‹ Les trois amours de Benigno ReyesChapitre 2 sur 7 · Chapitre 2

Chapitre 2

Dès que fut arboré sur le tas de boue durcie connu sous le nom de Fort Independencia le drapeau rouge et blanc qui annonçait les « packets », Reyes qui demeurait en face du wharf n’eut que vingt pas à faire pour sauter dans une lancha manœuvrée par deux rameurs plus vilains et plus jaunes que la jalousie.

Mais, chose étrange, au moment même où il courait au devant du « Patagon » venant de Panama « y escalas » avec un plein chargement de costumes tout faits, de journaux, de lingerie et de parfumerie, de bétail vivant ou cuisiné, de farine, de champagne-vermouth-absinthe et de dames bienveillantes, l’obsession repoussée mais tenace d’un paysage de vieil archipel africain, brillant d’un soleil plus aimable que l’astre inca, tissait autour de lui ses fils blonds, verts et lumineux.

Il n’était pourtant pas sujet aux hallucinations, le Benigno Reyes, mais tandis qu’à sa droite et à sa gauche, devant lui et derrière lui, glissaient ou voletaient des luisances vivement mordorées sur de hideux flots couleur de purée de pois, le sol de sa vallée natale de La Orotava se substituait aux vagues.

Et il n’avait plus du tout nolisé une barque, mais bien un « carro », une charrette canarienne traînée par trois mules. Il se moquait bien de toutes les compagnies de navigation du monde entier puisqu’il revenait d’une « paranda », d’une petite fête organisée entre amis dans la « fonda » de Carmen Gonzalez, près du bourg de La Victoria ! – Il était charmant, ce petit hôtel de campagne niché dans les palmas canarienses trapues, aux pennes drues et luisantes, – avec son escalier extérieur tout enguirlandé de bignonias aux fleurs de corail ambré, couvert d’un toit léger d’autres enredaderas lilas et blanches. Mais on y avait fait une noce plutôt médiocre en dépit du « malvasia » de bonne qualité – et lui, Benigno, âgé de dix-huit ans, entraîné là un peu contre son gré, s’était lugubrement ennuyé, poursuivi par l’image de Pepa Ramos, qu’il ne pourrait, sans doute, pas voir ce jour-là, grâce à ses ivrognes de camarades. De plus, il avait la certitude de refaire, le soir même, connaissance avec la canne de son père, caballero de mœurs nobles et hypocrites, grand ennemi de ces petites expéditions.

Mais l’air était si tiède, les calices blancs des bomberos 1 exhalaient sur la route une douceur florale si paradisiaquement suave, – et comme gaie – que Benigno se remettait peu à peu de ses inquiétudes, oubliant ses gredins de compagnons endormis au fond du carro comme de fâcheux « cochinos » qu’ils étaient. Qui savait ? Peut-être pourrait-on, malgré tout, arriver au Puerto avant la disparition totale du soleil ; peut-être jouerait-il encore assez de lumière rose dans la rue de Martianez pour que demeurassent discernables les cruels yeux noirs, les frisettes châtaines et les deux affriolants arcs rouges de la bouche de Pepa qui guetterait de son « postigo » 2 la mort du jour.

Elle n’était pas sa « novia » 3, cette Pepa ; elle semblait même ignorer absolument son existence, ayant déjà été courtisée par d’autres personnages qu’un fils d’infimes bourgeois vaniteux. Elle avait, au bas mot, deux ans de moins que lui ; mais paraissait une vraie petite femme, – petite, pas de taille ! – tandis qu’on le considérait, lui, non sans quelque raison, comme un blanc-bec.

Il n’avait jamais parlé à la jolie fille et n’ignorait pas que, selon toute vraisemblance, elle n’était pas faite pour lui. Mais il aimait terriblement à se griser du sourire vague qu’elle ne lui adressait pas, du regard tendre et fier qui ne lui était pas destiné.

Souvent, il avait osé passer, en marchant très doucement, tout près du postigo, sur le trottoir étroit qui longeait la maison de Pepa, et comme la belle niña ne s’occupait guère de lui, perdue, sans doute, dans un songe où il était, certes, indigne de figurer, il avait pu la contempler presque à son aise. Elle avait un teint de rose-thé, de très claire rose-thé à peine ambrée qu’avivaient un peu de faibles transparences incarnadines, – un petit grain de beauté d’un velours très noir qui, placé auprès de la bouche, en faisait ressortir la fraîcheur – et de sombres sourcils une idée retombants, satinés et fournis, dont la courbe à la fois douce et autoritaire le troublait jusqu’au fond de l’âme.

