‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 248 sur 409 · LeCinquiemeLivre · 25

LeCinquiemeLivre · 25

voir par deux iours nauigé, s’offrit à noſtre veuë l’Iſle d’Odes, en laquelle viſmes vne choſe memorable. Les chemins y ſont animaux, ſi vraye eſt la ſencence d’Ariſtoteles, diſant argument inuincible d’vn animant, ſi ſe meut de ſoy-meſme. Car les chemins cheminent comme animaux. Et ſont les vns chemins errans, à la ſemblance des planetes : autres chemins paſſans, chemins croiſans, chemins trauerſans. Et vy que les voyagiers, ſeruans, & habitans du païs demandoient, où va ce chemin, & ceſtuy-cy. On leur reſpondoit, entre midy & feurolles, à la parroiſſe, à la ville, à la riuiere. Puis ſe guindans au chemin oportun, ſans autrement ſe peiner ou fatiguer, ſe trouuoient au lieu deſtiné : comme vous voyez aduenir à ceux, qui de Lyon en Auignon & Arles ſe mettent en baſteau, ſur le Roſne. Et comme vous ſauez, qu’en toutes choſes il y a de la faute, & rien n’eſt en tous endroits heureux, auſſi là nous fut dict eſtre vne maniere de gens, leſquels ils nommoient, guetteurs de chemins, & batteurs de pauez. Et les pauures chemins les craignoient, & s’eſloignoient d’eux, comme de brigans. Ils les guettoient au paſſage, comme on fait les loups à la trainee, & les becaſſes au fillet. Ie vy vn d’iceux, lequel eſtoit apprehendé de la iuſtice pource qu’il auoit prins iniuſtement malgré Pallas le chemin de l’eſcole, c’eſtoit le plus long : vn autre ſe ventoit auoir prins de bonne guerre le plus court diſant luy eſtre tel aduantage à ceſte rencontre que premier venoit à bout de ſon entreprinſe. Auſſi diſt Carpalin à Epiſtemon quelque iour le rencontrant, ſa piſſotiere au poing, contre vne muraille piſſant, que plus ne s’eſbahiſſoit ſi touſiours premier eſtoit au leuer du bon Pantagruel, car il tenoit le plus court & le moins cheuauchant. Ie y recongnu le grand chemin de Bourges, & le vy marcher à pas d’Abbé, & le vy auſſi fuir à la venue de quelques charretiers qui le menaſſoient fouller auec les pieds de leurs cheuaux & luy faire paſſer les charrettes deſſus le ventre comme Tullia fiſt paſſer ſon charriot deſſus le ventre de ſon pere Seruius Tullius ſixieſme Roy des Romains. Ie y recongnu pareillement le vieu quemin de Peronne à ſainct Quentin & me ſembloit quemin de bien de ſa perſonne. Ie y recongnu entre les rochers le bon vieux chemin de la Ferrate ſus le mont d’vn grand Ours. Le voyant de loing me ſouuint de ſainct Hieroſme en peinture, ſi ſon Ours euſt eſté Lyon, car il eſtoit tout mortifié, auoit la longue barbe toute blanche & mal peignee, vous euſſiez proprement dit que fuſſent glaſſons : auoit ſur ſoy force groſſes patenoſtres de pinaſtre mal rabottees, & eſtoit comme à genoillons, & non debout ne couché du tout, & ſe battoit la poitrine auec groſſes & rudes pierres, il nous fiſt peur & pitié enſemble. Le regardant nous tira à part vn bachelier courant du païs & monſtrant vn chemin bien licé tout blanc & quelque peu feuſtré de paille, nous diſt, dorenauant ne deſpriſez l’opinion de Thales Mileſien diſant l’eau eſtre de toutes choſes le commencement ne la ſentence d’Homere affermant toute choſe prendre naiſſance de l’Ocean. Ce chemin, que voyez, naſquit d’eau & s’y en retournera : deuant deux mois les baſteaux par-cy paſſoient, à ceſte heure y paſſent les charrettes. Vrayement, diſt Pantagruel, vous nous la baillez bien piteuſe. En noſtre monde nous en voyons tous les ans de pareille transformation cinq cens & dauantage. Puis conſiderans les alleures de ces chemins mouuans nous diſt que ſelon ſon iugement Philolaus, Ariſtarchus, auoient en icelle Iſle philoſophé, Seleucus prins opinion d’affermer la terre veritablement autour des poles ſe mouuoir non le Ciel, encores qu’il nous ſemble le contraire eſtre verité. Comme eſtans ſur la riuiere de Loire nous ſemblent les arbres prochains ſe mouuoir, toutesfois ils ne ſe mouuent mais nous par le decours du batteau. Retournans à nos nauires viſmes que pres le riuage on mettoit ſus la roue trois guetteurs de chemins qui auoient eſté prins en embuſcade & bruſloit à petit feu vn grand paillard lequel auoit battu vn chemin & luy auoit rompu vne coſte, & nous fut dict que c’eſtoit le chemin des aggeres & leuees du nil en Egypte.

... Nihil est ab omni
Parte beatum.

(Horace, Odes, II, 16, v. 27)

Tu nihil invita dices faciesve Minerva.

(Horace, Art poétique, v. 385)