colbert.

--Ajouter une bibliothèque, écrivait Séguier.

--Messieurs, voici sa chambre.

Aujourd'hui Louis XIV pousserait le même cri. Fouquet seul est absent. La tapisserie de Pékin, plantée de fleurs vertes, qui amusait son réveil et l'emportait en Chine, lorsque les volets étaient fermés, et lorsqu'il voyait marcher autour de sa tête le choeur des peintures de Lebrun, cette tapisserie est encore là. Là est encore son lit, gris et or, petit lit pour un surintendant, et pour un surintendant qu'entouraient je ne sais plus combien de statues gigantesques de stuc en plein relief, attachées à la coupole. Ces misérables dieux se vengeront sur quelque futur possesseur de Vaux du mauvais goût qui les a mis au plafond.

Cette chambre à coucher où s'amoncelle le luxe d'une cathédrale arrêta Louis XIV.

--N'admirez-vous pas, messieurs, cette glace, qui n'a pas d'égale à Fontainebleau?

--Sire, dit Colbert le calculateur, elle a bien deux pieds et demi de hauteur sur deux de large.

Prodige de l'époque, cette glace vaudrait aujourd'hui quinze francs.

De la cheminée, le roi alla vers le lit; et après avoir entr'ouvert les rideaux et soulevé au fond de l'alcôve un voile qui cachait un portrait, il se retourna pour prier Colbert et Séguier de se retirer, ils n'étaient plus là.

--Ah! vous voilà, Saint-Aignan?

Regardez!--moi, j'en suis indigné,--regardez ce que M. Fouquet possède et cache. Ceci, Saint-Aignan, cria le roi d'une voix terrible, est son arrêt de mort. Courez à d'Artagnan, commandez-lui, au nom du roi de France, de cerner, le pistolet au poing, toutes les issues; que nul ne sorte d'ici avant moi, sans mon ordre. Mais il a donc donné notre royaume pour avoir mademoiselle de La Vallière! Le portrait de mademoiselle de La Vallière ici! Nous voler nos finances, passe! mais... Tenez, Saint-Aignan, rappelez-moi que je suis Bourbon, je ne me connais plus.

--Sire, ce portrait n'est qu'un indiscret hommage ignoré de mademoiselle de La Vallière.

--Duc, j'ai besoin de vous croire, je vous crois.

--Je n'ignorais pas les prétentions du surintendant.

--Et vous ne m'en avez pas parlé!

--J'accourais tout vous dire.

--De qui donc tenez-vous cela?

--La présence de madame de Bellière auprès de mademoiselle de La Vallière m'a suffisamment instruit.

--L'exil pour madame de Bellière à cinquante lieues de Paris.

Saint-Aignan ne s'y opposait pas.

--Quant au surintendant, il va recevoir sa récompense. Suivez-moi!

Seules au milieu du corridor, la reine-mère et mademoiselle de La Vallière, celle-ci décolorée, émue, celle-là froide et toujours au-dessus des événemens, s'offrirent au roi, qui les salua, et tenta de passer outre pour cacher son émotion.

--Vous êtes agité, monsieur mon fils.

--Oui, la journée me semble éternelle. Je sors: pardon de vous quitter. L'air m'étouffe ici... je reviens... Mais allez donc, monsieur de Saint-Aignan, où je vous ai commandé.

--Restez, au contraire, vous, monsieur de Saint-Aignan.

--Mais, ma mère, il me semble...

--Que vous êtes roi, mon fils.

--Oui! un roi qui va non se venger, mais punir.

--Punir quoi? l'hospitalité?

--Un homme qui me pèse...

--Votre hôte, mon fils.

--Je vous ordonne, monsieur de Saint-Aignan, de m'obéir. Allez!

Mademoiselle de La Vallière se jeta aux pieds du roi, qui sentit à ses genoux l'haleine brûlante de cet ange.

