‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 320 sur 409 · Lettres · 17

Lettres · 17

ons. Ie vous eſcriuy du XXIX. iour de Nouembre bien amplement & vous enuoyay des graines de Naples pour vos ſalades de toutes les ſortes que l’on mangue de par deça excepté de pimpinelle de laquelle pour lors ie ne peus recouurir. Ie vous en enuoye preſentement non en grande quantité car pour vne fois ie n’en peux dauantage charger le courrier mais ſi plus largement en voulez, ou pour vos iardins ou pour donner ailleurs, me l’eſcriuant ie vous l’enuoyray. Ie vous auois parauant eſcript & enuoyé les quatre ſignatures concernantes les benefices de feu Dom Philippes impetrez ou nom de ceux que couchiez par voſtre memoire. Depuis n’ay receu de vos lettres qui fiſſent mention d’auoir receu leſdictes ſignatures. I’en ay bien receu vnes dattées de Lermenaud, lors que Madame Deſtiſſac y paſſa, par leſquelles me eſcriuiez de la reception de deux pacquets que vous auois enuoyé l’vn de Ferrare l’aultre de cette ville auecques le chiffre que vous eſcriuois. Mais à ce que i’entends vous n’auiez encores receu le pacquet ouquel eſtoient leſdictes ſignatures. Pour le preſent ie vous peux aduertir que mon affaire a eſté concedé & expedié beaucoup mieux & plus ſeurement, que ie ne l’euſſe ſouhaitté & y ay eu ayde & conſeil de gens de bien, meſmement du Cardinal de Genutijs qui eſt Iuge du Palais & du Cardinal Simoneta qui eſtoit auditeur de la Chambre & bien ſcauant & entendant telles matieres. Le Pape eſtoit d’aduis que ie paſſaſſe mondict affaire per Cameram. Les ſuſdicts ont eſté d’aduis que ce fuſt par la Cour des Contredicts, pour ce que in foro contentioſo elle eſt irrefragable en France & quæ per contradictoria tranſiguntur tranſeunt in rem iudicatam, quæ autem per Cameram & impugnari poſſunt & in iudicium veniunt. En tout cas il ne me reſte que leuer les bulles ſub plumbo. Monſeigneur le Cardinal du Bellay enſemble Monſeigneur de Maſcon m’ont aſſeuré que la compoſition me ſera faicte gratis, combien que le Pape par vſance ordinaire ne donne gratis fors ce qui eſt expedié per Cameram. Reſtera ſeulement à payer le referendaire procureurs & aultres tels barbouilleurs de parchemin. Si mon argent eſt court, ie me recommanderay à vos Aulmoſnes car ie croy que ie ne partiray point d’icy que l’Empereur ne s’en aille. Il eſt de preſent à Naples, & en partira ſelon qu’il a eſcript au Pape le ſix. de Ianuier. Ia toute cette ville eſt pleine d’Eſpagnols & a enuoyé par deuers le Pape vn Ambaſſadeur exprez oultre le ſien ordinaire, pour l’aduertir de ſa venue. Le Pape luy cede la moictyé du Palais & tout le bourg de ſainct Pierre pour ſes gents & faict appreſter trois mille licts à la mode Romaine ſçauoir eſt des matrats car la ville en eſt deſpourueue depuis le ſac des Lanſquenetz : & a faict prouiſion de foing, de paille, d’auoine, ſpelte & orge, tant qu’il en a peu recouurir & de vin tout ce qu’en eſt arriué en Ripe. Ie pente qu’il luy couſtera bon : dont il ſe paſſaſt bien en la pouureté où il eſt, qui eſt grande & apparente, plus qu’en pape qui fuſt depuis trois cens ans en ça. Les Romains n’ont encores conclud comment ils s’y doiuent gouuerner & ſouuent a eſté faicte aſſemblée de par le Senateur, Conſeruateurs & Gouuerneur, mais ils ne peuuent accorder en opinions. L’Empereur par ſondict Ambaſſadeur leur a denoncé, qu’il n’entend point que ſes gens viuent à diſcretion c’eſt à dire ſans payer, mais à diſcretion du Pape qui eſt ce que plus griefue le Pape, car il entend bien que par cette parole l’Empereur veult veoir comment & de quelle affection il le traictera luy & ſes gens. Le Sainct Pere par election du Conſiſtoire a enuoyé par deuers luy deux Legats ſcauoir eſt, le Cardinal de Senes & le Cardinal Cæſarin. Depuis y ſont dabondant allez les Cardinaux Saluiati & Rodolphe & monſeigneur de Sainctes auecques eulx. I’entends que c’eſt pour l’affaire de Florence, & pour le differend, qui eſt entre le Duc Alexandre de Medicis & Philippes Stroffi duquel vouloit ledict Duc confiſquer les biens qui ne ſont petits, car apres les Fourques de Auxbourg en Almaigne il eſt eſtimé le plus riche marchand de la Chreſtienté & auoit mis gens en cette ville pour l’empriſonner ou tuer quoy que ce fuſt. De laquelle entrepriſe aduerty impetra du Pape de porter armes & alloit ordinairement accompagné de trente ſouldars bien armez à poinct. Ledict Duc de Florence comme ie penſe aduerty que ledict Stroſſy auecques les ſuſdicts Cardinaux, s’eſtoit retiré par deuers l’Empereur, & qu’il offroit audict Empereur quatre cents mille Ducats pour ſeulement commettre gens qui informaſſent ſur la tyranniſe & meſchanceté dudict Duc, partiſt de Florence conſtitua le Cardinal Cibo ſon Gouuerneur & arriua en cette ville le lendemain de Noel ſur les vingt trois heures entra par la porte S. Pierre, accompagné de cinquante cheuaux legers armez en blanc, & la lance au poing, & enuiron de cent arquebuſiers. Le reſte de ſon train eſtoit petit & mal en ordre & ne luy fut faict entrée quelconque, excepté que l’Ambaſſadeur de l’Empereur alla au deuant iuſques à ladicte porte. Entré que fut ſe tranſporta au Palais & eut audience du Pape, qui peu dura, & fut logé au Palais S. George. Le landemain matin partiſt, accompagné comme deuant.

