‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 322 sur 409 · Lettres · 19

Lettres · 19

ons. I’ay receu les lettres que vous a pleu m’eſcrire dattées du ſecond iour de Decembre, par leſquelles ay congneu que auiez receu mes deux pacquets, l’vn du XVIII. l’aultre du XXII. d’Octobre auecques les quatre ſignatures que vous enuoyois. Depuis vous ay eſcript bien amplement du XXIX. de Nouembre & du XXX. de Decembre. Ie croy que à cette heure ayez eu leſdicts pacquets. Car le ſire Michel Parmentier Libraire demeurant à l’eſcu de Baſle m’a eſcript du cinquieſme de ce moys preſent qu’il les auoit receus & enuoyé à Poictiers. Vous pouuez eſtre aſſeuré que les pacquets que ie vous enuoyeray ſeront fidelement tenus d’icy à Lyon. Car ie les mects dedans le grand pacquet ciré qui eſt pour les affaires du Roy, & quand le Courrier arriue a Lyon il eſt deſployé par Monſ. le Gouuerneur. Lors ſon ſecretaire qui eſt bien de mes amis prend le pacquet que i’addreſſe au deſſus de la premiere couuerture audict Michel Parmentier. Pourtant n’y a difficulté ſinon depuis Lion iuſques à Poictiers. C’eſt la cauſe pourquoy ie me ſuis aduiſé de le taxer pour plus ſeurement dire tenu à Poictiers, par les meſſagers, ſoubs eſpoir d’y gaigner quelque teſton. De ma parc i’entretiens touſiours ledict Parmentier par petits dons que luy enuoye des nouuelletez de par deça, ou à ſa femme, afin qu’il ſoit plus diligent à chercher marchands ou meſſagiers de Poictiers qui vous rendent les pacquets. Et ſuis bien de cet aduis que m’eſcriuez, qui eſt de ne les liurer entre les mains des banquiers de peur que ne fuſſent crochetez & ouuerts. Ie ſerois d’opinion que la premiere fois que m’eſcrirez, meſmement ſi c’eſt d’affaire d’importance, que vous eſcriuiez vn mot audict Parmentier, & dedans voſtre lettre mettre vn eſcu pour luy, en conſideration des diligences qu’il faict de m’enuoyer vos pacquets & vous enuoyer les miens. Peu de choſe oblige aulcunesfois beaucoup les gens de bien & les rend plus feruens à l’aduenir quand le cas importeroit vrgente depeſche.

Mons. Ie n’ay encores baillé vos lettres à Monſ. de Xaintes, car il n’eſt retourné de Naples où il eſtoit auecques les Cardinaulx Saluiati & Rodolphe : dedans deux iours doibt icy arriuer. Ie luy bailleray voſdictes lettres & ſolliciteray pour la reſponſe puis vous l’enuoyeray par le premier courrier qui ſera depeſché. I’entends que leurs affaires n’ont eu expedition de l’Empereur telle comme ils eſperoient & que l’Empereur leur a dict peremptoirement que à leur requeſte & inſtance enſemble du feu Pape Clement leur Allié & proche parent, il auoit conſtitué Alexandre de Medicis Duc ſur les terres de Florence & Piſe. Ce que iamais n’auoit penſé faire & ne l’euſt faict. Maintenant le depoſer ce ſeroit acte de Bateleurs qui font le faict & le deffaict. Pourtant que ils ſe deliberaſſent le recognoiſtre comme leur Duc & ſeigneur & luy obeyſſent comme vaſſaulx & ſubiects, & qu’ils ne y fiſſent faulte. Au regard des plaintes qu’ils faiſoient contre ledict Duc, qu’il en congnoiſtroit ſur le lieu. Car il delibere apres auoir quelque temps ſeiourné à Rome, paſſer par Senes & de là à Florence à Bologne à Milan & Genes. Ainſi s’en retournent leſdicts Cardinaulx, enſemble Monſ. de Xaintes Stroſſi & quelques aultres, re infecta. Le xiij. de ce mois furent icy de retour les Cardinaulx de Senes & Ceſarin leſquels auoient eſté eſleus par le Pape & tout le College pour legats par deuers l’Empereur. Ils ont tant faict que ledict Empereur a remis ſa venue en Romme iuſques à la fin de Feburier. Si i’auois autant d’eſcus comme le Pape vouldroit donner de iours de Pardon proprio motu de plenitudine poteſtatis & aultres telles circonſtances fauorables, à quiconque la remettroit iuſques à cinq ou ſix ans d’icy, ie ſerois plus riche que Iacques Cœur ne fuſt oncques. On a commencé en cette ville gros aparat, pour le receuoir & a lon faict par le commandement du Pape vn Chemin nouueau par lequel il doit entrer ſçauoir eſt, de la porte S Sebaſtian tirant au Camp Doly Templum pacis, & l’amphiteatre, & le faict on paſſer ſoubs les antiques Arcs Triumphaux de Conſtantin de Veſpaſien & Titus de Numetian & aultres : puis à coſté du Palais S Marc & de là par Camp de Flour, & deuant le Palais Farneſe, où ſouloit demeurer le Pape : puis par les banques & deſſoubs le Chaſteau Sainct Ange : pour lequel Chemin dreſſer & equaller on a demoly & abattu plus de deux cents maiſons & trois ou quatre Egliſes ras terre. Ce que pluſieurs interprettent en mauuais preſage. Le iour de la conuerſion S. Paul, noſtre S. Pere alla ouyr meſſe à S. Paoul & fiſt banquet à tous les Cardinaulx. Apres diſner retourna paſſant par le Chemin ſuſdict & logea au Palais S. Georges. Mais c’eſt pityé de veoir la ruine des maiſons qui ont eſté demolies & n’eſt faict payement ny reſcompenſe aucune es ſeigneurs d’icelles. Auiourdhuy ſont icy arriuez les Ambaſſadeurs de Veniſe, quatre bons vieillards tous griſons leſquels vont par deuers l’Empereur à Naples. Le Pape a enuoyé toute ſa famille au deuant d’eulx, Cubiculaires Chambriers Geniſſaires Lanſquenetz &c. Les Cardinaux ont enuoyé leurs mulles en Pontificat. Au ſept. de ce mois furent pareillement receus les Ambaſſadeurs de Senes bien en ordre, & apres auoir faict leur harangue en Confiſtoire ouuert & que le Pape leur euſt reſpondu en beau latin & briefuement ſont departis pour aller à Naples. Ie croy bien que de toutes les Itales, iront Ambaſſadeurs par deuers ledict Empereur, & ſcait bien iouer ſon roolle pour en tirer denares : comme il a eſté deſcouuert depuis dix iours en ça. Mais ie ne ſuis encores bien apoinct aduerty de la fineſſe qu’on dict qu’il a vſée à Naples. Par cy apres ie vous en eſcriray. Le Prince de Piedmont fils aiſné du Duc de Sauoye, eſt mort à Naples depuis quinze iours en ça. L’Empereur luy a faict faire execques fort honnorables, & y a perſonnellement aſſiſté. Le Roy de Portugal depuis ſix iours en ça a mandé à ſon Ambaſſadeur qu’il auoit à Rome, que ſubitement ſes lettres receues, il ſe retiraſt par deuers luy, en Portugal. Ce qu’il fiſt ſur l’heure, & tout botté & eſperonné vint dire à Dieu à Monſ. le Reuerendiſſime Cardinal du Bellay. Deux iours apres a eſté tué en plain iour prez le Pont S. Ange vn gentilhomme Portugalois qui ſollicitoit en cette ville pour la Communauté des Iuifs qui furent baptiſez ſoubs le Roy Emanuel & depuis eſtoient moleſtez par le Roy de Portugal moderne pour ſucceder à leurs biens quand ils mouroient & quelques aultres exactions qu’il faiſoit ſur eulx oultre l’Edict & ordonnance dudict feu Roy Emanuel. Ie ne doubte que en Portugal y ait quelque ſedition.

