Chapitre 6
… Pepa Ramos ne revint jamais à Toboadongo : Pendant plus de deux ans, Reyes s’obstina, sans conserver le moindre espoir, à visiter les uns après les autres tous les « Incas and Patagonians » qui mouillaient dans l’affligeante rade. Il harassa de questions le personnel de chacun de ces paquebots, devint un objet de crainte pour les pursers-commissaires et transforma la plupart des mayordomos en bêtes fauves acharnées à sa perte. Ils droguèrent son vin, fourbirent ses fourchettes avec de la coloquinte, délayèrent du cirage dans son café.
Mais il tint bon jusqu’au jour où, ayant rencontré à bord de l’Araguayo son ancienne amie la chola Rosa Hueracocha, il parvint à l’emmener à terre en lui promettant des colliers de piastres. Il crut se consoler avec elle pendant trois mois au cours desquels la fille de la vallée amazonienne vida ses armoires, l’injuria, le battit, se grisa en compagnie du péon et scarifia de coups de griffes le visage tanné de la bonne indienne, en des luttes journalières. Elle finit par s’enfuir avec un mercanti chinois et plusieurs sacs de butin.
Benigno un instant comme soulagé – et alangui par une mélancolie calmement désespérée fut, bientôt après son départ, tourmenté de nouveau par le souvenir de Pepa qui s’était, pendant les douze semaines, pour ainsi dire, endormi en lui. Il songea encore à « réaliser » tout ce qu’il possédait et à s’en aller très loin, peut-être à Ténériffe, mais, au bout de quelques jours de réflexions, ce projet s’évanouit pour ne plus reprendre forme. Il était parfaitement certain de ne pas retrouver sa querida aux Canaries. Elle avait manifesté avec netteté son intention de se soustraire à jamais aux commentaires de ses bienveillants compatriotes et, sans Pepa, Ténériffe ne serait plus qu’une sorte de cimetière de ses rêves. Ses parents étaient morts, à présent, dans la jolie finca dont, tout gamin, il avait souhaité la possession et qu’il venait de faire acheter pour eux. Que deviendrait-il, seul, sous l’ombrage comme endeuillé des figuiers et des tamarix, à la musique monotone des rivulets dans les bassins, perdu dans les hauteurs, entre la tache bleue lointaine de l’Océan miroitant tristement sous un lacis de branches et les cimes brunes qui vont rejoindre le massif du Pic ?
Il ne fréquenterait jamais des gens qui pouvaient, un jour ou l’autre, sans méchanceté, par simple désœuvrement, par pénurie d’idées à exprimer, lui raconter sur Pepa telles anecdotes que le lent et presque inconscient travail de deux générations de narrateurs aurait enjolivées de précieuses malpropretés. Or, Benigno, comme beaucoup de bons esprits, de la bonne moyenne, vite fatigués de passer en revue leurs propres pensées, judicieuses sans doute, mais plus remarquables par leur qualité que par leur quantité, avait horreur de la solitude.
Il remit donc son rapatriement aux calendes grecques, se disant que plus tard, à une époque où son chagrin se serait usé par la durée, il se ferait peut-être que – la vieillesse menaçante, un affaiblissement de ses facultés « intellectuelles », qui savait ? pourquoi pas un doux gâtisme ? – l’amèneraient à vouloir terminer son existence dans le décor où s’était écoulée sa vie d’enfant, – à souhaiter de reprendre tout, en quelque sorte, au point de départ, avant les ennuis, les déceptions, les douleurs. Et alors – il y aurait encore des paquebots pour le retransporter chez lui.
