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Chapitre 5

Il y eut une rumeur assez forte sur le Tumacobamba et le long du bord. Sous le hublot ouvert, des barques filaient avec un bruit de rames plongeantes et éclaboussantes, ce bruit froidement sonore, déchirant, comme suivi d’une plainte soupirée qui se prolonge.

Des voix montaient, ricanantes, ou querelleuses, rauquements éraillés d’Indios alcooliques, impérieuses et insupportables criailleries de blancs intoxiqués, toujours agressifs, pressés, tourmenteurs et rageusement inquiets, à jeun ou en ribote, grosses plaisanteries et anxieux glapissements de canotiers empêtrés ou railleurs. Et comme de lourdes sarabandes de pas précipités faisaient un tonnerre sur le pont, il fut évident que le Tumacobamba n’allait pas tarder à haler sur ses chaînes d’ancres.

Benigno prit Pepa dans ses bras et l’étreignit avec une violence qui parut la surprendre. Elle le regarda plus fixement que jamais, les yeux dans les yeux, de tout près, puis s’abandonna comme indifférente. Une minute plus tard, Reyes ouvrit brutalement la porte de la cabine comme sous le coup d’une poussée de colère, mais il se retourna vers la belle tinerfeña et lui dit abruptement, hachant les mots :

— Veux-tu que je te libère de ce que tu peux devoir à bord et que je t’emmène à terre, pour toujours ? Le pays est affreux, mais je te ferai une vie possible. Elle sera en tout cas moins révoltante que celle que tu mènes sur ces infamies de boucheries à vapeur. Si tu te refuses à demeurer sur cette côte, je te conduirai où il te plaira. Tout pour t’avoir à moi ! Réponds vite : oui ou non !

— C’est non !… Je ne puis pas… maintenant… Je reviendrai ! Nous en reparlerons quand tu auras réfléchi en mon absence…

— Dis oui – tout de suite ! Je ne saurai plus à présent me passer de toi. Je te veux, tout le temps ! Alors, c’est : oui ! puisque je l’exige, puisque je le fais autant pour toi que pour moi. Mais réponds donc ! Ne m’exaspère pas ! Oui, oui ! tout de suite !… que je te traîne hors de ce sale bateau ! Tu es donc sourde, aveugle et folle ! Faut-il que je te dise tout : Je suis…

— Ne me dis rien ! Je crois que tu as dû me connaître jadis. Je m’en doutais. Mais ne me fais pas le chagrin de me dire ton nom ! Ne comprends-tu pas que, quel que soit ce nom, je souffrirai de l’apprendre, de le réapprendre, plutôt ! Va-t’en ! va-t’en ! Je reviendrai et alors j’aurai eu le temps de me faire une raison. Je te le promets… J’accepterai tout, – après !

— Tu le jures ?

— Oui, oui ! Va-t’en !…

· · ·

Benigno se retrouva près de l’échelle, plus ivre de tristesse et d’espoir que de l’improbe alcool de l’« Inca and Patagonian Company ».

Ce fut presque sans le voir qu’il regarda machinalement le spectacle trop connu du pont de spardeck au moment de l’appareillage, avec les boutiques du roof qui se fermaient, et les Indios qui hurlaient des réclamations ou s’en allaient fièrement avec leurs achats : des pantalons, des cigares, des poules, des bottes, des casseroles, des chapeaux de soie ou des boîtes de conserves. Des veaux beuglaient, des moutons bêlaient en piétinant dans leurs boxes ; des dames légères de seconde marque – et d’entrepont – faisaient d’expansifs adieux à de nouveaux amis promptement devenus chers ou invectivaient d’indélicats clients déjà en fuite.

Il sauta dans la première lancha venue, qui partit aussitôt en longeant la haute coque noire et ventrue. Le Tumacobamba sous pression ronflait comme un énorme fourneau, râlait, vibrait, semblait trembler sur l’eau.

Quand il passa près des cabines d’arrière, Benigno Reyes voulut contempler encore, à défaut de Pepa, les murailles de fer qui la contenaient, qui limitaient son actuelle existence, qui lui paraissaient, à lui, comme embellies de la posséder, comme imprégnées et parfumées d’Elle.

Et au moment où le gros steamer donnait ses premiers coups d’hélice et faisait mousser bruyamment en épaisse et roulante écume l’eau visqueuse et lourde, déjà plus sombre dans le rapide crépuscule tropical aux enveloppantes gazes d’un bleu violâtre, il aperçut – les traits déjà noyés, – mais reconnaissable à la cambrure de son corps d’une grâce unique. – Pepa, Pepa Ramos penchée au-dessus de la lisse du couronnement.

