Gargantua · Commentaire
GARGANTUA
Page 1 : Le frontispice qui occupe cette page est la reproduction de celui de la dernière des éditions séparées de Gargantua, que nous avons suivie, pensant avec Brunet, qu’elle renferme, pour ce premier livre, le texte définitif de Rabelais. Elle est décrite en détail dans notre Bibliographie, ainsi que les éditions, de dates antérieures, qui nous ont fourni des variantes.
L. 3 : Pere de Pantagruel. Voyez ci-dessus, p. 18, la remarque que cette qualification a inspirée à Beuchot.
L. 5 : Alcofribas. Ce nom, ainsi isolé, serait difficile à comprendre, mais on lit sur les frontispices de Pantagruel (édit. sans date et édit. de 1533) : Alcofrybas Naſier, anagramme fort exacte de Francoys Rabelais.
L. 5 : Abſtracteur de quinte eſſence. Dans le chap. XXI du liv. V (t. III, p. 80) on voit comment la reine Quinte Essence retint Pantagruel et ses compagnons « en eſtat d’Abſtracteurs. » En les investissant de cet « office » elle leur expose ainsi les droits qu’il leur confère : « Voyez, entendez, contemplez à voſtre libre arbitre, tout ce que ma maiſon contient : vous peu à peu emancipans du ſeruage d’ignorance. »
L. 8 : Liure plein de Pantagrueliſme. Rabelais ne nous a pas fait connaître du premier coup tout ce qu’il entend par ce mot : Pantagruelisme. Ses définitions, comiques et grossières au début, s’étendent et s’épurent à mesure que son œuvre avance. Dans Pantagruel, dont la publication a précédé (comme nous l’avons vu, p. 15) celle de Gargantua, être bon pantagruéliſte, c’est « viure en paix, ioye, ſanté, faiſans touſiours grand chere. » (t. I, p. 384) — Dans Gargantua, l’auteur explique : « en pantagrualiſant » par : « beuuans à gré & liſans les geſtes horrificques de Pantagruel. » (t. I, p. 11) — Dans le Prologue du Tiers liure la bienveillance et la bonne foi sont considérées comme indispensables aux adeptes ; le Pantagruélisme y est défini comme une « proprieté indiuiduale… moienant laquelle iamais en mauluaiſe partie ne prendront choſes quelconques, ilz congnoiſtront ſourdre de bon, franc, & loyal couraige. » (t. II, p. 12) — Enfin, après ces diverses interprétations, Rabelais nous donne, dans le Prologue du Quart liure, celle qu’on doit regarder comme définitive : « c’eſt certaine gayeté d’eſprit conficte en meſpris des choſes fortuites. » (t. II, p. 254). Seul il pouvait caractériser ainsi en quelques mots cette sagesse joyeuse, fruit d’une grande fermeté d’âme et d’une inaltérable sérénité de conscience. Sterne, qui, dans son Tristram Shandy, s’inspire continuellement de Rabelais, décrit en ces termes le Shandéisme, qui n’est qu’un souvenir du Pantagruélisme : « Le vrai Shandéisme… dilate le cœur et les poumons… Si on me laissait, comme à Sancho Pança, le choix de mon royaume… ce serait un royaume de sujets riant de tout cœur… j’ajouterais à ma prière, que Dieu voulût faire à mes sujets la grâce d’être aussi sages qu’ils seraient gais. » (édit. Charpentier, 1842, liv. IV, ch. CXVIII, t. I, p. 296)
Page 2, l. 11 : Pource que rire eſt le propre de l’homme. On lit après ce vers, dans l’édition de 1535, les deux mots suivants imprimés en gros caractères :
VIVEZ IOYEVX.
Page 3, l. 2 : Beuueurs treſilluſtres, & vous Verolez treſprecieux. De même, en tête du Prologue du Tiers liure : Beuueurs treſilluſtres, & vous Goutteux treſprecieux. Ces épithètes : illuſtres, précieux, sont destinées à parodier les termes pompeux que les auteurs prodiguent à ceux à qui ils adressent des dédicaces ; mais, en même temps, le mot précieux, appliqué aux goutteux et aux vérolés, paraît faire allusion aux remèdes rares et chers employés pour les guérir, et surtout aux métaux qui servaient au traitement de la maladie vénérienne. C’est du moins ce qui semble ressortir de ce passage où Noël du Fail emploie la même expression que Rabelais : « C’eſt le vif argent, dont on a frotté les pauures verolez precieux, lequel… pert, mange, & conſomme tout ce qu’il approche. » (édit. de la Bibl. elzév. t. I, p. 273)
L. 3 : Non à aultres ſont dediez mes eſcriptz. Rabelais développe ailleurs cette idée : « Seulement auois eſguard & intention par eſcript donner ce peu de ſoulaigement que pouois es affligez & malades abſens, lequel voluntiers, quand beſoing eſt, ie fays es preſens qui ſoy aident de mon art & ſeruice. » (t. II, p. 247)
L. 9 : Semblable es Silenes. « À ces Silènes exposés dans les ateliers des statuaires et tenant à la main une flûte ou des pipeaux. En séparant les deux pièces dont sont formées ces statues, on découvre à l’intérieur l’image d’un Dieu. » (Platon, Le Banquet, XXXI). Tabourot fait ainsi allusion à ce passage de Rabelais dans une de ses Touches, intitulée Le Magnifique et dirigée contre les « prothonotaires courtiſans : »
« Ce ſont bouettes d’apothicaires :
Belles dehors & rien dedans.
« CONTRETOVCHE.
« Ils ſeroient mieux s’ils reſſembloient
Aux ſilenes de l’ancien temps,
Qui, comme Socrates, eſtoient
Laides dehors, belles dedans.
« CONSIDERATION.
« Anciennement on appeloit ſilenes, les boëttes d’apothicaires, parce que ſus icelles eſtoient repreſentées pluſieurs figures drolatiques & ridicules, telles que du bon Silenus, maiſtre de Bacchus, dans leſquelles on mettoit les plus fines & precieuſes drogues, ainſi que l’interprete l’Ariſtophane François que i’aime ſuiure plutôt que l’interpretation que donne Eraſme, ſur le prouerbe Sileni Alcibiadis. Or auiourd’huy par le contraire, elles ſont belles exterieurement & n’y a dedans drogue qui guere vaille. » (v livre, p. 61 de la reproduction de l’édit. de 1588, Bruxelles, 1863)
Les détails suivants, empruntés à un auteur technique, prouvent la rigoureuse exactitude de la description que Rabelais fait des boîtes d’apothicaires : « Les petites boëttes quarrées ſont artiſtement agencées & compoſées de quatre ou cinq petits ais, ſecs, courts, & bien elabourez : on met en icelles les eſcorces, les excroiſſances, les fleurs, les tablettes, les os, cornes, ongles, & autres parties des animaux après qu’elles ſont bien deſſechées… il n’y a que ceſt endroict des boettes & coffrets qui paroît à la veüe de ceux qui entrent en la boutique, qui ſoit orné, & embely de toute ſorte de peintures recreatiues, comme peuuent eſtre cerfs volans, viédazes empennez, centaures cul pelé, oiſons bridez, cannes baſtées, & autres ſemblables, entre leſquelles on a accouſtumé de laiſſer vn petit vuide quarré pour y eſcrire en lettres d’or ou d’azur, le nom de la drogue qui eſt contenüe en vne chacune d’elles ; quant au reſte des boëtes il eſt communément ſans aucune peinture. » (Les Œuures pharmaceutiques du S. Iean de Renou… traduites… par M. Louys de Serres. — Lyon, Antoine Chard, M.DC.XXVI. In-fol., p. 483)
Les figures grotesques qui ornaient ces boîtes étaient fort employées au XVI siècle et au commencement du XVII. Regnier décrit ainsi une lanterne renfermant des espèces d’ombres chinoises représentant des sujets analogues :
L’autre qui de ſoy-meſme eſtoit diminutiue,
Reſſembloit tranſparante vne lanterne viue
Dont quelque Paticier amuſe les enfans,
Où des oyſons bridez, Guenuches, Elefans,
Chiens, chats, lieures, renards, & mainte eſtrange beſte
Courent l’vne apres l’autre…
(Sat. XI, p. 89, Collection Lemerre)
Page 4, l. 17 : La dignité des braguettes. Rabelais y revient plus loin : « Ie vous en expoſeray bien d’aduantaige au liure que i’ay faict De la dignité des braguettes. » (t. I, p. 32) — « Par dieu, (dit à ſon tour Panurge, t. I, p. 294) ie feray vn liure de la commodité des longues braguettes, quand i’auray plus de loyſir. De faict en compoſa vn beau & grand liure auecques les figures : mais il n’eſt encores imprimé, que ie ſaiche. » Il ne l’a pas été, à moins qu’on ne veuille considérer comme un échantillon de l’ouvrage le chapitre VIII du Tiers liure intitulé : Comment la braguette eſt premiere piece de harnois entre gens de guerre.
L. 17 : Des poys au lard cum commento. « Avec commentaire. » Ce traité figure honorablement dans le catalogue des « beaulx liures de la librairie de ſainct Victor. » (t. I, p. 247)
Page 5, l. 7 : Veiſtes vous onques chien rencontrant quelque os medulare ? Du Fail s’est rappelé ce passage : « Veiſtes vous oncques vn chien ayant deſrobé vn lopin de lard. » (t. I, p. 82)
L. 8 : C’eſt, comme dict Platon lib. ij de rep., la beſte du monde plus philoſophe. Ἀλλὰ μὴν ϰομψὸν γε φαὶνεται τὸ πάθος αὺτοῦ τῆς φύσεως ϰαὶ ὤς ἀληθῶς φιλόσοφον.
