‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 263 sur 409 · LeCinquiemeLivre · 40

LeCinquiemeLivre · 40

vant qu’encrer à l’expoſition de la Bouteille, ie vous deſcriray la figure admirable d’vne Lampe, moyennant laquelle eſtoit eſlargie lumiere par tout le temple, tant copieuſe, qu’encor qu’il fuſt ſubterrain, on y voyoit comme en plein midy nous voyons le Soleil cler & ſerain, luyſant ſus terre. Au milieu de la voulte eſtoit vn anneau d’or maſſif attaché, de la groſſeur de plein poing : auquel pendoient de groſſeur peu moindre, trois cheſnes bien artificiellement faites, leſquelles deux pieds & demy en l’air comprenoient en figure triangle vne lame de fin or, ronde, de telle grandeur que le diametre excedoit deux coudees, & demye palme. En icelle eſtoient quatres boucles ou pertuys : en chaſcune deſquelles eſtoient fixement retenue vne boule vuyde, cauee par le dedans, ouuerte du deſſus, comme petite Lampe, ayant en circonferance enuiron deux palmes, & eſtoient toutes de pierres bien precieuſes : L’vne d’Amethyſte, l’autre de Carboucle Lybien, la tierce d’Opalle, la quarte d’Anthracite. Chaſcune eſtoit plaine d’eau ardente, cinq fois diſtilee par Alambic ſerpentin, incomſomptible comme l’huille que iadis miſt Callimachus en la lampe d’or de Pallas en l’Acropolis d’Athenes, aucc vn ardent lychnion faict par de lin Abeſtin, comme eſtoit iadis au temple de Iupiter en Ammonie, & le veit Cleombrotus, philoſophe treſtudieux, par de lin Carpaſien, leſquels par feu pluſtoſt ſont renouuellez que conſommez.

Au deſſouz d’icelle lampe, enuiron deux pieds & demy, les trois cheſnes en leurs figures premieres eſtoient embouclees en trois anſes, leſquelles iſſoient d’vne grande lampe ronde de Criſtalin treſpur, ayans en diametre vne coudee & demye : laquelle au deſſus eſtoit ouuerte enuiron deux palmes, par ceſte ouuerture eſtoit au milieu poſé vn vaiſſeau de criſtalin, pareil en forme de coucourde, ou comme à vn vrinal : & deſcendoit iuſques au fonds de la grande lampe, auec telle quantité de la ſuſdicte eau ardente, que la flamme du lin abeſtin eſtoit droictement au centre de la grande lampe. Par ce moyen ſembloit donc tout le corps ſpherique d’icelle ardre, & enflamboyé : par ce que le feu eſtoit au centre & poinct moyen.

Et eſtoit difficile d’y aſſeoir ferme & conſtant regard, comme on ne peut au corps du Soleil, eſtant la matiere de merueilleuſe perſpicuité, & l’ouurage tant diaphane & ſubtil, par la flection des diuerſes couleurs, qui ſont naturelles és pierres precieuſes, des quatre petites lampes ſuperieures à la grand inferieure, & d’icelles quatre eſtoit la reſplandeur en tous points inconſtante & vacillante par le temple. Venant d’auantage icelle vague lumiere toucher ſur la polliſſure du marbre, duquel eſtoit incruſté tout le dedans du temple, apparoiſſoient telles couleurs, que voyons en l’arc celeſte, quant le clair Soleil touche les nues pluuieuſes.

L’inuention eſtoit admirable, mais encores plus admirable, ce me ſembloit, que le ſculpteur auoit autour de la corpulance d’icelle lampe criſtaline engrauee, à ouurage cataglyphe, vne prompte & gaillarde bataille de petis enfans nuds, montez ſus des petis cheuaux de bois, auec lances de virolets, & pauois faits ſubtilement de grappes de raiſins, entrelaſſez de pampre, auec geſtes & effors pueriles, tant ingenieuſement par art exprimez, que nature mieux ne le pourroit. Et ne ſembloient engrauez dedans la matiere, mais en boſſe, ou pour le moins en croteſque apparoiſſoient enleuez totalement, moyennant la diuerſe & plaiſante lumiere, laquelle dedans contenue reſſortiſſoit par la ſculpture.