‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 309 sur 409 · Lettres · 4

Lettres · 4

dvdict bovchet avdict rabelays

Contenant la deſcription d’vne belle demeure, & louanges
de meſſieurs Deſtiſſac.

Le promettre eſt on pouoir des humains
Mais le tenir n’eſt touſiours en leurs mains,
Car aduenir peult tel cas ſans fineſſe
Qu’on ne ſcaurait acomplir ſa promeſſe,
Et meſmement à moy qui ſubiect ſuis
A pluſieurs gens, veu l’eſtat que i’enſuis.
Cecy t’eſcripti à ce qu’on ne m’accuſe
De menterie, & à toy ie m’excuſe,
Seigneur treſcher l’vn de mes grans amys,
Du brief retour lequel i’auois promis,
Car ſi n’eſtoit le labeur de pratique
(Auquel pour viure il faut que ie m’applique)
De trois iours l’vn irois veoir Ligugé,
Et pour m’induyre à ce maintz arguz ié.
Le premier eſt, le lieu tant delectable
De toutes pars aux nymphes treſſortable,

Car d’vne part les Nayades y ſont
Deſſus le Clan doulce riuiere, où font
Cheres treſgrans auecques les Hymnydes
Se gaillardans es prez verds & humides.
Apres y ſont par les arbres & boys,
Aultres qui font reſonner hault leur voix,
C’eſt aſſauoir les ſilueſtres Driades
Portans le verd, & les Amadriades,
Et dauantage Oreades aux mons
Dont bien ſouuent on oyt les doulx ſermons,
Et puis apres les gentilles Nappées
Qui rage font par chanſons decouppées
De bien chanter aux caſtellins ruyſſeaux
Par les iardins nourriſſans arbriſſeaux.
Et lors qu Aurore eſt en ſon appareil
Pour denoncer le leuer du Soleil.
En cheminant ſoubz les verdoyans vmbres
Pour oublier les ennuyeux encombres,
Tu puis ouyr des nymphes les doulx chans
Dont ſont rempliz boys boucages & champs.
Et qui vouldra prier dieu (ce que priſe)
On trouuera la treſplaiſante egliſe
Où ſainct Martin feit habitation
Par certain temps en contemplation.
Et où deux mors par fureur & tempeſte,
Reſuſcitez furent à ſa requeſte.
Apres y ſont les bons fruictz & bons vins
Que bien aymons entre nous Poicteuins.
Et le parfaict qu’il ne fault qu’on reſecque
C’eſt la bonté du reuerend eueſque
De Maillezays ſeigneur de ce beau lieu
Par tout aymé des hommes, & de dieu,
Prelat deuot de bonne conſcience,
Et fort ſçauant en diuine ſcience,

En canonique, & en humanité,
Non ignorant celle mondanité
Qu’on doit auoir entre les Roys & princes
Pour gouuerner villes, citez, prouinces.
A ce moien il ayme gens lettrez
En Grec, Latin, & François bien eſtrez
A diuiſer d’hiſtoire ou theologie
Dont tu es l’vn, car en toute clergie
Tu es expert, à ce moien te print
Pour le ſeruir, dont treſgrant heur te vint,
Tu ne pouois trouuer meilleur ſeruice
Pour te pourueoir bien toſt de benefice.
Auſſi eſt il de noble ſang venu :
Ses peres ont (comme il eſt bien congneu)
Treſbien ſeruy iadis les Roys de France
En temps de paix, de guerre & de ſouffrance.
Et tellement que leur nom de Stiſſac
On ne ſcauroit par oubly mettre à ſac,
Leurs nobles faictz militaires louables
Si demourront au monde pardurables.
Du ſien nepueu les vertuz & les meurs
Augmenteront leurs immortelz honneurs,
Car pour parler au vray de ſa perſonne
Onc ie n’en vy mieulx aux armes conſonne
Par ce qu’il eſt cheualier treſhardy
De corps, de braz, & iambes bien ourdy,
Moien de corps, & de la droicte taille
Que les vouloir Ceſar en la bataille :
En ſon aller il eſt tout temperé,
En ſon parler & maintien moderé,
Tant bien orné d’eloquence vulgaire
Qu’il eſt partout extimé debonaire.
Et quant à moy encores ſuis honteux
Du bon recueil ſi franc & non doubteux

Que ces ſeigneurs me feirent de leur grace
Preſens pluſieurs, voire en puhlicque place,
Et au priué, dont les cornes d’honneur
Prins de Moyſe, & preſage en bon heur.
Non ſeulement me feirent telle chere
Mais tous leurs gens, qui eſt relique chere.
Car le penſer de ce tant bon recueil
Aie faict ouurir l’intellectuel œil
Pour mediter qu’en telle ſeigneurie
A plus d’honneur, hors toute flaterie,
Plus de doulceur & plus d’humilité
Cent mille foiz qu’en la ruſticité
Des pallatins & groz bourgeois de ville,
Dont l’arrogance eſt tant facheuſe & vile
Et leur cuider ſi treſpreſumptueulx
Qu’on ne peut veoir entre eulx les vertueux,
Qui faict congnoiſtre en groſſe compaignée,
Les gens de bien, & de bonne lignée.
Or penſe donc tant deuot orateur
Que rien de moy n’a eſté detenteur
De retourner veoir le tien hermitage
Fors ſeulement le petit tripotage
De plaictz, proces, & cauſes que conduys
De pluſieurs gens, où peu le me deſduys,
Mais contrainct ſuis le faire pour le viure
De moy ma femme & enfans, car le liure
D’vng orateur, ou ſon plaiſant diuiz
Mieulx aymerois, ainſi te ſoit aduiz.
Plus n’en auras, fors que me recomande
Treſhumblement à la treſnoble bande
De ces ſeigneurs, dont i’ay deſſus eſcript,
En ſuppliant le benoiſt ſainct eſprit
Qu’à tous vous donne & octroye la vie
Du vieil Neſtor, en honneur ſans enuie.

Et que touſiours puiſſons leur grace auoir,
Et bien ſouuent par epiſtres nous veoir.
C’est de Poictiers le huitieſme ſeptembre
Lors que Titan ſe muſſoit en ſa chambre,
Et que Lucyne vng peu ſe deſbouchet.
Par le tout tien ſeruiteur Iehan Bouchet.

Adiviser d’histoire ou de théologie,

ce qui introduit un vers de douze pieds dans une pièce dont tous les autres sont de dix. Dans sa seconde édition, Burgaud des Marets a rétabli le texte primitif.