L. 17. : La mouelle eſt aliment elabouré à perfection de nature, comme dict Galen .iij. facu. natural. & xj. de vſu parti. Rabelais détourne un peu de leur sens les deux passages auxquels il renvoie. Galien fait simplement remarquer dans le De facultatibus naturalibus (liv. III, ch. 5) que « comme le sang nourrit les chairs de même la moelle nourrit les os ; » puis, dans le De usu partium (liv. XI, ch. 18), se référant à ce passage, « nous avons démontré, dit-il, que la moelle est l’aliment propre aux os. »
L. 21 : Ces beaulx liures de haulte greſſe. Rabelais mentionne parmi les « liures de la librairie de ſainct Victor… Soixante & neuf breuiaires de haulte greſſe. » Dans ces deux passages cette expression se prête à un de ces doubles sens que notre auteur affectionne. On lit dans une recette du Ménagier de Paris (édit. Crapelet, 1846, t. II, p. 271) où il est question des « oes, poules, chappons deſpeciez par pièces, & mis en paſté, » que « les chappons de haulte greſſe… ne ſe deſpiecent point, » sans doute parce qu’ils sont considérés comme des animaux de choix. Ce mot a le même sens dans cet éloge que Dindenault fait de ses moutons (t. II, p. 290) : « Moutons de Leuant, moutons de haulte fuſtaye, moutons de haulte greſſe ; » et Panurge, prenant dans sa réponse le contre-pied de chacune des expressions que le marchand vient d’employer, lui propose de le payer « en monnoye de Ponant, de taillis, & de baſſe greſſe. » C’est cette signification de morceau exquis, que Du Fail a en vue quand il parle de Phryné comme d’une « putain de haute greſſe ; » (t. II, p. 240) et Henri Estienne quand il dit dans La Précellence du langage françois (édit. Delalain, 1850, p. 134) : « Il a eſté eſcrit de quelque perſonnage, qu’il tenoit en mue vne putain de haute greſſe. » À ce compte, des liures de haute greſſe sont des livres importants, précieux ; mais Rabelais veut faire en même temps allusion à ces livres chargés de graisse par l’usage, comme le bréviaire de Gargantua « peſant tant en greſſe que en fremoirs & parchemin, poy plus poy moins, vnze quintaulx ſix liures. » (t. I, p. 79)
L. dernière : Croiez-vous… qu’oncques Homere, eſcriuent L’Iliade & Odyſſee, penſaſt es allegories leſquelles de luy ont calfreté Plutarche, Heraclides Ponticq. Eſcriuent doit se prononcer eſcriuant. C’est un participe présent et non une troisième personne plurielle. Ces deux manières différentes de prononcer la finale ent n’ont rien qui puisse nous étonner, car elles subsistent encore aujourd’hui, mais dans d’autres circonstances. Nous disons par exemple : le préſident, et : ils préſident. — La pensée exprimée par Rabelais se retrouve dans Montaigne : « Eſt-il poſſible qu’Homere aye voulu dire tout ce qu’on luy fait dire : & qu’il ſe ſoit preſté à tant & ſi diuerſes figures, que les theologiens, legiſlateurs, capitaines, philoſophes, toute ſorte de gents, qui traittent ſcience, pour diuerſement & contrairement qu’ils les traittent, s’appuyent de luy, s’en rapportent à luy : Maiſtre general à touts offices, ouurages, & artiſans : General Conſeiller à toutes entrepriſes ? Quiconque a eu beſoing d’oracles & de predictions, en y a trouué pour ſon faict. Vn perſonnage ſçauant & de mes amis, c’eſt merueille quels rencontres & combien admirables il y faict naiſtre, en faueur de noſtre religion. » (Essais, liv. II, chap. XII, Collection Lemerre, t. II, p. 358)
Page 6, l. 3 : Ce que d’iceulx Politian a deſrobé ? Rabelais se fait ici l’écho de son ami Budé qui appelle Politien « Vir… quidem excellentis doctrinæ, sed animi non satis ingenui, » et l’accuse d’avoir tiré toute sa préface sur Homère d’une vie d’Homère en grec, qui n’était pas encore traduite et qu’on attribuait à tort à Plutarque. (V. Annotationes Gulielmi Budæi… in XXIIII Pandectarum libros, Lugduni, S. Gryphius, 1551, p. 547)
L. 6 : D’Ouide en ſes Metamorphoſes, les ſacremens de l’euangile. Plusieurs rêveurs ont interprété les Métamorphoses d’Ovide d’une manière allégorique. Rabelais a probablement eu en vue un ouvrage, composé d’abord en latin, puis traduit en français, et dont voici le titre : Cy commence Ouide de Salmonen ſon liure jntitule Methamorphoſe, Contenat. XV. liures particuliers moraliſte par maiſtre Thomas waleys… Tranſlate E Compile par Colard manſion. On lit à la fin du volume : « En la noble ville de Bruges en flandres par Colart manſion, citoien de jcelle ou mois de May an de grace mil quatre cens iiij. xx. iiij » — Gr. in-fol. — Cet ouvrage, plusieurs fois réimprimé, est devenu populaire sous le nom de Bible des poètes.
L. 7 : Vn frere Lubin. La ballade, De frere Lubin, par Marot (édit. Picard, Paris, 1868, t. II, p. 64), où se trouvent ces vers :
Pour faire plus toſt mal que bien,
Frere Lubin le fera bien ;
Mais ſi c’eſt quelque bon affaire,
Frere Lubin ne le peult faire.
avait rendu ce nom proverbial.
L. 8 : Gens auſſi folz que luy :&… couuercle digne du chaudron. Regnier a dit dans un sens un peu différent :
… lors qu’on a du bien, il neſt ſi decrepite
Qui ne trouue (en donnant) couuercle à ſa marmite.
(Sat. XIII, p. 110)
L. 13 : Les dictant. C’est le texte de l’édit. Dolet. Celle de Juste porte : Dictans.
L. 15 : Aultre temps, que celluy qui eſtoit eſtably à prendre ma refection corporelle. « De ma part, ſi faut il que les meilleures heures (que i’ay diſpoſé à mon principal eſtude) diſpenſees, ie remue meſnage, ie tracaſſe, ie brouille ces belles beſognes que tu voy, aux heures où les autres coutumierement s’eſcurent les dens. « (Du Fail, t. I, p. 144)
L. 17 : Auſſi eſt ce la iuſte heure. Édit. de Juſte : Auſſi eſt cela iuſte heure.
L. 19 : Homere… & Ennie… ainſi que teſmoigne Horace.
Laudibus arguitur vini vinosus Homerus :
Ennius ipse pater nunquam, nisi potus, ad arma
Prosiluit dicenda… (lib. I, epiſt. XIX, v. 6)
L. 24 : Combien plus eſt friant, riant, priant. Souvenir de ces vers de Clément Marot (Chanſon III, t. II, p. 176) :
La blanche colombelle belle
Souuent ie vois priant criant :
Mais deſſoubz la cordelle d’elle
Me iecte vn œil friant, riant.
Page 7, l. 1 : Ses oraiſons ſentoient comme la ſerpilliere d’vn ord & ſale huillier. « Il fault… qu’elle (la parole) ne ſoit point affettee,… ny auſſi tant elabouree & trauaillée, comme diſoit Pytheas, qu’eſtoit celle de Demoſthenes, luy reprochant qu’elle ſentoit l’huile de la lampe. » Plutarque, Inſtruction pour ceulx qui manient affaires d’eſtat XVIII. Trad. d’Amyot. Édit. de 1801, t. XV, p. 123)
L. 9 : Eſcoutez, vietz dazes, que le maulubec vous trouſque. Les premières éditions portent : eſcoutaz, eſcotaz. « Écoutez, viſages d’ânes, que l’ulcère vous trouſſe. » Rabelais a répété cette imprécation gasconne à la fin du Prologue de Pantagruel (p. 218, l. 6) : « le maulubec vous trouſſe. »
L. 11 : Tout ares metys. « Immédiatement. »
Page 9, l. 3 : Ie vous remectz à la grande chronicque Pantagrueline recongnoiſtre la genealogie & antiquité dont nous eſt venu Gargantua. Pour les conséquences qu’on a voulu tirer de ce passage, voyez ci-dessus page 17, et, pour la Généalogie, t. I, p. 219.
L. 14 : Platon in Phileho & Gorgia. Édit. de 1537 et Dolet : Gorgialt. Édition de Juste : Gorgias. Socrate dit dans Philèbe : « C’est, à mou avis, une bonne maxime que celle qui ordonne de revenir jusqu’à deux et trois fois sur ce qui est bieii dit ; » et dans Gorgias : « Il est beau, dit-on, de dire et de considérer jusqu’à deux et trois fois les belles choses. »
L. 15 : Flacce. Allusion à ce vers d’Horace :
Hæc placuit semel ; hæc decies repetita placebit.
(Ars poetica, v. 365).
Page 10, l. 5 : Attendu l’admirable tranſport des regnes & empires :
Des Aſſyriens es Medes,
Des Medes es Perſes,
Des Perſes es Macedones.
Racine fait dire à Petit Jean :
Quand je voy les Eſtats des Babiboniens
Transferés des Serpans, aux Nacedoniens.