Et en se courbant, en mêlant sa chevelure noire à la chevelure blonde de mademoiselle de La Vallière, et en la relevant par les deux bras, comme un vase d'albâtre renversé sur le sable, le roi lui dit:--Vous aussi, mademoiselle! Mais ils l'aiment donc tous?

--Sire, on n'aime que vous; on a pitié de tout le monde.

Anne d'Autriche, en même temps qu'elle arrêtait le duc de Saint-Aignan, tenait son fils embrassé par le cou, heureuse de la tendresse qu'elle lui voyait prodiguer à la demoiselle d'honneur de Madame.

--Alors, s'écria Louis XIV, qui par fierté continuait sa colère, j'irai me mettre à cheval à côté de d'Artagnan, et me ferai justice moi-même.

--Grâce, grâce, sire!

--Et pour qui, mademoiselle, cette grâce?

--Pour vous, sire.

--Pour moi?

--Oui. Au moindre geste vous êtes perdu; à la moindre violence enlevé, mort peut-être.

Les lèvres de mademoiselle de La Vallière pâlirent.

Le roi regardait sa mère avec une expression qui semblait dire:--Eh bien! votre surintendant?

Anne d'Autriche triomphait. Elle fut moins émue de cette espèce de conjuration contre son fils que du pressant intérêt dont il entourait mademoiselle de La Vallière, à demi évanouie dans ses bras.

Muet d'étonnement, il lui prit la main et la lui baisa.

--Que faut-il faire? demanda-t-il ensuite, les yeux fixement posés sur ceux de sa mère.

--Rien.

--Mais c'est une conspiration, ma mère.

--Raison de plus. Pourtant, comme il faut être prudent, même lorsqu'on en veut à notre vie, rompez une seule des dispositions prises contre vous.

--Laquelle, ma mère?

--La première venue; toutes les autres manqueront. Des conjurés ont trop besoin de leur courage pour avoir de l'esprit. Si je n'avais mortellement chaud, je vous citerais des exemples.

Le roi n'écoutait presque plus sa mère: la résolution de frapper Fouquet sur-le-champ hésitait devant cette première volupté d'obéir à la femme chérie.

--Eh bien, dit-il, demain le jour se lèvera, et de notre palais de Fontainebleau nous saurons atteindre qui nous brave. Demeurez, duc; mais si je consens à remettre ma vengeance, je ne reculerai pas devant une trahison que je méprise. On nous attend au feu, venez!

Anne d'Autriche déploya un énorme éventail et ouvrit la marche avec son fils. Saint-Aignan offrit le bras à mademoiselle de La Vallière, qui cessait d'être demoiselle d'honneur. Le roi l'avait appelée duchesse.

Et tous quatre sortirent du corridor et se présentèrent au seuil du château.

Jamais le roi ne s'était si peu maîtrisé. Le plus grand désordre était dans sa toilette; il souriait avec indignation aux seigneurs et aux dames rangés sur son passage. Le sourire était pour les courtisans, l'indignation pour Fouquet.

Fouquet l'attendait sur les premières marches du perron, un flambeau à la main.

Ils étaient pâles tous deux.

A se voir, ils reculèrent: c'était deux terreurs qui ne comptaient pas l'une sur l'autre. Le surintendant perdit deux marches sous lui, mais, déguisant son attitude décontenancée, il plia le genou et présenta une torche enflammée au roi.

--Sire, c'est la dernière fatigue de la journée. On attend de votre royale main l'embrasement du feu d'artifice. Quand il vous plaira de prendre de la personne qui vous la tiendra prête cette torche enflammée et de la jeter au loin, l'illumination remplacera le feu.

Sans répondre un mot au courtisan accroupi sur les marches de son propre palais, sans daigner lui commander d'un signe de se relever, Louis XIV arracha plutôt qu'il ne reçut le flambeau, et passa. La suite du roi faillit marcher sur le corps de Fouquet.

--Fuyez! lui soufflaient des voix, fuyez!