Il ressentait de furibondes envies de lui parler, mais bien que le père Ramos fût peu estimé, car on prêtait à sa fortune les origines les moins honorables, il était certain que sa fille eût été médiocrement flattée des hommages d’un señorito d’élégance douteuse et d’avenir aléatoire…

Oui, après tout, il n’était pas si tard et les mules marchaient bon train : il y avait encore de l’espoir. Le soleil ne se coucherait pas avant une heure et demie – et l’on dépassait déjà la Farola. Des maisonnettes blanches ou jaunâtres filaient sur le côté de la route, dont l’autre bord dominait de plus en plus de deux cents mètres l’Océan bleu pailleté d’éclats de topaze. Là-haut, sur la montagne rougeâtre et rousse, s’étageaient des palmiers, des vignes, de petits bois sombres de lauriers et de brezos. En bas, quelques voiles neigeuses mouchetaient l’eau éclatante. Au loin, deux longues et hautes crêtes de l’île de la Palma s’estompaient d’indigo sur l’horizon clair. À un coude de la grand’route, toute la vallée de La Orotava apparut comme une immense coupe à moitié pleine d’une mousse verte de végétation veloutée d’où émergeaient les deux noires montañetas volcaniques de Chaves et de Las Arenas, la première piquetée de grains de chaux qui étaient des villages ; des ruisseaux et des bassins miroitaient dans la verdure où s’éparpillait un semis de petites maisons multicolores pareilles à des touffes de fleurs. Sur une pente glissait l’éboulis crayeux des maisons de La Villa. Dépassant les puissants éperons et les cimes de sierras sombres, le pic de Teyde semblait une énorme tente brune et fauve, frottée de poudre d’or et juchée en plein ciel. Du parapet de la route à la plage lointaine fluaient, roulaient, paraissaient bondir comme des torrents d’émeraude les masses vertes et luisantes des plantations de bananiers nains.

Mais comme on allait vite ! C’était déjà le Ramal 4 de La Villa et – tout de suite après – La Palmita, une grande quinta 5 au frais revêtement de bois ajouré, perdue dans les odorants massifs diaprés et chantante de volières ! La Carretera, maintenant, avait l’air d’une large allée de parc toute bordée de géraniums rouges poussant à l’état sauvage, d’hibiscus à calices sanglants comme des gueules de fabuleux serpents d’où seraient sortis de minces dards en chenille jaune soyeuse, de cobocas bleu pâle, d’arbustes résineux à fleurs violettes, de flamboyants de feu et de pourpre, sous la voûte mouvante de grands eucalyptus. L’Hôtel Taoro sur sa colline ondante de montueux et profonds jardins montrait ses toits de tuiles coralines entre les frondaisons séveuses, frissonnantes de vie. – Et après avoir descendu les Cabezas 6 dont il reconnaissait l’une après l’autre toutes les cases, avec la physionomie que leur donnaient leurs fenêtres, leurs recrépissements, leurs moindres lézardes, Benigno se trouvait en plein port, dans la rue de Martianez rose de soleil couchant, en face de la maison de Pepa Ramos. Tout avait défilé devant lui comme dans un polyorama.

Mais Pepa n’était pas seule : un grand garçon prétentieusement vêtu, bagué comme un Hindou, appuyé sur un gros jonc souple qui décrivait un arc, campé dans une pose qu’il jugeait avantageuse, – une épaule remontée, une hanche ressortie, la main libre posée sur cette hanche et le bras en anse d’amphore, – faisait le joli cœur devant la fenêtre.

