‹ Les trois amours de Benigno ReyesChapitre 1 sur 7 · Chapitre 1

Chapitre 1

Ce matin-là il parut à Benigno Reyes qu’il s’éveillait, non seulement de son long sommeil sans rêves, mais encore d’une torpeur de quinze années qui l’avait rendu indifférent à l’étrangeté des êtres et des choses.

De sa fenêtre il apercevait l’immense rade foraine aux flots verdâtres un peu jaunis, comme huileux, sous le ciel d’outremer intense dont toute la splendeur ne parvenait pas à modifier la teinte morne du grand désert marin à peine mouvant, sans écumes et sans courants perceptibles.

L’Océan Pacifique, partout ailleurs si radieusement céruléen, semble, sur plus d’une centaine de lieues, le long de la côte sud-ouest du Pérou et de la portion tropicale du Chili, refléter la tristesse de la terre effroyablement aride et farouche.

Tout près de Benigno, un petit quai aux pierres fendillés s’effritait entre deux maisons basses d’un délabrement sinistre : toits grisâtres crevés par places, vérandas effondrées sur des piliers en arcs, volets à moitié arrachés. Et le plus lugubre, c’était que ces ruines avaient des habitants, – d’affligeantes familles aux teints de sépia, maladives et déguenillées, dont les enfants ulcéreux et rachitiques somnolaient devant les cases, accroupis dans la poussière et les ordures, ou jetaient des pierres à des chiens inclassables.

Des rails luisants – c’était tout ce qui brillait dans le paysage – filaient à perte de vue sur le sol fauve et sec entre deux rangées de poteaux télégraphiques, seule végétation de la contrée – avec un maigre cocotier empanaché de pennes plutôt jaunes, un acacia épineux vestige d’un square dont les grilles subsistaient, cinq ou six cactus-raquettes d’un ton de cendre à peine verdie et trois aloès monumentaux mais valétudinaires : des aloès mal portants !…

Un semis de plâtras, de construction roussâtres ou crayeuses, dessinait tant bien que mal des rues difficilement discernables, – vue prise de la fenêtre ; et c’était là – dominé par une énorme, une titanesque muraille de montagnes nues, sauvages et effrayantes – le panorama intégral de Toboadongo, « ville maritime du Chili, province de Tarapaca, par 19∘ 30’ latitude sud et 72∘ 39’ longitude ouest, conquise sur le Pérou en 1878 ; salines, dépôts de nitre ; 5900 habitants », – pour parler comme les dictionnaires de géographie commerciale.

Benigno Reyes regarda un moment l’appareillage d’un voilier dépeint, rouillé, gondolé, aussi galeux et lépreux que le décor terrestre ; il envia les quatorze ou quinze privilégiés, capitaine et équipage, qui se confiaient à sa charpente dangereuse pour fuir l’abominable région désolée, et leur souhaita dans son cœur, bon voyage et bonne arrivée : c’eût été vraiment trop terrible de se noyer sans avoir revu des terres un peu plus amènes que les plages de la maudite province de Tarapaca. Mais c’était égal, – leur sort, quel qu’il fût, demeurerait préférable au sien : ils avaient de grandes chances, à présent, de ne pas mourir à Toboabongo ! Tandis que lui !…