(Les Plaideurs, act. III, sc. III, Petite Bibliothèque littéraire, Lemerre, t. II ; p. 66)
L. 24 : Retournant à noz moutons. Dans le chapitre de ses Recherches intitulé : De quelques Adages & mots que nos anceſtres tirerent de la Farce de Patelin (liv. VIII, chap. LIX, édit de 1621, p. 683), Pasquier s’exprime ainsi : « Quand il aduient qu’en commun deuis quelqu’vn extrauague de l’on premier propos, celuy qui le veut remettre ſur ſes premieres brizées, luy dit. Reuenez à vos moutons, dont a vſé à meſme effect Rabelais en ſon premier liure de Gargantua. »
Voici le passage de la Farce de Maiſtre Pierre Pathelin (Édit. Geoffroy-Chateau, p. 81, act. III, sc. VI) auquel cette locution se rapporte :
pathelin.
Il eſt deſia ſi empreſſé,
Qu’il ne ſcet où il l’a laiſſé :
Il faut que nous luy reboutons.
le ivge.
Suz, reuenons à nos moutons :
Qu’en fut il ?
le drappier.
Qu’en fut il ? Il en print ſix aulnes.
L. 24 : Par don ſouuerain des cieulx. Édit. ant. à 1535 et 1535 : Par vn don ſouuerain de dieu. Édit. de 1537 et Dolet : Par vng don ſouuerain.
L. 27 : Exceptez celle du Meſſias, dont ie ne parle. Édit. ant. à 1535 et 1535 : De dieu ie ne parle.
L. 33 : Vn grand tombeau de bronze. « Dans un lieu appelé Civaux, à deux lieues de Chauvigni dans le bas Poitou, on trouve encore, preſque à fleur de terre, quantité de Tombes de pierre, qui occupent un terrain de près de deux lieues de tour, particulièrement vers la Vienne, où même on croit qu’il entre pluſieurs de ces Tombes. C’eſt à quoi Rabelais fait ici alluſion, & la Tradition du païs veut qu’elles aient ſervi à renfermer les Corps d’un prodigieux nombre de Viſigots Arriens, défaits par Clovis. » (Le Duchat, édit. de 1711)
Page 11, l. 4 : Hic bibitvr. « Ici on boit. »
L. 5 : En tel ordre qu’on aſſiet les quilles en Guaſcoigne. « Sur trois lignes parallèles, trois quilles ſur chaque ligne. » (Le Duchat)
L. 8 : Plus mais non mieulx ſentent que roſes. Regnier s’est servi de cette expression proverbiale dans la description qu’il a faite d’un pédant :
Ainſi ce perſonnage en magnifique arroy,
Marchant pedetentim s’en vint iuſques à moy
Qui ſentis à ſon nez, à ſes leures décloſes,
Qu’il fleuroit bien plus fort, mais non pas mieux que roſes.
(Sat. X, p. 80)
L. 15 : L’art dont on peut lire lettres non apparentes. Voyez encore, sur « la manière de lire lettres non apparentes, » le chapitre XXIIII de Pantagruel, p. 333.
Page 12, l. 1 : Les Fanfreluches antidotees. M. Prosper Blanchemain a publié, dans son excellente édition des Œuvres de Melin de Sainct-Gelays (Bibl. elzév., t. I p. 70), une curieuse énigme imprimée pour la première fois dans un recueil de 1547, et au sujet de laquelle il s’exprime ainsi : « Cette énigme offre de nombreuses analogies avec Les Fanfreluches antidotees. Elle est aussi en couplets de huit vers sans observation de l’alternance des rimes. Sainct-Gelays serait-il l’auteur des deux pièces de vers ? Cela n’est pas impossible. Les deux écrivains étaient fort liés, et Rabelais, inhabile au maniement de la rime, a bien pu recourir à l’assistance de son ami. Il lui a d’ailleurs emprunté plusieurs rondeaux et dizains. Sans entrer en discussion sur ce point, on peut signaler ici, comme dans Les Fanfreluches, une suite d’allusions, fort transparentes alors, assez obscures aujourd’hui, aux persécutions religieuses exercées contre Clément Marot. » Nous n’avons que deux petites restrictions à faire à propos de cette note. D’abord nous prions le savant éditeur de remarquer qu’en plus d’une circonstance, et notamment dans son Epiſtre à Bouchet (t. III, p. 299), Rabelais a prouvé qu’il savait écrire d’agréables vers ; ensuite nous ferons observer que les allusions aux persécutions exercées contre Marot, assez frappantes en effet dans l’énigme de Melin de S.-Gelays, le sont beaucoup moins dans Les Fanfreluches, où l’on devine à grand’peine qu’il s’agit en quelques endroits de la Papauté et de la Réforme. Du reste l’effet comique de ce morceau résulte précisément de son obscurité même. Que veut prouver Rabelais ? Que les prophéties sont incompréhensibles et, par suite, susceptibles des interprétations les plus contradictoires. Si ce plaisant amphigouri avait un sens quelconque l’auteur aurait manqué son but. Autant vaudrait que dans Le Médecin malgré lui Sganarelle donnât une consultation conforme aux règles de l’art de guérir, que dans Les Plaideurs le discours de Petit Jean fût un modèle de logique, et que dans la Physiologie du mariage de Balzac, compatriote et imitateur de Rabelais, l’indéchiffrable chapitre Des religions et de la confession considérées dans leurs rapports avec le mariage composé de lettres confondues, mêlées et, comme on dit dans les imprimeries, tombées en pâte, présentât un sens des plus nets et des mieux suivis. Dans tous ces morceaux une seule chose est amusante : ne point comprendre. Si l’on entrevoit un sens, tout agrément disparaît. L’Antiquité connaissait ce procédé comique. On lit dans Les Chevaliers d’Aristophane : « Ne laisse pas échapper ce que te promet l’oracle. — Que dit donc l’oracle ? — Il est, ma foi, rédigé en fort beau style d’énigme, aussi élégant que clair : « Quand l’aigle corroyeur aux serres crochues saisira dans son bec un dragon stupide, buveur de sang, ce sera fait de la piquante saumure à l’ail de Paphlagonie… » (Traduction de C. Poyard, Paris, Hachette, 1873, p. 53). À la fin de Gargantua, Rabelais nous présente encore un autre morceau du même genre, intitulé Enigme en prophetie, qu’il emprunte à Melin de S.-Gelays. Bien que le sens en soit un peu plus suivi, il reste néanmoins tellement obscur que Gargantua y peut voir avec vraisemblance « le decours & maintien de verité diuine, » tandis que le moine y trouve tout simplement « vne deſcription du Ieu de Paulme ſoubz obſcures parolles. » Enfin le chapitre XVIII du Tiers liure nous montre Comment Pantagruel & Panurge diuerſement expoſent les vers de la Sibylle de Panſouft.
L. 9 : Peſchez le. C’est le texte des éditions antérieures et de Dolet. Édit. de Juste : peſche le.
L. 15 : Creux ou l’on peſche aux gardons. Le lac de Genève, où les gardons sont fort communs.
Page 13, l. 3 :
Leur propos fut du trou de ſainct Patrice,
De Gilbathar, & de mille autres trous.
Ce passage a le plus grand rapport avec la strophe suivante de l’Enigme de Melin de Sainst-Gelays :
L’Eueſque print le theſme de l’Epiſtre
Pour mieux ouurir l’entendement à tous
Et feiſt ſerment que le fons de ſa mitre
Eſtoit ſi froid qu’il en auoit la toux.
On luy fourra, puis il parla plus doulx
Et deuiſa du trou de la ſybille,
De ſainct Patrice & de mille autres troux ;
Mais i’ay vn peu la memoire labile.
Il faut remarquer que le trou, c’est-à-dire le détroit, de Gilbathar, est la même chose que le trou, ou, comme l’appelle ailleurs Rabelais, l’eſtroict de Sibyle (t. I, p. 125, l. 10), ce qui rend la conformité beaucoup plus complète. Quant au trou de S. Patrice, il se trouvait « en Hybernie » (t. III, p. 138). On l’appelait souvent Le Purgatoire, ainsi que l’indique ce passage de l’Apologie pour Hérodote (t. II, ch. XXXIX, p. 305, édit. de Le Duchat) : « Le purgatoire (le lieu duquel on nommoit le trou S. Patrice, & le vulgaire diſoit le trou S. Patri). » Ce passage d’une antienne légende en prose indique bien ce qu’il faut entendre par ces diverses dénominations : « Mena noſtre ſires ſaint Patrice en vn lieu diuers & deſert, & ſi li monſtra vne foſſe ronde & oſcure dedans, & le diſt que qui eutreroit ens vrais repentants… qu’il… verroit les tourmens des mauuais & les ioies des bons. » (La purgatoire di Saint Patrice. Légende du XIII siècle, publiée d’après un manuscrit de la bibliothèque de Reims, 1842. In-16, p. 3)
Ce nom de trou S. Patrice a parfois un sens libre :
On eſt pirs qu’au trous saint Patris,
Foullando in calibiſtris.
(Farce de frère Guillebert. Anc. Théât. franc., Bibl. elzévir, t. I, p. 306)
L. 19 : Suruint Q. B. qui clope. Afin de donner au lecteur une idée des procédés d’interprétation employés par les commentateurs qui se piquent d’expliquer les allusions historiques contenues dans Les Fanfreluches antidotées, nous allons raconter sommairement comment l’un d’eux démontre, d’une façon, à son avis, tout à fait victorieuse, que les initiales Q. B. désignent Jean Hus, et un autre, avec non moins d’évidence, qu’elles se rapportent au chancelier Duprat.