Depuis huict iours en ça ſont venues nouuelles en cette ville & en a le S. Pere receu lettres de diuers lieux comment le Sophy, Roy des Perſes, a deffaict l’armée du Turcq. Hier au ſoir arriua icy le neueu de Monſ. de Vely Ambaſſadeur pour le Roy par deuers l’Empereur, qui compta à Monſ. le Cardinal du Bellay que la choſe eſt veritable & que c’a eſté la pluſgrande tuerye qui fut faicte depuis quatre cents ans en ça. Car du coſté du Turcq, ont eſté occis plus de quarante mille cheuaulx. Conſiderez quel nombre de gens de pied y eſt demouré pareillement du coſté dudict Sophy. Car entre gens qui ne fuyent pas volontiers, non ſolet eſſe incruenta victoria. La deffaicte principale fut pres d’vne petite ville, nommée Cony, peu diſtante de la grande ville Tauris, pour laquelle ſont en different le Sophy & le Turcq. Le demourant fut faict pres d’vne place nommée Betelis. La maniere fut que ledict Turq auoit party ſon armée & part d’icelle enuoyée pour prendre Cony. Le Sophy de ce aduercy auecques toute ſon armée rua ſus cette partye ſans qu’ils ſe donnaſſent guarde. Voila qu’il faict mauuais aduis de partir ſon oſt deuant la victoire. Les François en ſcauroient bien que dire quand de deuant Pauye monſieur d’Albanie emmena la fleur & force du camp. Cette roupte & deffaicte entendue, Barberouſſe s’eſt retiré à Conſtantinople pour donner ſeureté au pays, & dict par ſes bons Dieux que ce n’eſt rien en conſideration de la grande puiſſance du Turcq. Mais l’Empereur eſt hors celle peur, qu’il auoit, que ledict Turc ne vint en Sicile comme il auoit deliberé à la prime vere. Et ſe peult tenir la Chreſtienté en bon repos d’icy à long temps, & ceulx qui mettent les decimes ſur l’Egliſe eo prætextu qu’ils ſe veulent fortiffier pour la venue du Turq, ſont mal garnis d’argumens demonſtratifs.