La jeune fille lui disait quelques mots en lui désignant Benigno. L’élégant se retournait, toisait le nouveau venu et partait d’un éclat de rire auquel répondait le rire perlé de Pepa, un rire méchant, féroce… et délicieusement musical qui déchirait le cœur de l’infortuné Reyes en même temps qu’il lui brisait les bras et les jambes, lui laissant tout juste la force de se retirer à très petits pas de vieillard accablé alors qu’il eût voulu bondir à la gorge de l’insolent ou tout au moins s’enfuir vite, vite, et loin ! pour échapper à jamais aux regards des deux abominables moqueurs dont il ne pourrait plus, il le sentait, – ou le croyait bien – rencontrer les yeux sans mourir à moitié de honte et de fureur ! – De fureur rentrée – car l’odieux fantoche qui venait de lui faire une inoubliable injure était un Pesomayor-Buenafinca, rejeton de l’omnipotent banquier créancier de toute la province des Canaries ; et si l’offensé voulait voir à ses trousses la police des Sept-Îles Fortunées, il n’avait qu’à s’attaquer à celui-là !…

Cette scène courte mais affreuse, tout en lui inspirant, sur le moment, une sorte de haine contre la séduisante niña, lui révélait avec clarté ce qu’il n’avait fait que soupçonner jusque-là sans vouloir se l’avouer à lui-même. Non seulement il avait aimé cette Pepa d’un amour idéalisant, magnifiant, qui était depuis quelques mois le parfum et la poésie de son existence, mais encore il la désirait avec une sauvage envie de martyriser ses délicates chairs d’irritante orgueilleuse. – Avant de venir admirer chaque jour devant la fenêtre son visage d’une exquise et barbare beauté, encadrée par le postigo, il avait rencontré plusieurs fois la superbe fille dans des verbenas 7, – son corps élancé, mais richement développé, aux formes finement plantureuses, moulé dans des robes justes et balancé par la marche ou la danse en un « meneo » ultra sévillan. Maintenant surtout, il était hanté du rêve de l’attaquer, – de l’étreindre, de la faire crier, de la violer, de la souiller brutalement, – avec délices. Cette obsession devenue trop forte et peut-être aussi dangereuse par ses suites probables pour les siens que pour lui-même, l’avait, autant que la misère menaçante, déterminé à s’exiler.

Mais que lui voulaient ces visions vieilles de vingt-deux ans, non pas oubliées mais atténuées, estompées d’ordinaire au point qu’il n’apercevait, n’éprouvait plus rien que de confus en évoquant le passé ? – Il n’était jamais, certes, bien longtemps sans penser à ses îles, seules terres où l’on pût, selon lui, jouir d’une vie normale et complète, mais généralement il n’en revoyait pour ainsi dire qu’un tableau à la fois, poétisé par la distance, bien entendu, mais aussi réduit à la condition d’image presque irréelle.

Aujourd’hui, tout l’Est de la vallée avait repassé sous ses yeux avec le détail de ses vivantes végétations, son mouvement de carros cahotants, d’ânes et de mules aux cavaliers rustiques et déguenillés, de vieux mendiants, de fortes filles débraillées à foulards jaunes ou noirs recouverts ou non de carnavalesques petits chapeaux de paille masculins dont les bords étroits se retroussaient : avec ses horizons ou ses talus, le relief et la couleur de sa route, les sourires ou les grimaces de ses maisons. Que signifiait encore cette reproduction, minutieuse jusqu’à la sottise, d’une scène dont il avait réussi depuis longtemps à chasser le souvenir, dont il s’était évertué à détruire, en quelque sorte, l’existence momentanée, – dont il était aussi fantastiquement impossible d’attendre la réapparition qu’il eût été fou et imbécile de dire : Je vais tirer une jolie épreuve bien soignée de ce cliché photographique si consciencieusement pulvérisé par les talons de mes bottes !

Était-ce un présage – et de quoi ? Charmante absurdité !

Benigno se reprit tout à fait et regarda l’heure à sa montre. Il y avait exactement dix minutes qu’il s’était embarqué dans le canot de Gundemaro-Caracoles avec la ferme résolution d’aller se refaire, après des jeûnes de toute espèce, à bord d’un bienheureux « Patagon » encore invisible. En ces six cents secondes, il avait revécu en détail trois ou quatre heures des plus cruellement décisives de sa vie. Cela devait pourtant avoir un sens : un malheur l’attendait-il à bord ? Ou alors pourquoi ces… choses l’assaillaient-elles, – lui – un homme sans imagination ? Et il avait, de coutume, un beau mépris pour les gens qui « se font des idées ! » Qu’allait-il arriver, Jésus mi Dios ? – Eh rien du tout, idiot, brute ! On mangeait si mal dans cette horreur de pays qu’au bout de quinze ans de régime on pouvait bien avoir une fois des vertiges par suite de débilité d’estomac, – d’anémie ! Sans aucun doute il était trop content d’aller se lester légèrement et se divertir et sa joie lui montait à la tête !