M. La Croze écrit à Le Duchat, dans une lettre qui n’a été publiée qu’en 1741 : « Ce Q. B. est Jean Hus, dont le nom, écrit par ses lettres initiales, I. H., fait en grec… le nombre 18… Q. B. est le même nombre en latin. »
Éloi Johanneau n’admet pas cette interprétation : il explique Q. B. par qui boite, « jeu de mots digne de Rabelais, et sur le mot chancelier qui chancelle, qui boite, qui clope, et sur celui qui l’était alors. En effet le chancelier Duprat… canetoit, comme on dit. » Tout fier de sa découverte, Éloi Johanneau la communique à Eusèbe Salverse, qui la confirme par cette preuve inattendue : « Oui, c’est Duprat, regardez dans un miroir, en renversant le papier où vous aurez écrit les deux lettres q b, vous trouverez d p, initiales de du prat, tournées de gauche à droite et renversées. »
Que le lecteur ne s’effraie pas ! nous ne reviendrons point sur ce genre de commentaire ; mais nous tenions à donner, une fois pour toutes, un échantillon de la manière dont on interprétait les auteurs français à la fin du dernier siècle et même au commencement de celui-ci.
L. 25 : A l’arme ſonnez. C’est le texte des éditions primitives. Édit. Juste : a larme ſennez.
Page 14, l. 2 : La cuiſſe heronniere : C’est une expression de Marot, qui, parlant dans son épître Au Roy, pour avoir eſté derobé (t. I, p. 196), de la faiblesse que lui a laissée une grande maladie, s’écrie :
Tant affoibly m’a d’eſtrange maniere ;
Et ſi m’a faict la cuiſſe heronniere.
L. 3. Qui là s’aſſiſt. Ainsi dans la plupart des éditions collectives, mais les éditions séparées du premier livre portent que' au lieu de qui.
L. 18 : Cil qui iadis anihila Carthage. Le premier vers de l’Énigme de Melin de Sainct-Gelays est :
Le grand vainqueur des haults monts de Carthaige.
M. Blanchemain remarque (p. 74, note 7), avec beaucoup de vraisemblance, que « Carthage représente Genève, ennemie de Rome. »
Page 16, l. 20 : Tant qu’elle engroiſſa d’vn beau filz. « Si bien leur agrea le ieu que ilz engendrerent Gargantua. » (Les Grandes Cronicques, ci-dessus p. 29)
L. 22 : Autant… peuuent les femmes ventre porter. La plus grande partie de ce qui suit est tirée du XVI chapitre du livre III des Nuits attiques d’Aulu-Gelle, intitulé : Différents termes assignés à la naissance des enfants par les médecins et par les philosophes. Voici les passages de ce chapitre auxquels Rabelais tait principalement allusion :
« La fin du dixième mois est le terme le plus reculé jusqu’auquel la gestation puisse se prolonger. Cette dernière opinion semble être confirmée par… Plaute, qui dit dans sa comédie intitulée La Cassette : « La femme avec laquelle il avait eu commerce mit au monde une fille à la fin du dixième mois…
« Dans le XIV livre de son traité sur les Choses divines, Varron nous apprend que quelquefois les femmes ont été délivrées dans le huitième mois… Il ajoute que l’accouchement peut quelquefois n’avoir lieu qu’au onzième mois. Au reste, et cet illustre savant nous en prévient, ces deux assertions appartiennent à Aristote. Quant à la divergence d’opinions sur la possibilité de l’accouchement au huitième mois, elle s’explique par un passage d’Hippocrate, tiré de son traité sur les Aliments… « Les enfants naissent et ne naissent pas au huitième mois…
« Tout dernièrement, dans la satire de M. Varron, qui a pour titre Le Testament, j’ai lu ce passage : « Si un ou plusieurs enfants m’arrivent au dixième mois, et s’ils sont aussi stupides que des ânes à la lyre, je les déshérite ; s’il m’en vient un dans le onzième mois, quoi qu’en dise Aristote, je ferai autant de cas d’Accius que de Titius…
« Si la femme ne peut porter son fruit jusqu’au onzième mois, il est difficile de comprendre quel motif a pu engager Homère à mettre dans la bouche de Neptune ces mots adressés à une jeune fille qu’il vient de séduire : « Jeune fille, sois fière de cette union ; l’année, en achevant sa révolution, te verra mettre au jour deux illustres rejetons ; car les caresses des Immortels sont toujours suivies de la fécondité.
« Je ne dois pas passer sous silence ce que j’ai lu dans le VII livre de l’Histoire naturelle de Pline… « Massurius rapporte que le préteur L. Papirius, devant lequel un plaideur réclamait une succession comme second héritier, l’adjugea, à son préjudice, à un enfant que la mère déclarait avoir mis au monde au bout de treize mois ; que le magistrat motiva son jugement sur ce qu’il ne croyait pas qu’il y eût véritablement d’époque fixe pour les accouchements. » (Bibl. lat.-fr., de Panckoucke)
Page 17, l. 7 : En moins de temps n’euſt il peu forger Hercules. Voyez Diodore de Sicile, Bibliotheca, liv. IV, édit. de Rhodomann, p. 151.
L. 18 : Cenſorinus, li. de die natali. Il remarque, au chapitre VII, qu’Aristote seul admet la naissance au onzième mois, rejetée par tous les autres.
L. 19 : Ariſtoteles, libr. vij. cap. iij. & iiij. de nat. animulium. Ces deux chapitres sont consacrés à l’accouchement. Dans le IV Aristote dit : « L’accouchement a lieu au septième, au huitième et au neuvième mois ; la plupart du temps le dixième, quelquefois même le onzième, se trouve entamé. »
L. 22 : Ce metre de Virgile : Matri longa decem, &c.
Matri longa decem tulerunt fastidia menses.
(Eglog., IV, 61)
« Dix mois apportèrent à ta mère de longs ennuis. »
L. 23 : Et mille autres folz. Parmi eux se trouve Hérodote qu’Henri Estienne cherche à excuser en constatant que son erreur a été partagée par l’Antiquité tout entière : « Nature ne laiſſe auiourd’huy le fruict au ventre de la femme plus de neuf mois : & pourtant Herodote doit eſtre renuoyé bien loin avec ſes dix mois. Voila qui ne couſte gueres à dire à ceux qui tiennent ceſt auteur pour mensonger, adiouſtans foy au bruit commun : mais voyons à combien d’autres auteurs ils s’attachent quant à ce meime point. Si Herodote ne doit point eſtre ouy quant à ce terme de dix mois, auſſi ne le doiuent eſtre, ni Hippocrat, ni Galien, ni Plutarque, ni Pline, ni pluſieurs iuriſconſultes : ni vne grand part des poetes, & entr’autres, Theocrite, Cecile, Virgile, Properce. » (Diſcours préliminaire de l’Apologie pour Herodote, édit. de Le Duchat, t. I, p. XX). Montaigne n’a pas hésité à corroborer de son témoignage l’opinion des Anciens : « Moy ie ſecours par l’exemple de moy-meſme, ceux d’entre eux, qui maintiennent la groſſeſſe d’onze mois. » (t. II, p. 315)
L. 24 : ff. de ſuis & legit. l. Inteſtato. § fi. Loi 3, § 12, livre XXX, titre 8, au Digeste.
L. 26 : In autent. de reſtitut. Novelle XXXIX.
L. 28 : Leur robidilardicque loy Gallus. Loi 29, livre XXVIII, titre 2, au Digeste.
L. 29 : L. ſeptimo. Loi 12, liv. I, titre 57, au Digeste. Elle ne concerne pas principalement les naissances au onzième mois, mais surtout celles qui ont lieu au septième.
Page 18, l. 6 : Vogue la gualee. C’est le refrain d’une vieille ronde dont Rathery a cité ce couplet :
Yauoit trois filles,
Toutes trois d’un grand ;
Diſoient l’une à l’autre :
Je n’ay point d’amant.
Et hé ! hé !
Vogue la galée !
Donne luy du vent.
Le libraire Galiot du Pré avait adopté pour devise, par allusion à son nom, une galère avec ce refrain : Vogue la galee.
L. 9 : La nauire ne reçoit ſon pilot, que… ne ſoit… chargee. Cumque conscii flagitiorum mirarentur, quo modo similes Agrippæ filios pareret, quæ tam vulgo potestatem sui corporis faceret, ait : « Numquam enim nisi navi plena tollo vectorem. » (Macrob, Saturn., II, 51)
L. 17 : Macrobe li. ij. Saturnal. Ce passage se trouve au chapitre V : « Il existe un propos de ce genre de Populia, fille de Marcus, laquelle répondit à quelqu’un qui s’étonnait de ce que les femelles des animaux ne désirent le mâle qu’à l’époque où elles doivent concevoir ; « C’est qu’elles sont des bêtes. » (Collection Nisard)
Page 20, l. 4 : Beaulx ioueurs de quille là. Dans son épître Au Roy, pour auoir eſté derobé (t. I, p. 195), Marot énumère ainsi les qualités de son valet :
Priſé, loué, fort eſtimé des filles
Par les bordeaulx, & beau ioueur de quilles.
Rabelais, pour mieux faire comprendre ce qu’il veut dire, a soin d’écrire quille au singulier. Quant à La Fontaine, qui se souvient également bien des vers de maître Clément et de la prose de maître François, il dit dans la Les Lunettes (Collection Lemerre, t. I, p. 389) :
Vient un Meuſnier monte ſur ſon mulet,
Garçon quarré, garçon couru des filles,
Bon Compagnon, & beau ioüeur de quilles.
L. 16 : Sus l’herhe drue. Édit. Juste : dure, au lieu de drue, sans doute par suite d’une simple transposition de lettres.
Page 21, l. 1 : Les propos des bienyures. Dans les éditions primitives, ce titre n’existe pas, et les chapitres IV et V n’en forment qu’un seul. En le divisant en deux, Rabelais a fait quelques additions aux Propos des bienyures. Les éditions collectives donnent beuueurs, au lieu de bienyures.