Ah ! le charmant séjour que ce Toboadongo ! Certes, sans compter les assommoirs, on y possédait comme lieu de distractions un bureau télégraphique des mieux montés : on pouvait même téléphoner des messages aussi facétieux qu’inutiles à de joyeux employés logés dans des postes-cahutes au beau milieu de pays vagues où les habitants étaient aussi rares que les arbres. Par contre il fallait généralement visiter quatre ou cinq magasins avant de découvrir des denrées médiocrement comestibles : l’unique boulanger n’avait pas toujours assez de farine pour faire du pain pour tout le monde et les approvisionnements de riz et de maïs étaient limités. Le boucher ne tuait que les jours où les vapeurs de la « Great Inca and Patagonian Company » débarquaient pour son compte deux ou trois veaux monstrueux, tout en pattes et en côtes, fallacieusement qualifiés de bœufs, – ou d’attendrissants petits moutons à mines d’enfants poitrinaires. Et si l’on découvrait assez facilement, de temps à autre, chez l’épicier teinturier ou chez le restaurateur-pharmacien, d’épais carrés de morue bien jaune, rigide comme la femme de Loth et pour la même raison, – on ne voyait pas une barque de pêcheur sur la mer pourtant follement poissonneuse. Des légumes ?… il n’y en avait que sur les planches coloriées de quelques bons ouvrages de botanique enfouis dans la bibliothèque du Senor Cura 1 ; mais, en revanche, abondaient sur le marché de jolis morceaux de cuir de basane connus sous le nom flatteur de tasajo 2 ; – certains colosses munis d’estomacs de tôle ou de platine se vantaient, en exagérant un peu, d’avoir digéré de ces tiges de bottes au moins trois fois dans leur vie, après quelques heures de combat.

Les jours de spleen on avait la ressource de faire pas mal de lieues dans la… campagne, sur la plate-forme du tramway électrique de système ultra-perfectionné qui circulait depuis un point sans nom dont la population consistait en un factionnaire gratifié d’une guérite à claire-voie jusqu’à la station « del Gran’Libertador », – moins triste, – puisqu’à défaut de tout abri humain on y voyait encore les fondations d’un ancien magasin à salpêtre – et que de hardis spéculateurs avaient eu jadis l’intention d’y construire un casino ! – Ils avaient eu bien soin de ne rien bâtir du tout après y avoir mieux réfléchi, mais une personne d’imagination moyenne pouvait toujours passer quelques minutes agréables à se figurer la somme d’animation et de gaieté qu’eût fournie un kursaal édifié en un pareil endroit. Cependant la Compagnie du Tramway (Limited) faisait mal ses affaires bien qu’une excursion en l’un de ses cars offrît tout autant d’intérêt, grâce à la variété des sites, qu’une promenade sur une table de cuisine passée à l’ocre et indéfiniment prolongée.

Il y avait aussi un chemin de fer qui pouvait, un jour ou l’autre, d’après les projets de ses entrepreneurs, réunir Toboadongo à divers « grands centres » de la Bolivie. Mais la gare seule était terminée, les travaux ayant dû prendre fin le jour où la Société du « Ferro-Carril internacional Sur-Americano » avait reçu la désastreuse nouvelle du naufrage de sa locomotive coulée à pic dans le détroit de Magellan avec le steamer qui l’apportait.

Il y avait de plus les parlotes chez le pharmacien ; le club installé dans la fameuse gare, un club où les cartes tachaient les doigts et où l’on ne trouvait à boire que de l’eau-de-vie de Pisco, un club où sur douze membres dix étaient, la plupart du temps, malades ou en voyage ; l’hôtel belge où l’on mangeait du homard conservé…

Il y avait encore…

Mais Benigno trouvait tout cela parfaitement insuffisant, surtout ce matin-là où la tristesse le reprenait à la gorge aussi furieusement que le jour de son arrivée, – après quinze ans d’un engourdissement qu’il ne s’expliquait plus.

Il importe de dire que Reyes était un calme canarien du Puerto de La Orotava, dans l’île de Ténériffe, généralement un peu plus imaginatif et réfléchi qu’une mule de son pays natal. Du moment qu’il gagnait sa vie, le milieu ne lui importait guère et avant de se fixer à Toboadongo il avait déjà pérégriné quelque peu à la recherche, – non point d’une « position » lucrative, – mais tout simplement de maigres gages permettant des festins de soupe et de gofio 3, plus le luxe d’une très petite tire-lire. Ses passages sur les bateaux, il les avait toujours payés en travail.