--Restez! lui disaient d'autres; périsse le bâtard de Mazarin!

Des femmes attendries lui jetaient des gants humectés de larmes.

Gourville, le saisissant violemment par le collet de l'habit, et le mettant sur pied d'une seule secousse:--Assez de faiblesse, monsieur! On assure que le regard du roi vous a terrassé; à merveille! qu'on le croie! Qu'ils s'endorment dans la pensée que vous êtes foudroyé..... Mais relevez-vous! Entre l'obscurité de la seconde et de la troisième girande vous êtes premier ministre de France, et dans huit jours, en plein soleil, Colbert nous donnera sur les marches du Louvre la répétition de l'affront que vous essuyez sur les degrés de Vaux.

--Dites-vous vrai, Gourville? Est-ce que tout n'est pas perdu? On ne sait rien?

--Rien!

--Mais le roi est troublé.

--Vous l'êtes bien, vous.

--Il peut me perdre.

--Et vous?

--L'ordre est livré, dit-on, de m'arrêter.

--Qu'importe, si le roi est arrêté avant vous?

--O mon Dieu, notre destinée à l'un ou à l'autre dépend donc d'un quart d'heure!

--Non, monseigneur, de dix minutes. Écoutez: la première fusée va illuminer l'espace où nous sommes, qu'on vous entende crier: _Vive le roi!_ et qu'on vous voie sourire.

La fusée partit, et en tombant elle éclaira le château et ses quatre façades.

Appuyé sur Gourville, Fouquet, blafard dans son habit rouge, cria: _Vive le Roi!_ et sourit.

Tout retomba dans l'obscurité.

De nouveau la population de la fête se précipita dans les parterres sombres pour jouir du feu d'artifice, dont le foyer principal était le dôme de plomb du château.

Le roi suivit une allée éclairée aux lanternes, la seule qui le fût.

Il se mêla à la foule, qu'amusaient, en attendant mieux, des pots à feu décrivant des courbes du dôme à l'extrémité du parc, et des aigrettes qui pleuvaient en gouttes enflammées, et laissaient dans une profonde nuit.

Ces alternatives de jour et d'obscurité étaient ménagées pour les effets des pièces d'artifice.

L'illumination générale ne devait se produire qu'au signal du roi, après l'explosion des douze girandes ou gerbes.

Au moment où se fit une large percée de lumière, le roi se retourne et aperçoit Fouquet à deux pas derrière lui. Il lui sourit avec une grâce infinie. Sur ce simple sourire, Fouquet éprouve des remords. Il tourne la tête de douleur, mais il la ramène aussitôt avec épouvante en apercevant d'Artagnan, le commandant des mousquetaires, à ses côtés.

Comme cette explosion éblouissante s'éteignait, deux mains différentes saisirent dans les ténèbres les deux poignets de Fouquet, qui sentit son coeur venir à rien. Il ferma les yeux.

En les rouvrant au rapide éclair d'un globe de flamme, il reconnut Gourville à sa droite, Pélisson à sa gauche.

A l'heure du danger le poète était là pour mourir.

Nouvelles ténèbres, nouvelles terreurs. On glisse un papier à Gourville, qui le lit au fond de son chapeau à la lueur d'une bombe. «Fouquet est perdu, il n'a plus qu'une minute. A vous, ses amis, de le sauver.» Gourville avale le papier.

C'était l'écriture de mademoiselle de La Vallière.

--Allez dire au roi, ordonne Gourville à Fouquet, de se placer sur la terrasse de la Grotte. A la troisième girande il est à nous. La première va s'élancer. Allez!

--Sire, de cette terrasse votre majesté jouirait d'une vue sans pareille, digne de son regard.

--Votre bon plaisir est un ordre, monsieur Fouquet. Je vous précède, messieurs.

Le roi passa: l'homme à la torche le suivait.

Ainsi que l'avaient disposé Gourville et ses complices, le roi se plaça sur la terrasse au milieu des conjurés, qui occupaient aussi les marches.