Dans les ouvrages que nous a transmis l’Antiquité, on trouve souvent des conversations tenues pendant des repas ; mais elles s’élèvent, comme dans le Banquet de Platon, aux plus hautes questions philosophiques, ou traitent, comme dans les Sympoſiaques de Plutarque et les Saturnales de Macrobe, de divers points d’érudition et de philologie. C’est seulement dans le V chapitre du Satyricon de Pétrone qu’on trouve des propos de table qui ont quelque analogie avec ceux de Rabelais.
Le XVI siècle a eu souvent recours à ce cadre commode : Le Moyen de parvenir tout entier ne se compose que des conversations tenues dans un banquet auquel assistent les personnages célèbres de tous les lieux et de tous les temps. Il faut rapprocher de ce chapitre de Gargantua le chapitre XXXIX du même ouvrage intitulé : Comment le moyne feut feſtoyé par Gargantua, & des beaulx propos qu’il tint en ſouppant, les chapitres XI et XLI, qui en sont la suite, le commencement du chapitre XIV de Pantagruel, le chapitre XII des Propos ruſtiques de Noël du Fail intitulé De Perrot Claquedent, et, surtout, les chansons à boire de Jean Le Houx, longtemps confondues avec les vaux de vire d’Olivier Basselin, dans lesquelles l’auteur fait de fréquentes allusions à ce chapitre de Rabelais. M. Armand Gasté a, le premier, signalé ce fait, d’abord dans une thèse soutenue devant la Faculté des lettres de Paris, ensuite dans une excellente édition des Vaux de vire de Jean Le Houx publiée en 1875, à la librairie Lemerre.
L. 10 : Produiz moy du clairet. Emploi facétieux d’un terme de procédure, comme dans le passage suivant : « Beuuons hau. Ie diz du meilleur, & plus ſtomachal. Entendez vous, hault, majour dome ? Produiſez, exhibez. » (t. II, p. 344)
L. 15 : Ie ne boy que à mes heures… que en mon breuiaire. Allusion aux flacons en forme d’heures ou de bréviaires, auxquels Rabelais donne ailleurs le nom de « tyrouer » ou « tirouoir. » (Voyez t. I, p. 153 ; t. II, p. 344, 348 ; t. III, p. 171, 172)
L. 17 : Qui feut premier ſoif ou beuuerye ? Le modèle de ces questions d’origine est dans le XVI chapitre du liv. VII de Macrobe, où l’on examine qui fut le premier de l’œuf ou de la poule, ovumne prius fuerit aut gallina. Le même problème est discuté par Plutarque dans ses Propos de table (liv. II, question 3).
L. 19 : Priuatio preſupponit habitum. « La privation présuppose l’habitude. » Axiome scolastique.
L. 20 : Fœcundi calices quem non fecere diſertum ? « Quel est celui que les coupes inspiratrices n’ont pas rendu éloquent ? » (Horace, liv. I, ép. 5, v. 19)
L. 21 : Nous aultres innocens ne beuuons que trop ſans ſoif. Allusion aux innocents qu’on soumettait à l’épreuve de l’eau.
Page 22, l. 2 : Entonnons. Équivoque entre : Commencer à chanter et mettre en tonne.
L. 4 : Mouillez vous pour ſeicher, ou vous ſeichez pour mouiler ? Jean Le Houx, lui, mouillait pour sécher :
Mouillons donc ; il faict bon ſecher,
dit-il dans un de ses vaux de vire (p. 104).
L. 10 : En ſec iamais l’ame ne habite. Axiome de saint Augustin (Questiones Veteris et Novi Testamenti, ex Veteri Testamento, Questio XXIII) : « Anima certè quia ſpiritus eſt, in ſicco habitare non poteſt. »
L. 15 : Ie laueroys voluntiers les tripes de ce veau que i’ay ce matin habillé. Habiller un veau, en terme de boucher, c’est l’écorcher, le vider, etc. Le veau que le buveur a habillé le matin, c’est lui-même, et ce sont ses tripes qu’il veut laver. On lit dans les Curiositez françoiſes d’Oudin : « C’eſt vn Boucher, il habille tous les iours vn veau. »
L. 21 : Boyre à ſi petit gué : c’eſt pour rompre ſon poictral. « Alluſion à ce que les Chevaux ſellez qu’on fait boire à une eau trop baſſe, courent riſque de rompre leur poitral à force de ſe gêner pour boire. » (Le Duchat)
L. 24 : Bouteille eſt fermee à bouchon, & flaccon à viz. Édit. antérieure à 1535, 1535 et 1537 : flac con. Ce jeu de mots, recueilli par Tabourot dans le chapitre de ses Bigarrures qui traite Des équivoques francois, a été répété souvent : « Ie vous auertis, doctes buueurs, que vous ayez des flacons (ils ſont bons vaiſſeaux fermant à vis). » (Moyen de parvenir, édit. Charpentier, p. 8). « Un flacon ſe ferme à vis par dehors, & vne femme ſe ferme à vis par dedans. » (Tabarin, édit. de la Bibl. elzév., t. I, p. 63)
L. 25 : Nos peres beurent bien & vuiderent les potz. D’après Rathery, c’est un vers d’une très vieille chanson.
L. 26 : C’eſt bien chié, chanté. On trouve : « C’est bien chié ! » comme une sorte d’exclamation, dans la Farce de Jolyet (Anc. Th., franç, t. I, p. 56). Ici le buveur dit chié au lieu de chanté, puis se reprend. Ce quolibet se retrouve dans des Couplets de Beaumarchais pour la fête de M. Lenormant d’Étioles :
Vlà-t-i pas qu’eſt bien chié ! (chanté).
L. 27 : Voulez vous rien manier à la riuiere ? Ceſtuy cy va lauer les tripes.
Voulez vous rien mander
La bas a la riuiere ?
Y auez vous affaire ?
Les trippes vay lauer.
(Jean Le Houx, p. 69)
L. 30 : Tanquam ſponſus. « Comme un marié, comme un époux. » Il y a une sorte de jeu de mots entre ſponſus et le mot eſponge (ſpongia), qui se trouve un peu plus haut.
L. 30 : Sicut terra fine aqua. « Comme une terre sans eau. »
L. 31 : Vn ſynonyme de iambon ? C’eſt vne compulſoire de beuuettes.
T’imitant, compagnon,
Ne me faut de iambon
Pour m’inciter à boire :
L’ay bientoſt auallé,
Sans d’vn ſergeant ſallé,
Attendre vn compulſoire.
(Jean Le Houx, p. 69)
Page 23, l. 1 : Reſpice perſonam : pone pro duos : bus non eſt in vſu. « Considère la personne, mets pour deux. » La grammaire exigerait qu’au lieu de : pro duos, on mît : pro duobus ; mais Rabelais ajoute bus non eſt in vſu, « bus n’est point en usage. » Il y a là, suivant Burgaud des Marets, un jeu de mots sur le participe passé bus pour exprimer que boire doit s’employer au présent et non au passé.
L. 2 : Si ie montois auſſi bien comme i’aualle, ie feuſſe piec’a hault en l’aer. Rabelais répète à peu près littéralement le même propos dans son Pantagruel (l. 11, p. 283) : ſi ie montaſſe auſſi bien comme ie aualle, ie feuſſe deſia au-deſſus la ſphere de la lune, auecques Empedocles. Allusion au double sens du mot avaler, qui, outre la signification qu’il a conservée, avait alors celle de descendre.
L. 3 : Ainſi se feiſt Iacques cueur riche. C’est le commencement d’une sorte de quatrain ainsi imprimé dans les éditions modernes :
Ainſi ſe feiſt Iacques cueur riche.
Ainſi profitent boys en friche.
Ainſi conqueſta Bacchus l’Inde.
Ainſi philoſophie Melinde.
Le dernier vers, assez obscur, semble signifier que les Portugais employèrent philosophiquement le vin au lieu des armes pour faire la conquête de Melinde.
L. 10 : Hume Guillot, encores y en a il vn pot. Édit. ant. à 1535 ; et 1535 : on pot, ce qui signifie « au pot, » et vaut peut-être mieux. Burgaud des Marets fait remarquer qu’on dit encore aux enfants :
Renifle, Pierrot,
Y a du beurre au pot.
L. 11 : Appelant de ſoif, comme d’abus.
Ie iuray que dorenaduant
Ie n’y ferois plus appellant
Qu’aux cabaretz les plus notables,
La soif, ma partie, intimant
Deuant les beuueurs, mes ſemblables.
(Jean Le Houx, p. 104)
« Faiſons comme les ſergens, releuons mengerie, » dit Du Fail, dans un sens analogue (t. I, p. 109).
L. 11 : Relieue mon appel en forme. Terme de pratique.
L. 18 : Les paſſereaux ne mangent ſi non que on leurs tappe les queues. Ie ne boy ſi non qu’on me flatte. C’est là un petit buveur. La même idée se retrouve, sous une forme plus développée dans le ch. XIIII de Pantagruel (p. 283, l. 7) : « Tu n’as pas trouué tes petitz beuureaux de Paris qui ne beuuent en plus q’vn pinſon, & ne prenent leur bechee ſinon qu’on leurs tape la queue à la mode des paſſereaux. »
L. 20 : Lagona edatera. « Compagnon à boire ! » en basque. Ces mots, qui ne se trouvent pas dans l’édition de 1535, sont probablement adressés au laquais de Grandgousier, appelé « le Baſque » (t. I, p. 111, l. 23).