Elle le guettait donc ! Il était enfin quelque chose pour elle ! Il lui laissait un regret ; elle reviendrait sûrement et il pourrait – bien tard ! – la rendre heureuse, la délivrer des humiliants souvenirs d’un passé auquel il ne voulait plus songer !

Et dans sa joie presque orgueilleuse, – oui, vraiment ! – il se dressa dans la barque, se mit debout en dépit du tangage qui le secouait, lui faisait des jambes de caoutchouc, le menaçait d’une chute ridicule et périlleuse et, dédaigneux du voisinage des rameurs grossiers et sûrement ironiques, il cria de toutes ses forces à l’apparition :

— Hasta luego 1 ! Pepa ! comme s’il eût dû la revoir le soir même.

Malgré tout ce qui venait de se passer entre eux, c’était la première fois qu’il s’adressait à elle en lui donnant son nom.

Il attendit quelques secondes et la voix de sa querida lui parvint, déjà un peu étouffée bien que la distance fût encore assez courte.

— Adios ! adios ! Benigno Reyes !

Adios Benigno Reyes ! À quel moment avait-elle su qui il était ! Sans doute quand il avait été trop tard pour le jeter dehors. Un pressentiment triste dissipa tout son bonheur. Elle avait dit : Adios ! – Le mot n’a pas en espagnol un sens aussi cruellement définitif que l’« adieu » français mais il prenait une signification très grave, répondant à l’impatiente exagération de son : hasta luego !

C’était sûr ! Elle ne reparaîtrait plus et avait tenu à le lui faire bien comprendre avant son départ !

Un instant après il se rassurait en se figurant qu’elle avait obéi à une sorte de mouvement d’amour, à un désir de rendre la séparation moins longue, fût-ce de cinq minutes, en tâchant d’aller vers lui autant que le lui permettait son emprisonnement sur le steamer, en s’efforçant de le voir encore entre les mailles violettes du crépuscule. Qui l’obligeait à venir avouer qu’elle l’avait reconnu, alors qu’elle affirmait que la présence seule d’un compatriote lui était pénible ?

Toutefois, Reyes fit une rentrée assez mélancolique dans Toboadongo dont les lampes électriques ne brillaient pas encore. Des spectres d’Indios erraient sur le quai, des chiens affamés grondaient. Il y avait comme un mystère menaçant dans l’air funèbrement velouté de nuit. Une brise presque froide soufflait, apportant une odeur de vieux goudron, de suif aigre, de vase, de cordes mouillées, de cucurrachas 2, de bois moisi, de trous à rats. Une pestilence fiévreuse semblait s’éveiller dans l’obscurité.

Puis un tramway passa, éclairé comme une énorme lanterne chinoise ; tout à coup une clarté blafarde jaillit de hauts candélabres, et les ruines habituelles apparurent.

Benigno se sentit glacé par l’aspect morne de sa maison qu’il avait naguère jugée l’une des plus riantes du pays, s’effraya de retrouver la déplaisante figure de sa vieille bonne indienne, et fut saisi, pour la première fois de sa vie, d’un véritable accès de rage en découvrant… son cheval dans la salle à manger. Il est bon de dire que cette présence indue était moins sacrilège qu’ailleurs, à Toboadongo, où les portes des écuries ouvraient généralement sur des pièces habitées. Mais, cette fois, Benigno ne sut plus se contraindre au plus léger effort d’indulgence pour une incartade usuelle et tolérée dans tout le Sud-Amérique. Il chassa vers son box, non sans l’avoir vigoureusement épousseté à coups de canne, le vénérable palefroi qui, plutôt ironique, le vieux drôle ! – le cou allongé vers le plancher, les oreilles tombantes, ses gros naseaux écarquillés, soufflait et bavait dans la bouche béante du sacripant de péon à tête de vacher. Ce dernier affalé sur le sol, ivre-mort, tenait encore dans une main une étrille, dans l’autre un verre à moitié plein dans lequel achevait de se noyer une forte araignée velue et noire.

Reyes était si furieux qu’il leva le pied… Mais après une seconde de réflexion, il se contenta d’empoigner Aristobulo, l’indigne palefrenier, et de l’envoyer rouler sur la paille de l’écurie. Cela fait, il claqua les portes et s’en fut au Cercle, – plein d’horreur pour la vie qu’il lui fallait reprendre.

… Ah ! dans quelles navrantes circonstances il avait connu, si tard ! – sa première heure d’amour complet !

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