L’un des Indios-canotiers tannés ou verdâtres à têtes de grenouilles mourantes ou de tortues hors d’âge poussa un assez hideux grognement : « Mire Usted ! El vapor ! » 8

Et, de fait, on apercevait très loin sur l’eau une espèce de minuscule bouchon noirci planté d’allumettes charbonneuses, le tout surmonté d’une bouffée de fumée âcre(.

Benigno éprouva la sensation d’un voyageur qui sait approcher du buffet après avoir roulé toute la nuit dans un train de chemin de fer : Bueno ! bueno ! on allait rire ! Dès que l’aurait un peu réconforté un petit déjeuner fin où il y aurait du vrai bœuf, des légumes indemnes de goût de fer-blanc, du champagne de neuvième marque et des ananas de Guayaquil – ou de plus loin – il allait un peu oublier la Señ’a Pepa Ramos en compagnie de quelque bonne personne moins nigaude que cette fâcheuse pimbêche, et à coup sûr beaucoup plus élégante d’après son esthétique de Sud-Américain. Oui, il la mettrait un peu à la porte de sa mémoire cette Pepa – en compagnie de deux autres, du reste, qui ne valaient guère mieux qu’elle.

Et tandis que le steamer grossissait tout doucement, s’allongeait, prenait forme, il eut une nouvelle « absence ».

« Oui ! se dit-il, après cet effroyable début en amour, j’ai rencontré un certain nombre de femmes qui m’ont, plus ou moins, intéressé pour une raison ou pour une autre. Mais deux seulement ont fait une assez profonde impression sur moi. »

Et il songea d’abord à cette Rosa Hueracocha qui avait naguère passé quelques mois à Toboadongo, mais avait abandonné la côte de Tarapaca, rebutée par la désolante tristesse de la bourgade chilienne et de ses alentours ! Une robuste et superbe Chola d’Iquitos professionnellement galante, un peu trop brune et massive mais de formes admirablement moulées, – d’une lasciveté presque comique à force d’être débordante… Benigno avait passé avec elle de trop rares heures d’ivresse charnelle que ne troublait jamais l’ombre d’un autre sentiment. Une splendide brute : ni plus ni moins ! – stupide, violente, – saoule, du reste, sept fois par semaine.

Quel contraste, s’il comparait cette magnifique sauvagesse à une autre femme qu’il aimait presque, – presque, oui ! – et qu’il aimerait peut-être un jour tout à fait en dépit d’il ne savait quelle inquiétude toujours éprouvée en sa présence. Celle-là, bien qu’elle appartînt à la même race que la Hueracocha, semblait sortie d’une autre planète. Une femme ? Bien plutôt une petite idole, une statuette de vieil or où ne vivaient que des yeux très profonds. Elle venait de la haute vallée froide, mystérieuse et fleurie de Huazco, l’ancienne capitale de Chamahuacalpa. Il courait des histoires assez ridicules sur ses parents, deux vieux Indios de race presque pure – ratatinés, au teint de tabac sec, – le père, toujours coiffé d’un énorme jipijapa 9 (on ne le lui avait jamais vu retirer et les gamins du pays prétendaient qu’il dormait avec,) bougon, maussade, sournois, ne répondant à ses interlocuteurs que par des monosyllabes illustrés de terrifiantes grimaces ; la mère à la fois guenuche et perruche, criarde, insolente, combative, capable de guetter huit jours de suite un enfant qui avait… arrosé sa porte ou tiré sa sonnette – unique dans le pays –, capable de guetter huit jours de suite ce délinquant, à seule fin de l’assommer à coups de balai ou de lui verser de sa fenêtre sur la tête un seau d’eau glacée ; – et le contenant suivait toujours le contenu. Tant pis s’il y avait des bosses au métal ou au crâne !