Monsievr. I’ay receu lettres de Monſ. de S. Cerdos dattées de Dijon par leſquelles il m’aduertiſt du procez qu’il a pendant en cette Cour Romaine. Ie ne luy oſerois faire reſponſe ſans me bazarder d’encourir grande faſcherie, mais i’entends qu’il a le meilleur droict du monde & qu’on luy faict tort manifeſte, & y deuroit venir en perſonne. Car il n’y a procez tant equitable qui ne ſe perde quand on ne le ſollicite meſmement ayant fortes partyes, auec auctorité de menaſſer les ſolliciteurs s’ils en parlent. Faulte de chiffre m’en guarde vous en eſcrire dauantage, mais il me deſplaiſt veoir ce que ie veoy, attendu la bonne amour que luy portez principalement & auſſi qu’il m’a de tout temps fauoriſé & aymé en mon aduis. Monſieur de Baſilac Conſeiller de Tholouſe y eſt bien venu cet hiuer pour moindre cas & eſt plus vieil & caſſé que luy, & a eu expedition bien toſt à ſon proffit.

Monsievr, Auiourdhuy matin eſt retourné icy le Duc de Ferrare, qui eſtoit allé par deuers l’Empereur à Naples. Ie n’ay encores ſceu comment il a appointé touchant l’inueſtiture & recognoiſſance de ſes terres, mais i’entends qu’il n’eſt pas retourné fort content dudict Empereur, ie me doubte que il ſera contrainct mettre au vent les eſcus que ſon feu pere luy laiſſa, & que le Pape & l’Empereur le plumeront à leur vouloir, meſmement qu’il a refuſé le party du Roy, après auoir delayé d’entrer en la ligue de l’Empereur, plus de ſix mois, quelques remontrances ou menaſſes qu’on luy ait faict de la part dudict Empereur. De ſaict Monſ. de Limoges qui eſtoit à Ferrare Ambaſſadeur pour le Roy voyant que ledict Duc ſans l’aduertir de ſon entrepriſe s’en eſtoit retiré deuers l’Empereur, eſt retourné en France. Il y a danger que Madame Renée en ſouffre faſcherie. Ledict Duc luy a oſté Madame de Soubize ſa gouuernante & la faict ſeruir par Italiennes, qui n’eſt pas bon ſigne.

Mons. Il y a trois iours qu’vn des gens de Monſ. de Criſſé eſt icy arriué en poſte & porte aduertiſſement que la bande du Seigneur Rance qui eſtoit allé au ſecours de Geneue a eſté deffaicte par les gens du Duc de Sauoye. Auecques luy venoit vn Courrier de Sauoye qui en porce les nouuelles à l’Empereur. Ce pourroit bien eſtre ſeminanrium futuri belli. Car volontiers ces petites noiſes tirent apres ſoy grandes batailles, comme eſt facile à veoir par les antiques hiſtoires tant Grecques que Romaines, & Françoiſes auſſi ainſi que appert en la bataille qui fut à Vireton.

Mons. Depuis quinze iours en ça André Doria qui eſtoit allé pour auitailler ceux qui de par l’Empereur tiennent la Goleta pres Tuniz meſmement les fournir d’eaux car les Arrabes du pays leur font guerre continuellement & n’oſent ſortir de leur fort, eſt arriué à Naples & n’a demouré que trois iours auecques l’Empereur, puis eſt party auecques XXIX. Galeres. On dict que c’eſt pour rencontrer le Iudeo & Cacciadiauolo qui ont bruſlé grand païs en Sardaine & Minorque. Le Grand Maiſtre de Rhodes Piedmontois eſt mort ces iours derniers, en ſon lieu a eſté eſleu le Commandeur de Forton entre Montauban & Thoulouſe.

Mons. Ie vous enuoye vn liure de prognoſticqs duquel toute cette ville eſt embeſongnée, intitulé De euerſione Europæ. De ma part ie n’y adiouſte foy aucune, mais on ne veit onques Rome tant adonnée à ces vanitez & Diuinations comme elle eſt de preſent. Ie croy que la cauſe eſt, car mobile mutatur ſemper cum principe vulgus. Ie vous enuoye auſſi vn Almanach pour l’an qui vient 1536. Dauantage ie vous enuoye le double d’vn brief que le Sainct Pere a decretté n’agueres pour l’aduenue de l’Empereur. Ie vous enuoye auſſi l’entrée de l’Empereur en Meſſine & Naples & l’oraiſon funebre qui fut faicte à l’enterrement du Feu Duc de Milan.

Mons. Tant humblement que faire ie puis à voſtre bonne grace me recommande priant noſtre Seigneur vous donner en ſanté bonne & longue vye. A Rome ce XXX. iour de Decembre.

Voſtre tres humble ſeruiteur

François Rabelais.

trois lettres de m. françois
rabelais transcriptes sur les
originaux. Escriptes de
Rome 1536.