L. 27 : I’ay la parole de dieu en bouche : Sitio. « J’ai soif. » C’est en effet, d’après l’Évangile (Saint Jean, XIX, 28), le mot que proféra Jésus-Christ sur la croix.
L. 28 : La pierre dicte ἄσβεστος n’eſt plus inextinguible. Ce mot ἄσβεστος, qu’on a traduit par aſbeſte, désigne une substance qu’on ne peut consumer, qu’on ne peut éteindre. Voyez La pierre inextinguible, ditte Aſbeſtos (Œuvres de Remy Belleau, t. II, p. 246, édit. Lemerre).
Page 24, l. 7 : Lans, tringue. Suivant Régis, trinkt landsmann, « bois, camarade ! » et, suivant Le Duchat, landsmann, zu trinken ! « pays (ou camarade), à boire ! » Cette dernière interprétation s’accorde mieux avec le sens général. Les buveurs répètent tous le même cri, chacun en son patois. L’un vient de le faire entendre en basque, un autre le pousse à son tour en mauvais allemand.
L. 9 : O lachryma Chriſti. Le lacryma Christi (larme du Christ) est un vin sucré fort recherché, qu’on récolte au pied du Vésuve.
L. 12 : Bien drappé, & de bonne laine. Allusion à ce passage de la Farce de Pathelin (Act. I, sc. 2, p. 14) :
pathelin.
Ceſtuy cy eſt il taint en laine ?
..........
le drappier.
C’eſt vn tres bon drap de Rouen,
Ie vous prometz, & bien drappé.
L. 14. Ex hoc in hoc. « De cela en ceci. » (Psaume 74.)
L. 19 : Natura abhorret vacuum. « La nature a horreur du vide. » Axiome de l’ancienne physique.
Id : Diriez-vous q’vne mouche y euſt beu ?
On ne diroit qu’vne mouche y euſt beu.
(Jean le Houx, p. 81)
Page 25, l. 20 : Ie me parforceray, puis qu’il vous plaiſt. Au lieu du passage qui finit par ces mots et qui commence à : Couraige de brebis… on lisait dans l’édit. ant. à 1535 : Ie le prouue (diſoit il) dieu (ceſt noſtre ſaulueur) dictt en leuangile. Ioan 16. La femme qui eſt a lheure de ſon enfantement, a triſteſſe : mais lors qu’elle a enfanté, elle n’a ſoubuenir aulcun de ſon angoiſſe. Hâ (diſt elle) vous dictes bien, et ayme beaucoup mieulx ouyr telz propos leuangile, et mieulx m’en trouue, que de ouyr la vie de ſaincte Marguarite, ou quelque aultre capharderie. La vie de Sainte-Marguerite se trouve dans la plupart des livres d’heures gothiques ; on lui croyait une telle efficacité pour soulager les femmes en mal d’enfant, qu’au lieu de la lire on se contentait parfois de la leur appliquer sur la poitrine :
Tenez : mettez ſur voſtre pis
La vie qui cy eſt eſcripte :
Elle eſt de ſainte Marguerite ;
Si ſeres tantoſt deliuree.
(Miracle de l’enfant donné au diable, v. 290. Édit. de la Société des anciens textes français : Miracles de Noſtre Dame… publiés… par Gaston Paris et Ulysse Robert, t. I, p. 13).
Page 26, l. 2 : N’en faictes ne plus ne moins. Édit. ant. à 1535, et 1535 : ne pys ne moins ; ce qui ajoute un joli détail au dialogue.
L. 7 : Laiſſez faire aux quatre bœufz de deuant. Proverbe poitevin, qui se retrouve dans Du Fail (t. I, p. 82) : « Que chacun monſtre ce qu’il ſçait faire tant ſeulement, & puis laiſſez faire aux bœufs de deuant. »
L. 23 : Sainct Genou. Il est encore question de cette localité au chapitre XLV (p. 167, l. 4 et 15), et l’on a voulu l’identifier avec :
.... Sainct Genou
Près Sainct-Iulian des Vouentes,
Marches de Bretaigne ou Poictou.
Mais M. Longnon a parfaitement établi que, dans ce passage du Grand Testament de Villon (XCIV, édit. de la collection Jannet, p. 62), il s’agit d’une commune sise dans les Deux-Sèvres, arrondissement de Parthenay, canton d’Airvault, qui s’appelle non Saint-Genou, mais Saint-Generou (François Villon et ses légataires, p. 13, note 4). Du reste, outre Saint-Generou, le Dictionnaire des postes mentionne Saint-Genou (Indre) et Saint-Genouph (Indre-et-Loire).
Quant à Brizepaille d’aupres Sainct Genou, il faut, je crois, ne point s’évertuer à le chercher sur la carte, ainsi que beaucoup de commentateurs l’ont fait. Il appartient à une géographie particulière, comme « la vallé de Concreux prés Nantes, » dont nous parlent les Contes d’Eutrapel (Du Fail, t. II, p. 134) et « la route de Fesse à Cluny, » mentionnée par Sterne dans Tristram Shandy (liv. VIII, ch. CCLXI, t. II, p. 181).
Au XVII siècle, les femmes se servaient encore assez fréquemment d’allusions de ce genre pour désigner d’une façon, détournée, il est vrai, mais plus choquante assurément que l’emploi d’un terme médical, les indispositions périodiques particulières à leur sexe. Oudin explique, dans ses Curioſitez françoiſes, ce qu’il faut entendre par « le Cardinal eſt logé à la Motte, » et M. Capmas vient de nous dire ce que madame de Sévigné appelait une « colique de Saulieu, » (Lettres inédites, t. II, p. 47, note 19 et p. 58, note 9).
L. 28 : Le diable à la meſſe de ſainct Martin. Allusion à une légende ainsi racontée par Pierre Grosnet dans Les Motz dorez de Cathon, adages et proverbes des femmes :
Notez en l’egliſe de dieu
Femmes enſemble caquetoyent.
Le dyable y eſtoit en vng lieu,
Eſcripuant ce quelles diſoyent.
Son rolet plain de point en point,
Tire aux dens pour le faire croiſtre :
Sa prinſe eſchappe & ne tient point ;
Au pilier seſl heurté la teſte.
Page 27, l. 2 : Sortit par l’aureille ſeneſtre. Molière pensait-il à Gargamelle lorsqu’il faisait demander à Arnolphe par Agnès
Si les enfans qu’on fait, ſe faiſoient par l’oreille.
(L’Eſcole des femmes, acte I, sc. 1. Lemerre, Petite bibliothèque littéraire, t. II)
L. 10 : Vn homme de bon ſens, croit touſiours ce qu’on lui dict, & qu’il trouue par eſcript. On lit après ces mots, dans l’édit. ant. à 1535, et dans les suivantes, avec quelques variantes, un passage assez hardi, que Rabelais a jugé prudent de retrancher : Ne dict pas Salomon prouerbiorum. 14. Innocens credit omni verbo ect (ect). Et ſainct Paul, prime Corinthio. 13. Charitas omniu credit. Pourquoy ne le croyrier vous ? Pource (dictez vous) quil ny a nulle apparence. Ie vous dicz, que pour ceſte ſeule cauſe, vous le debue, croyre en foy parfaicte. Car les Sorboniſtes diſent, que foy eſt argument des choſes de nulle apparence. Les deux passages latins fort exactement cités par Rabelais, signifient : « L’innocent croit à toute parole… La charité croit toutes choses. » Quant à la doctrine que l’auteur attribue aux Sorbonnistes elle s’appuyait sur ce texte : « Est fides sperandarum ; substantia rerum, argumentum non apparentium » (Saint Paul. Épît. aux Hébreux, chap. XI, v. 1), » traduit ainsi par Dante (Parad., XXIV, 64} :
Fede è fuſtanzia di coſe ſperate,
Ed argomento delle non parventi.
L. dernière : Des enfantemens eſtranges. Le titre exact de ce chapitre est : De prodigioſis partubus.
Page 29, l. 10 : Que grand tu as, ſupple le gouſier. Supple est l’impératif du verbe latin supplere. « suppléer, sous-entendre. » Dans les Grandes Cronicques l’étymologie du nom du héros du livre est différente, mais non moins fantaisiste : « Adonc le nomma Gargantua (lequel eſt vng verbe grec) qui vault autant à dire : comme tu as vng beau filz. » (Voy. ci-dessus, p. 30, l. 11)
Page 30, l. 1 : Elle pouuoit traire de ſes mammelles quatorze cens deux pipes neuf potees de laict pour chaſcune foys. Ces exagérations comiques ont toujours été en augmentant ; on lit dans les Grandes Cronicques (p. 30, l. 20) : « Sa mere pouoit bien porter a chaſcune de ſes mammelles cinquante pippes de laict ; » les premières éditions de Gargantua (ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet) portent, en nombre rond, « quatorze cents pipes. »
L. 4 : Mammallement. Dans les premières éditions (ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet) au lieu de ce mot il y a : par Sorbone.
Page 31, l. 1 : Comment on veſtit Gargantua. Plusieurs traits de ce chapitre sont empruntés de celui des Grandes Cronicques qui a pour titre : Comment Gargantua fut habille de la liuree du Roy artus (p. 39). Mais dans les Grandes Cronicques le roi fait faire « les habillemens de liuree de Gargantua » pour le remercier d’avoir vaincu ses ennemis, tandis que dans le roman de Rabelais on lui fait ce costume lorsqu’il n’a guère qu’un an et dix mois. Malgré cette différence complète d’âge et par conséquent de taille, Rabelais augmente partout, dans une proportion fort notable, les mesures des vêtements destinés à son héros.