Il eut été fort raisonnable de conjecturer d’après la simple mine du « vieux séché » qu’il avait joué quelques vilains tours aux tiroirs-caisses de sa patrie et songé à temps que les frontières étaient faites pour être passées en cas de danger. Mais non ! Les habitants du littoral de Tarapaca n’aimaient pas des explications si naïves. Ils voulaient à toute force que ce bonhomme en pain d’épice et la vieille sorcière qui lui tenait ou lui avait tenu lieu de femme possédassent l’un et l’autre le droit absolu de s’enfoncer jusque sur les oreilles la couronne des Fils du Soleil – s’ils avaient jamais la chance invraisemblable de remettre la main sur cet objet somptuaire : – une couronne vieille de quatre cents ans et très probablement fabriquée en plumes…

Leur popularité, affirmait-on, avait inspiré au sieur Cayetano Borracho, président d’une république voisine, et jadis intermittent général de division, une terreur de la force nominale ou effective de quelque cinq cents diables. Et, selon les Taboadongais, le potentat constitutionnel et militaire aux chamarrures à éclipses, avait si vilainement traqué don Prudencio et doña Primitiva Malinca, s’était vengé de ses transes en les faisant, à tant de reprises, empoisonner à moitié ou fusiller aux trois quarts que le couple boucané avait dû se réfugier à l’ombre du drapeau chilien plus ou moins solidement planté sur cette côte jadis péruvienne.

Ils avaient amené avec eux leur fille Soledad, dont ils avaient « promis la main à l’empereur du Brésil » d’ailleurs marié, voire grand-père : mais cela ne faisait rien !

Le jour où cette union serait célébrée, Borracho pouvait boutonner ses guêtres et prendre sa canne : on l’aurait assez vu dans sa capitale !

Reyes, un peu mieux informé que la plupart de ses concitoyens, n’ignorait pas que don Prudencio, riche mais peu dépensier, serait ravi de voir sa fille épouser un explorateur de nitre ou un consignataire quelconque, du moment que ce négociant, de bonne composition et « bien dans ses affaires », consentirait à ne pas arracher la petite idole à la tendresse sentimentale de ses parents, – et à se charger de toutes les dépenses de la famille : doña Primitiva lui avait même fait de très euphémiques et discrètes ouvertures à ce sujet. – Mais Reyes demeurait hésitant : il éprouvait pour Soledad, toute menue et fillette malgré ses vingt ans sonnés, une sorte d’affection très douce et très craintive, une sorte d’adoration nerveuse que ne rassuraient pas, bien au contraire, le sourire assez cruel de la petite et les flammes sombres de ses yeux – d’expression farouche en dépit de leur lustre velouté sous leurs cils lourds d’un noir chaud et brillant.

Le parfum subtil et intense qui émanait de tout l’être délicat de la menue Indienne l’exaltait comme de tristesses héroïques et douloureusement suaves : il eût dit, parfois, qu’il était enivré d’elle, et pourtant il se croyait certain de l’aimer sans désir défini ; même il s’effrayait à l’idée que l’on pût la traiter comme une femme, la posséder… Une brutalité devait briser tout le charme de mystère de la fine créature, ne laisser à sa place qu’une jolie poupée salie. Il allait jusqu’à s’imaginer en d’imbéciles rêveries qu’elle n’était pas de chair vraie, qu’elle n’existait qu’à l’état de symbole.

Et il se disait qu’il avait toujours été le même triste amoureux bizarrement incomplet. Les femmes qui l’avaient plus ou moins remué – et la plupart ne s’étaient guère douté qu’il eût fait la moindre attention à elles, il avait dû, tête et cœur refroidis, sens calmés, les diviser en deux « espèces » fort distinctes : les unes n’avaient parlé qu’à son imagination et à sa tendresse ; les autres, il s’était borné à les convoiter grossièrement, salement (telles ses propres expressions).

Il n’eût jamais songé à obtenir des premières une privauté un peu significative. Quant aux femmes de la seconde catégorie, il ne voyait en elles que des femelles belles ou non qui l’attiraient de la façon la moins idéale, – tout disparaissait devant leur sexe « et dépendances » (encore une de ses aimables façons de s’exprimer).