Mons. par le dernier pacquet que vous auois enuoyé ie vous aduertiſſois comment quelque partye de l’armée du Turc auoit eſté deffaicte par le Sophy aupres de Betelis. Ledict Turc n’a gueres tardé d’auoir ſa reuanche. Car deux mois apres il a couru ſus ledict Sophy en la plus grande furye qu’on veit onques & apres auoir mis à feu & ſang vn grand Pays de Meſopotamie a rechaſſé ledict Sophy par delà la Montagne de Taurus. Maintenant faict faire force galleres ſur le Fleuue de Tanais par lequel pourront deſcendre en Conſtantinople. Barberouſſe n’eſt encores parcy dudict Conſtantinople pour tenir le Pays en ſeureté, & a laiſſé quelques garniſons à Bona & Algiery ſi d’aduenture l’Empereur le vouloit aſſaillir. Ie vous enuoye ſon portraict tiré ſur le vif & auſſi l’aſſiette de Tunis & des villes maritimes d’enuiron.

Les Lanſquenets que l’Empereur mandoit en la Duché de Milan pour tenir les places fortes ſont tous noyez & peris par mer iuſques au nombre de douze centz en vne des plus grandes & belles nauires des Geneuois : & ce fut prez vn porc des Luquois nommé Lerzé. L’occaſion fut parce qu’ils s’ennuyoient ſur la mer & voulans prendre terre mais ne pouuans à cauſe des Tempeſtes & difficulté du temps penſerent que le Pilotte de la Naue les vouluſt touſiours delayer ſans aborder. Pour cette cauſe le tuerent & quelques aultres des Principaulx de ladicte nef. Leſquels occis la Nef demeura ſans Gouuerneur, & en lieu de caller la voille les lanſquenets la hauſſoient comme gens non pratifs en la marine & en tel deſarroy perirent à vn gect de pierre pres ledict Port.

Mons. I’ay entendu que Monſieur de La Vaur qui eſtoit Ambaſſadeur pour le Roy à Veniſe a eu ſon congé & s’en retourne en France. En ſon lieu va Monſ. de Rodez & ia tient à Lion ſon train preſt, quand le Roy luy aura baillé ſes aduertiſſemens.

Mons. Tant comme ie puis humblement à voſtre bonne grace me recommande priant noſtre Seigneur vous donner en ſanté bonne vie & longue. A Rome, ce vingt huict. de Ianuier 1536.

Voſtre tres humble ſeruiteur

François Rabelais.