L. 12 : Pour sa chemiſe, furent leuees neuf cens aulnes de toille de Chaſteleraud, & deux cens pour les couſſons en ſorte de carreaulx, leſquelz on miſt ſoubz les eſſelles. « Puis fut leue par le commandement dudict grant maiſtre dhoſtel, huyt cens aulnes de toille pour faire vne chemiſe audict Gargantua, et cent pour faire les couſſons en ſorte de carreaulx, leſquelz ſont mis ſoubz les eſſelles. » (Grandes Cronicques, p. 39, l. 16)
L. 15 : La fronſure des chemiſes n’a eſté inuentee ſinon depuis que les lingieres, lors que la poincte de leur agueille eſtoit rompue, ont commencé beſoigner du cul. On lit dans la Chambrière à louer à tout faire :
Et, quant mon eſguille eſt rompue,
Ie m’ayde du cul proprement.
(Poés. franc, des XV et XVI s. Bibl. elzév. t. I, p. 100)
Cette plaisanterie a servi de texte à Tabarin :
« Queſtion XVII. En quel temps on commença à froncer les chemiſes.
« Vous pouuez croire que la façon de froncer les chemiſes eſt vne des plus anciennes modes des modes, car elle eſt du temps de Noé, qui nous a laiſſé ceſte authentique, delicate, purpurée, nectarine, ſcientifique, admirable, ambroſine & mellifique liqueur qu’on nomme le piot. De ſon temps il y auoit vne infinité de lingères, leſquelles voyans que leurs eſguilles eſtoient rompues, commencèrent à trauailler du cul. Voilà d’où on print l’inuention de faire des chemiſes froncées. » (Œuvres de Tabarin, t. I, p. 174)
L. 19 : Huyt cens treize aulnes de ſatin blanc. « Sept cens aulnes de ſatin. » (Grandes Cronicques. p. 39, l. 21.)
L. dernière : Les exponibles de M. Haultechauſſade. Ce mot, exponibles, employé dans le Parva logicalia de Petrus Hispanus, s’applique au procédé en usage pour exposer un même mot en diverses sortes (Agrippa, De vanitate ſcientiarum, cap. VIII). Ramusa, comme Rabelais, critiqué cette expression dans sa requête intitulée Pro philoſophica pariſienſis Academia diſciplina, adressée à Charles de Lorraine et envoyée au Parlement en 1551 (L’abbé P. Goujet, Mémoire sur le Collège de France, Paris, Lottin, 1758, 3 vol. in-12, t. I, p. 24). Les « exponibles de M. Haultechauſſade » peuvent avoir donné à Molière l’idée du « Chapitre… des Chapeaux » d’Hippocrate, cité par Sganarelle, dans Le Médecin malgré lui, act. II, sc. 2.
Page 32, l. 1 : Vnze cens cinq aulnes, & vng tiers d’eſtamet blanc. Dans les Grandes Cronicçues (p. 39, l. 26) : « Deux cens aulnes deſcarlate, et troys quartiers & demy. »
L. 31 : Au liure que i’ay faict De la dignité des braguettes. Voyez ci-dessus, page 61, la note sur la page 4.
Page 33, l. 4 : Pour ſes ſouliers furent leuees quatre cens ſix aulnes de velours bleu cramoyſi. « Pour faire ſes souliers fut achapte chez les conroyeurs cinquante peaulx de vache & demye. » (Grandes Cronicques, p. 40, l. 3)
L. 7 : Pour la quarreleure d’iceulx furent employez vnze cens peaulx de vache brune. « Pour carreler leſdicts ſoulliers fut achapte cheux les taneux le cuyr de trente ſix beufz. » (Grandes Croniques, p. 40, l. 7)
L. 10 : Pour ſon ſaie furent leue, dix & huyt cens aulnes de velours bleu tainct en grene. « Pour faire le ſaye de liuree fut leue neuf cens aulnes & demy quartier, moytie rouge & ſaulne. » (Grandes Cronicques, p. 39, l. 28)
L. 32 : Pour ſon bonnet furent leuees troys cens deux aulnes vng quart de velours blanc. « Pour faire ſon bonnet a la coquarde fut baille au bonnetier deux cens quintaux de laine deux liures et demye et vng quart ſuſtement. » (Grandes Cronicques, p. 40, l. 9)
Page 34, l. 12 : Platon in sympoſio. Voyez chapitre XIV du Banquet.
L. 16 : ΑΓΑΠΗ ΟΥ ΖΗΗΤΕΙ ΤΑ ΕΑΥΤΗΣ. « La charité ne cherche point ses intérêts. » (Saint Paul, 1 aux Corinthiens, chap. XIII, v. 5)
L. 24 : L’emolument tel que ſcauent les medecins Gregoys. Voyez Galien au liure IX du Traité des simples, dans le chapitre intitulé : Jaspe verd.
Page 35, l. 11 : Soixante neuf millions huyt cens nouante & quatre mille dix & huyt moutons à la grand laine. « Ces moutons, à la grande laine, au type des aignels de saint Louis, n’avaient plus cours depuis longtemps ; ils avaient été principalement trappes par le roi Jean et imités en Bourgogne et en Flandre ; Charles VI avait encore émis des aignels ; mais les véritables moutons, appelés à la grande laine pour les distinguer des autres moins grands, appartenaient au règne de Jean ; ils avaient été émis pour un franc ou une livre tournois et vaudraient à présent seize francs, ce qui ferait monter l’anneau de Gargantua à un bon prix. » (Cartier, De La Numismatique de Rabelais, Revue numismatique, 1847, p. 338)
L. 13 : Les Fourques d’Auxbourg. Fourque est le nom francisé des Fugger, marchands d’Augsbourg dont la richesse était alors proverbiale. Dans ses lettres (t. III, p. 342), Rabelais, parlant de Philippe Strossi, dit : « Apres les Fourques de Auxbourg en Almaigne il eſt eſtimé le plus riche marchand de la Chrectienté. » « S’il ſauoit guerir de la goutte, il ſeroit plus riche que les Foucres d’Auſbourg, » dit Noël du Fail. (t. I, p. 277)
Page 36, l. 13 : Dicts que blanc ſignifie foy : & bleu, fermeté. « Quant aux ſept ſacremens de l’Egliſe, elle (la couleur blanche) repreſente le ſacrement de bapteſme… Azur, quant aux ſept ſacremens, ſe prent pour le ſacrement de confirmation, » (Blaſon des couleurs, p. 78 et 89. Voyez la note suivante)
L. 23. Le blaſon des couleurs. Le titre de ce livre est : Le blaſon des couleurs en armes, liurees et deuiſes. S’enſuyt le liure tres utille et ſubtil pour ſcauoir et congnoiſtre dune et chaſcune couleur la vertu et proprieté… Souvent réimprimé, il a été publié en 1860 par M. Cocheris, à la librairie Aubry, dans le Trésor des pièces rares ou inédites.
L. 24 : En ce a eſté prudent qu’il n’y a poinct mis ſon nom. Il ne figure pas sur le titre, mais le prologue commence ainsi : « Ie Sicille hérault de treſpuiſſant roy Alphonce d’Arragon, de Sicille, de Vallence, de Maillorque, de Corſeigue & Sardaigne, conte de Barcelonne, &c., au preſent & de long temps ayant domicille & ma réeſidence en ma bonne ville de Mons en Hénault… »
Page 37, l. 8 : Contentent. L’édition de Juste porte à tort : contenant.
L. 12 : A cul de foyrad. Édit. ant. à 1535 : A cul brenous.
L. 20 : Les pudicques matrones. L’édition de Juste, porte à tort publiques.
L. 23 : Voulens en leurs diuiſes ſignifier eſpoir, font protraire vne ſphere. Sphère s’écrivait souvent ſpere, eſpere et même eſpoire : « l’ordre des eſperes célestes. » (Chriſtine de Pisan, Charles v. III, 4), « Ceſte bende eſtoit ſuiuie par vn charriot… ſur lequel eſtoit aſſis vn perſonnage nommé Eſpoir, & tenoit en ſa main vne eſpoire ou ſpere d’or. » (Les Triomphes de l’abbaye des Conards, publiés à Rouen chez Nicolas du Gord, 1587, et par M. Marc de Montifaud, Jouaust, 1874, p. 33)
L. 25 : Des pennes d’oiſeaulx, pour poines. On lit dans un ouvrage italien sur les couleurs et les devises : « Penna ſola ſignifica pene, affanni, & dolori per cauſa di amore. » (Il moſtruofiſſimo moſtro, di Giovanni Rinaldi, Venetia, Lucio Spineda, 1611, in-8°, fol. 64, v). D’Urfé a compliqué l’équivoque en faisant choix de pennes ou plumes de geai : « Voilà, dit-il, Amarillis ſi auant en ſa penſee, qu’elle luy donnoit plus de peine que tous ſes premiers trauaux. Ce fut en ce temps qu’il reprit la deuiſe qu’il auoit portée durant tous ſes voyages, d’vne penne de Geay, voulant ſignifier peine i’ay. » (L’Aſtrée, 1 part., liv. I, t. II, p. 70)
L. 28 : Non & vn alcret, pour non durhabit. Un halcret est une cuirasse ou cotte de mailles, un dur habit ; ce rébus signifie donc : non durabit, « il ne durera pas. » Ceci se trouve expliqué par ce passage du Moyen de parvenir (p. 123) : « Comment diriez-vous vne cuiraſſe ou corſelet en latin ? C’eſt, dit frere Iean de Laillée, durabit. »
Page 38, l. 2 : Vn penier : denotant qu’on me faict pener. Cette forme penier, que Rabelais choisit pour équivoquer à pener, est encore en usage dans le dialecte poitevin, comme le. remarque M. Poëy-d’Avant.