Une seule demeurait en dehors de sa « classification » : Pepa, la Pepa d’antan, la méchante railleuse à laquelle il pardonnait maintenant, – Pepa, sa Pepa ! Ah ! celle-là ! Il eût voulu, à ses pieds, balbutier comme un enfant, sous la blancheur des étoiles moins pures que tels rêves qu’elle inspirait, mais tout de suite après, la prendre sauvagement, avec furie, la dévorer d’abominables caresses. Il n’avait connu, ne connaîtrait jamais qu’un seul amour complet : Pepa !

« Mais, brute ! pensa-t-il, tu vas gâter par des divagations baroques une belle journée de saine joie animale. Elle est loin, ta fameuse Pepa, sans doute grosse comme une tour à l’heure qu’il est, – et comme une tour croulante, encore ! Elle a dû épouser, il y a longtemps, quelque agréable macaque de sang « bleu » mais avarié, dont la laideur s’adoucit d’un joli reflet de millions. C’est une de ces aristocratiques dondons qui se gavent de « dulces », ont un faible pour le jerez et le malvoisie et dorment après leur repas avec un gros chien puceux sur les genoux. Elle reçoit des visites de chanoines nonagénaires et de vieilles dames à mantilles qui portent un petit crachoir à couvercle et une seringue dans leur ridicule. Deux fois par an, elle va jouir de la grande vie de Santa-Cruz, voit au Théâtre municipal une reprise de pièce du temps de Pélage, à la « Plaza », une course de fantômes bovins brouillés avec les bouchers, revient au Puerto ou à La Villa de La Orotava dans une voiture à ressorts spéciaux, – et les chevaux en ont pour un mois à se remettre de l’avoir traînée aller et retour. Après cela, elle se purge et renouvelle sa provision de malvoisie !… »

Mais, encore une fois, que signifiait cette vision si claire, inquiétante de netteté, qui l’avait si fort troublé tout à l’heure, cette réapparition trop lumineuse de toute la côte nord-ouest de Ténériffe, non pas oubliée mais habituellement tout embrumée dans sa mémoire ?

D’ailleurs, voici que l’odieux passé allait disparaître, caché, barré par cette grosse coque noire qui s’avançait droite sur l’eau, toute proche à présent, cette grosse masse d’une laideur un peu inquiétante mais qui apportait de la joie sûre et facile.

La barque de Benigno s’arrêta, stagna sur les lentes vagues huileuses, – bientôt rejointe par une petite flottille de canots de gabarits variés chargés d’une douzaine de blancs ou de métis clairs redingotes, fourbis, adonisés, qui gourmandaient leurs rameurs en hurlant, pressés d’arriver.

Il y avait même quelques « botes » d’Indios venus en curieux, tout réjouis, les bonnes âmes, à l’idée de voir bientôt monter à bord du « patagon » de fortunés mortels qui allaient s’amuser : Spectacle !

Leur altruisme ne les empêchait peut-être pas de songer qu’ils pouvaient avoir quelques vagues chances de grimper à l’échelle, eux aussi, dès que l’équipage manœuvrerait les treuils pour débarquer les marchandises dans les chalands. Or, avec de la prudence et de l’agilité, on parvient souvent à faire sa jolie rafle sur un vapeur. Bien des petites choses traînent dans les coins. Il suffit de n’être pas trop myope !

Ils attendaient donc placidement la minute favorable.

Le lourd steamer fit une évolution qui le pencha un peu du côté de la flottille : apparurent ses roofs de bois verni aux vitres-joujoux, sa passerelle piétinée par des officiers galonnés, beaux d’importance – et tout son pont d’un blanc rose avec ses drômes et ses filins lovés.

Peu de passagers appuyés sur la lisse. Tant pis ! Il y avait « de la passagère » – et de la bonne espèce ! – dans le Salon des premières et dans les cabines !

Le « patagon » qui s’appelait le « Tumacobamba » ainsi qu’en faisait foi son tableau d’arrière, (il était filleul d’une charmante et paludéenne localité voisine de Guayaquil), le patagon éructa un tonitruant beuglement agrémenté d’un énorme panache de fumée blanche qui s’irisa au soleil tropical. L’échelle de commandement s’abattit le long du bord ; les canots se jetèrent sur leur grosse proie d’une volée de rames, et Benigno ne fut pas le dernier à parvenir sur le pont de la gigantesque boutique flottante.

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