Fils de bourgeois ruinés, pourvu d’une instruction décente, il s’était vu obligé de se faire ouvrier pour vivre et d’émigrer en conséquence, – la furibonde vanité de ses parents ne l’ayant jamais autorisé à exercer une « profession vile » sur le sol qu’ils daignaient fouler. Successivement scieur de long, puis trieur de tabacs aux environs de La Havane, plâtrier à Caracas, chauffeur sur la voie ferrée de Colon à Panama et charpentier à bord d’une goélette équatorienne, il avait été débarqué sans une perra chica4 à Toboadongo par le capitaine Yrrigoyenechea du port de Guayaquil, le vilain soir où ce navigateur, plus ivre qu’à l’ordinaire, s’était aperçu que la présence d’un marin étranger déshonorait la vieille carcasse de son navire.

Et dans l’atroce bourgade chilienne la chance souriait enfin à Benigno Reyes : de garçon d’auberge il devenait commis de négociant, plus tard négociant lui-même et spéculait aujourd’hui sur les nitres sans trop de maladresse.

Sa petite maison était l’une des demeures confortables de Toboadongo, – tout est relatif ; – il figurait sur la liste des trois membres de la Chambre de Commerce locale et pouvait rémunérer les services d’une vieille bonne indienne et d’une espèce de vacher cuivré, à face patibulaire qui pansait un cheval poussif que l’on sortait le moins possible et « faisait les commissions » ou pour mieux dire se traînait lentement d’une boutique de fournisseur à une autre, se vautrant des heures le long du premier mur venu.

Ses quelques amis buvaient parfois chez lui de la bière « hambourgeoise » fabriquée à New-York et y fumaient aux grands jours des puros de La Havane importés de Huanuco. On avait vu sur sa table, un soir de réveillon, ces choses invraisemblables : une boîte de galantine, la seule qui fût jamais parvenue jusqu’aux rivages de Tarapaca (sans doute à la suite d’une erreur), des fruits confits et une douzaine de harengs saurs !

Aussi Benigno Reyes prenait-il, de coutume, la vie comme elle venait, – sinon très joyeux, du moins insensible aux horreurs ambiantes : n’avait-il pas conquis une « situation » inespérée ? Sa minuscule tire-lire s’était muée en coffre-fort de taille moyenne et, s’il pouvait un jour « faire rentrer » ce qu’on lui devait, ne lui deviendrait-il pas loisible de regagner son archipel dans une bonne cabine de paquebot, d’aller redorer la vieillesse de ses parents et s’installer dans une petite finca payée de ses cuartos, à l’ombre des dattiers et des pêchers-durazneros ?

Mais ce matin-là il venait de se rappeler qu’il avait atteint ses quarante ans dans la nuit, « en tenant compte de la différence des longitudes » (il était l’un des rares Canariens qui sussent le jour et l’heure de leur naissance). – Et tout à coup il était pris d’une colère froide mais féroce contre sa destinée : avait-il jamais vraiment joui d’un seul des rares bonheurs de la vie ? Il s’était toujours vu travaillant et travaillant encore, sans autres plaisirs que les plus grossiers, dépourvu de toute réelle affection. À peine avait-il eu le temps de connaître les beaux, les fameux rêves de jeunesse ; et lequel de ces rêves s’était réalisé ? – Oui, il possédait quatre sous, – c’était entendu ! Mais après ? Avait-il eu jamais la chance de s’amuser une fois pleinement, franchement, comme on prétendait que tant d’idiots qui ne le valaient pas arrivaient à faire avec conscience et régularité ? Avait-il rencontré une seule femme qui l’eût aimé ? Que savait-il des joies sentimentales ou intellectuelles ou de quelque joie que ce fût, du reste ? Ah ! la belle vie que la sienne ! – D’abord l’errance forcée, alors qu’il était de goûts sédentaires, et l’errance avec tout un cortège de misères, de mauvaises fièvres, de privations : puis la prospérité à Toboadongo, dans un milieu de crétins, d’avachis ou de filous tolérés incapables d’une idée qui ne se pût monnayer, dans un décor de masures croulantes peuplées d’êtres de cauchemar, sous les rutilances d’un soleil splendide qui n’illuminait qu’un funèbre et infect paysage couleur de guano !