En attendant, il était, sans doute, préférable de tenter un nouvel avatar. Il y songea des semaines et des mois et se vit, successivement, dans un laborieux effort d’imagination, marchand de lard à Chicago, squatter en Australie, colon à Bornéo, approvisionneur de navires en Nouvelle-Guinée, époux-acquéreur d’une princesse polynésienne pourvue d’un royaume de quelques milles carrés. Cette dernière vision aimanta de nouveau sa pensée vers la fausse héritière des Incas, toujours disponible malgré les cavernes pleines d’or, les mines de rubis, de saphirs, d’émeraudes et de diamants roses, que lui prêtait l’inépuisable et facile générosité toboadongaise. Il n’y avait pas à dire : les parents jetaient un froid !
Et Benigno reparut dans le salon vert-bouteille sans que la petite idole s’en aperçût de façon bien positive.
Mais don Prudencio et doña Primitiva n’avaient pas facilement pris leur parti de la désertion d’un gendre présomptif aussi enviable et ne s’étaient lassés de le harceler d’attentions gracieuses que le jour où Benigno avait nettement sommé le chef de la brune communauté d’aller faire trembloter ailleurs les vastes et agaçantes ailes de son inamovible chapeau de Jipijapa.
Ils accueillirent son retour en pleurant et leurs larmes ne leur coûtèrent qu’un effort des moins méritoires.
Reyes devint la consciente et résolue victime de leurs manœuvres matrimoniales. Il en inventa même à leur profit et tomba de l’air le plus innocent que l’on pût rêver dans des panneaux qu’il avait machinés presque tout seul.
C’est eux qui l’épousèrent bien plus que Soledad parfaitement dédaigneuse des conventions sociales et aussi émue par son propre mariage que par la mort d’un chah de Perse ou l’accession de Cayetano Borracho – tout botté – au trône de Chamahuacalpa.
Le lendemain de ces noces trop paisibles, le tinerfeño savait, à ne pouvoir s’y méprendre, qu’il avait lié sa vie à l’existence purement mécanique d’une sorte de joli automate dont il ne possédait même pas la clef.
Jamais Soledad ne le contraria. Jamais elle ne lui fit mauvaise figure ; ne parlant guère qu’à ses parents – et encore ! Jamais elle ne lui exprima, directement du moins, ni un souhait personnel ni une velléité d’opposition. Elle se contentait de le subir avec une exaspérante bonne volonté ennuyée. Elle ne compta bientôt plus pour lui.
En revanche, comme Benigno était devenu à peu près indifférent à tout ce qui pouvait lui arriver après les lamentables dénouements de ses trois histoires d’amour, il tomba sous la coupe de doña Primitiva, qu’il finit par craindre et par aimer comme aiment les chiens battus : parce qu’elle ne le maltraitait pas toujours. Elle se substitua résolument à sa femme, – pas en tout, par bonheur (– bien que les Toboadongais, ces mauvaises langues…) et lui fit connaître, en même temps que les raffinées persécutions de la belle-mère, les sauvages et perpétuels ululements de l’épouse incomprise, réclamatrice, méfiante, odieuse de brutale jalousie… Dame ! puisque Soledad ne voulait pas se défendre et qu’il fallait la protéger malgré elle !
Cette consciencieuse mégère le bouscula, l’ahurit, lui imposa des habitudes, le nourrit à sa guise d’après des systèmes aïmaras et quichuas, rogna sur son argent de poche, le vêtit selon son goût, à elle, le transforma en caricature, en passif et désolé et reconnaissant chien savant qui faisait le beau pour qu’on le laissât dormir après…
Don Prudencio dont le mutisme devenait presque jovial, maintenant qu’il accumulait ses revenus sans en distraire un cuarto 1 et réalisait même une économie chaque fois qu’il fumait un cigare dit « de luxe » ou s’assimilait une copita 2 d’un vitriol « supérieur », dispensait à toute la maisonnée d’éblouissants sourires indiens pleins de significations profondes. Son jipijapa finissait par ressembler à l’auréole d’un saint tropical très laid et un peu canaille, mais joyeux « en dedans ».
Il y eut sur la côte de Tarapaca une famille exemplaire !…
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