La première girande jaillit du dôme de plomb, qui, depuis cette formidable pyrotechnie, semble être encore tiède.--On vit en l'air le château de Vaux tout en feu; un chef-d'oeuvre de Torelli, cet architecte qui bâtissait avec du salpêtre, cimentait avec du soufre, et peignait avec des flammes aussi bien que Lebrun avec le pinceau.

Il y eut exaltation dans les bouches, qui proféraient, ardent et unanime, le cri de: _Vive le surintendant!_

Le surintendant eût donné la moitié de sa vie pour ne pas entendre ces hommages de mort.

Le roi pleurait de rage.

Durant l'enthousiasme et l'obscurité profonde qui accompagna l'embrasement, une femme tomba à genoux et pria tout bas pour l'ame du sieur Fouquet.

Gourville se pencha sur le surintendant, et lui dit:

--Encore celle-ci, avant l'autre: Salut, premier ministre!

La seconde girande représenta un berceau de feu porté par des génies. Un bel enfant sortait le bras hors du berceau: le surintendant, le genou sur un nuage, remettait au futur dauphin les titres de propriété du château.

Cet emblème, qui couvrait le ciel, fut salué par les mille divinités liquides des bassins. Après avoir vomi de l'eau, elles lancèrent du feu. Neptune devint Pluton, son trident la fourche infernale, et les tritons les démons du Ténare. Plus loin deux élémens luttent: l'étincelle et la pluie se confondent, le feu coule, l'eau s'embrase.

--A la troisième girande! crie-t-on, elle va partir! Le canon tonne déjà. On l'attend au milieu de la nuit la plus opaque, car tout est silencieux. L'eau a éteint le feu, ou plutôt l'eau s'est éteinte.

C'est le moment suprême. Gourville presse le surintendant sur le coeur, l'embrasse tout baigné de larmes. Exactement costumé comme le roi, et à deux pas du roi, un homme est debout. Arracher l'un, pousser l'autre, et la conspiration est finie.

Un long murmure s'élève du fond des parterres et remonte jusqu'au roi, qui s'en informe; murmure d'abord de surprise, puis de terreur, puis d'épouvante.

Tous les regards sont portés vers un point du ciel; des doigts le désignent, et ces doigts ne s'abaissent plus.

Parmi les milliers d'étincelles qui ont poudré le ciel, une étincelle n'est pas retombée sur la terre, ne s'est pas éteinte; elle est restée. Elle luit, et sa lueur, rayon oblique, ruisselle sur les bras des femmes parés de mousseline blanche, sur les bras des hommes glissans de soie et d'or.

Une comète! une comète! cri effrayant qui bondit de lèvres en lèvres et glace les coeurs.

Mis à nu par l'obscurité qui a succédé à la seconde gerbe, le ciel a dévoilé ses profondeurs, et dans ses abîmes une comète[A].

Fouquet lit son arrêt de mort dans le ciel.

Et Torelli, le magique artificier, l'Italien superstitieux, craignant d'avoir brisé une étoile, suspend un instant ses audacieuses opérations.

Les femmes s'évanouissent.

Et le grand roi, et Louis XIV, à la cour duquel l'astrologie règne encore, sent battre sa poitrine sous son cordon bleu, et ne voulant pas rester plus long-temps dans cette immense obscurité pleine d'évanouissemens et de cris, saisit, lance la torche enflammée.

Vaux, mille arpens de terrain, s'illuminent jusqu'aux dernières branches, jusqu'aux plus hautes feuilles.

--Je ne m'attendais pas à celle-là, dit Gourville.

--Seigneur, ayez pitié de moi! murmura Fouquet.

Louis XIV se tourne vers le surintendant et lui tend la main.

Fouquet la baise d'une lèvre morte, et le roi descend solennellement les marches de la terrasse.

Et la fête de Vaux fut finie.