Reyes quitta la fenêtre, qu’il referma d’un coup de pied, – brutalité inconcevable de la part de ce flegmatique. Eh ! tant pis ! Il ne casserait toujours pas de carreaux puisque, dans ce divin pays, on remplaçait les « cristales » par des jalousies à lamelles de bois mobiles manoeuvrées par un jeu de ficelles et de clous ! Il eut envie de se recoucher, d’annihiler pour des semaines, en tenant les yeux fermés, « esta porqueria de Chile » 5.

Mais comme il regagnait son lit (son « catre » à sommier de peau de bœuf), son regard fut attiré par le petit rectangle blanc et noir du bloc-calendrier d’où il avait, comme toujours, arraché un feuillet la veille au soir après la dernière cigarette, à la minute où il allait éteindre sa bougie et se couler dans ses draps.

« Espèce d’animal, grommela-t-il, puisque tu as été capable de te souvenir de la date à laquelle tu prends tes années, comment n’as-tu pas eu l’instinct de te dire que le jour suivant, le 15, était jour de paquebot ? Et tu te crois un commerçant ! Il est vrai que pour le courrier que tu as à expédier cette fois… Pleine morte-saison !… »

Après s’être fâché, il s’égaya, clignant de l’œil malignement du côté de l’horizon, – la fenêtre rouverte, avec tendresse, cette fois, – et murmurant d’un air bonhomme :

« Eh ! eh ! on va se la souhaiter, sa petite fête ! Quelle ressource que ces capharnaüms de paquebots ! Il y a de tout à bord ! De tout ?… Enfin c’est déjà bien gentil, ce qu’il y a !… »

Il avait raison de reprendre sa bonne humeur. C’était un gros événement – et un événement agréable – que l’arrivée des steamers qui, deux fois par mois, l’un remontant de Valparaiso et escales, l’autre descendant de Panama en touchant à tous les ports de la côte, venaient visiter la gracieuse et plaisante rade foraine de Toboadongo. Tout le littoral, d’Esmeraldas à Lota, et plus spécialement l’interminable région rousse et maudite comprise entre les Chinchas et La Caldera comptait les jours et même les heures à partir des sorties jusqu’aux entrées des bienheureux vapeurs. Toute la population saurée par le soleil et rongée par l’ennui des Tarapacas et des Atacamas sortait de sa léthargie dès que l’un des « Inca and Patagonians » était signalé. Ceux, surtout, des célibataires « à leur aise », hijos del pais ou étrangers dont les piastres avaient besoin de changer d’air, se distinguaient par leurs allures frétillantes et leur rage un peu comique d’aller canoter sur rade à la rencontre du paquebot.

Lassés des eaux-de-vie du Pérou, des nourritures invraisemblables ingérées pendant quinze jours et – disons-le aussi – des rares maritones indiennes dont la laideur n’eût pas préservé de leurs entreprises la très relative vertu, ils ne mettaient pas des heures à prendre le « Patagon » à l’abordage. Car chacun des vapeurs de cette ligne maritime qui desservait la longue, longue côte occidentale du Sud-Amérique était, – pour la plus grande indignation des passagères bourgeoises perspicaces, pour le plus intense dégoût des capitaines et officiers et pour la plus complète joie du riche Conseil d’administration de la Compagnie, – à la fois un restaurant flottant, un café, un magasin et une sorte d’assez convenable bateau de fleurs.

Embarquées sur ces steamers pour des périodes variables, – de fines Liméniennes dont les visages de camées aux fières courbes délicates s’éclairaient de prunelles de flamme, des Guayaquilaises bronzées d’un charme sauvage, de pâles, grasses et douces Talcahuaniennes, des filles de l’Isthme, languides et ocreuses, aux chevelures bleues, de jolies et vives Mexicaines dorées de soleil, et même de brusques, de rauques et de charmeuses Espagnoles du Vieux Monde, hanches folles, yeux fous, sèches crinières folles d’un brun fauve, – promenaient leurs boudoirs étroits mais confortables sur l’Océan, le long des puissantes bosses et des courbes rentrantes du massif demi-continent, de forme – on dirait triste.

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