L. 4 : Vn pot à piſſer, c’eſt vn official. Plus loin (p. 79, l. 20) dans cette phrase : Piſſant doncq plein vrinal, l’édition Dolet remplace vrinal par official. Le pot à pisser, appelé aussi, comme on le voit, urinal, ou official, pouvait représenter en rébus un official, c’est-à-dire un officier de la juridiction ecclésiastique.
L. 6 : Vn vaiſſeau de petz. Un vaisseau de paix, par opposition à un vaisseau de guerre.
L. 6 : Ma braguette, c’eſt le greffe des arreſtz. Suivant Le Duchat, Rabelais, par le mot greffe (graphium), fait allusion au style, instrument pointu avec lequel on écrivait sur les tablettes de cire, et par le mot arreſt, à la pièce du harnois où l’homme d’armes affermissait sa lance.
L. 7 : Vn eſtront de chien, c’eſt vn tronc de ceans, ou giſt l’amour de m’amye. Tron s’employait autrefois dans le sens de trône et quelquefois de trône de Dieu, firmament : « n’a plus belle deſſous le tron. » (Partonopeus, v. 1710) — Quant à ceans, il avait certaines formes, et particulièrement caiens, qui le rapprochaient du mot chien.
L. 14 : Deſquelles Orus Apollon a en Grec compoſé deux liures. L’ouvrage d’Orus Apollon, ou, comme on dit plus fréquemment d’Horapollon, est intitulé : De hieroglyphicis Ægyptiorum.
L. 15 : Polyphile au ſonge d’amours. Le titre complet du livre est : Hypneromachia Poliphili, vbi omnia non niſi ſomnium eſſe docet, atque obiter plurima ſcitu ſane quam digna commemorat. À la fin : « Venetiis, menſe Decembri MID, in ædibus Aldi Manutii. » Son véritable auteur est Franciscus Colomna que Rabelais, dans la Briefue declaration d’aucunes dictions, (t. III, p. 201, l. 14) appelle Pierre Colonne.
L. 17 : La deuiſe de monſieur l’Admiral : laquelle premier porta Octauian Auguſte. Plus loin (p. 126, l. 7) Rabelais la cite textuellement : « Sçauez vous que diſoit Octauian Auguſte ? Feſtina lente ; » et dans la Briefue declaration d’aucunes dictions (t. III, p. 201, l. 10) il entre dans d’assez grands détails sur cette devise et sur l’emblème qui l’accompagnait. Geoffroy Tory avait donné avant lui une explication identique, mais beaucoup plus étendue dans son Champ fleury (tiers livre, feuillet XLIII) : « Alde le Romain, Imprimeur a Venize, auoit ſa marque Hieroglyphique, mais il ne lauoit pas inuentee, en tant qu’il lauoit empruntée, de la deuiſe de Auguſte Ceſar, la quelle eſtoit en Grec : Σπευδε βραδεως, qui eſt à dire en Latin, Feſtina lente. Ou encores en Latin tout en vng mot, Matura. Et en François, Haſte toy a ton aiſe. Icelle Deuiſe eſtoit painte & deſeignee par vne ancre de nauyre, & autour dicelle vng Daulphin. Lancre ſignifioit tardiuete, & le Daulphin haſtiuete, qui eſtoit à dire, quen ſes affaires fault eſtre modere, en ſorte qu’on ne ſoit trop haſtif, ne trop long ou tardif. Virgile nous eſt ſegret teſmoing que ledict Auguſte Ceſar auoit la dicte ancre & daulphin en ſa Deuiſe, quant pour luy en faire memoire en ſes Eneides, il a dict au comancement du premier liure, Maturate fugam, regique hæc dicite veſtro. Qui en vouldra veoir & lire bien a plain, ſi ſen aille eſbattre à veoir le premier Prouerbede la Seconde Chiliade de Eraſme, il y en trouuera ce me ſemble a ſuffiſance. »
L’admiral dont Rabelais veut parler est, selon Le Duchat, « Brion Philippe Chabot, fait Admiral en 1526 & mort seulement en 1545. » Burgaud des Marests remarque avec raison que les armes de cette famille portent des chabots et non des dauphins, et ajoute : « Rabelais les confond plaisamment à dessein. » Il est assez difficile de se rendre compte de ce que cela a de plaisant.
L. 26 : Si dieu me ſaulue… Dans l’édition antérieure à 1535, on lit au lieu de ces dernières lignes : Si le prince le veult & commende : cil qui en commendant enſemble donne & pouuoir & ſcauoir. Ce passage, qui a été relevé parmi les variantes, mais sur lequel les commentateurs n’ont pas fixé leur attention, est assez remarquable. Il semble indiquer qu’au moment où Rabelais publiait la première édition de Gargantua, il espérait se voir chargé de composer une sorte de traité officiel sur les couleurs, dont le chapitre suivant peut être considéré comme un échantillon, et qui eût remplacé celui que notre auteur a critiqué plus haut avec la vivacité et l’acharnement d’un concurrent. Lorsqu’il eut perdu cet espoir, il substitua, dans les éditions suivantes, un quolibet au passage plein de respect et de gravité par lequel il terminait.
L. 26 : Le moulle du bonnet, c’eſt le pot au vin. Le moule du bonnet, c’est la tête. Jean Chartier dit on parlant du sire de Lesparre, condamné à mort en 1454 : « Il fut deliuré au bourreau, lequel lui trancha la moitié & le moule de ſon chaperon, c’eſt-à-dire la teſte. » Comme teſta signifie en latin un pot, il est tout naturel que les amateurs de quolibets et d’équivoques se soient égayés sur ces deux significations. On trouve encore plus loin (t. II, p. 47) une locution populaire du même genre : Saulue Teuot le pot au vin, c’eſt le cruon. Cruon, en poitevin, signifie une courge, une gourde, une cruche, et aussi une tête mal faite.
Page 39, l. 3 : Le blanc doncques ſignifie ioye. Rabelais, après une longue parenthèse, reprend ici son discours où il l’a laissé (p. 36, l. 8) : Le blanc luy ſignifioit ioye.
Page 40, l. 8 : Les antiques Syracuſans. Plutarque, décrivant les magnifiques funérailles que les Syracusains firent à Timoléon, dit qu’ils portaient tous des habits purs : πάντῶν ϰαθαρὰς εσθῆτας φορουντῶν, ce qui, dans les Geniales dies d’Alexander ab Alexandro (liv. III, VII), est traduit par candidis vestibus.
L. 9 : Argiues. « En la ville d’Argos semblablement, quand ils portent le deuil ils veſtent robbes blanches comme dit Socrates, lavées en eau claire. » (Plutarque, Les demandes des choses romaines, XXVI, t. XXI, p. 269)
L. 20 : Les Thraces & Cretes ſignoient les iours bien fortunez…, de pierres blanches. Voyez Pline, Hiſtoria naturalis, VII, 40, et Alexander ab Alexandro, Geniales dies, IV, 20.
L. 27 : Au liure de Laurens Valle contre Bartole. Il s’exprime ainsi dans une épître Ad candidum decembrem (p. 30, Bâle 1517) dirigée contre l’ouvrage de Barthole intitulé De insigniis et armis : « Color aureus est nobilissimus colorum, qui a per eum figuratur lux. »
Page 41, l. 2 : Bona lux. « La lumière est bonne. » Rabelais traduit ici en latin cette sentence grecque : φῶς ἀγαθὸν, qui se trouve dans l’Éloge de la Folie (Encomium Moriæ, Baſileæ, 1676, p. 64), d’Érasme, et qui est ainsi commentée, par l’auteur même, sous le nom de Listrius : « Id autem dictum eſt ab anu quapiam moriente, quam etiamnum juvabat vivere. »
L. 11 : Les hiſtoires antiques tant Grecques que Romaines. Par exemple Denys d’Halicarnasse, I, 57 ; — Varron, Rerum Romanorum, II, 4, 18 ; — Virgile, Æneid., III, 388, et VIII, 42.
L. 25 : Ce pendent que ceulx de l’aultre part batailleroient. « Il diuiſa toute ſon armée en huit trouppes, leſquelles il fit tirer au ſort, & celle à qui eſcheoit vne febue blanche demouroit en repos à faire bonne chere, pendant que les ſept autres combatoient ; & dit on que de là vient que lon appelle encore auiourd’hui vn iour blanc, auquel on a fait bonne chere, & receu du plaiſir, à cauſe de la febue blanche. » (Plutarque, Les vies des hommes illustres, Périclès, LI, t. II, p. 211, trad. d’Amyot)
L. 31 : Le Leon,… ſeulement crainct & reuere le coq blanc ? Le passage auquel Rabelais nous renvoie se trouve au commencement du premier livre des Problèmes d’Alexandre d’Aphrodise, mais il est bon de remarquer que cet auteur n’indique pas la couleur du coq.
L. dernière : Proclus lib. de ſacrificio & magia. « Deinde et animalia sunt solaria niulta, velut leones et galli, numinis cujusdam solaris pro sua natura participes ; unde mirum est, quantum inferiora in eodem ordine cedant superioribus, quamvis magnitudine potentiaque non cedant ; hinc ferunt galluni timeri a leone quamplurimum et coli. » On voit que là encore il ne s’agit pas de la couleur du coq, mais seulement de son pouvoir sur le lion. Ce prétendu pouvoir a donné lieu à la vieille enseigne, où le Coq hardi était représenté sur le dos d’un lion.
Page 42, l. 19 : Selon l’opinion de Ariſtoceles en ſes problemes. Πρὸς μεν τὸ λευϰον ϰαὶ μέλαν ἥϰιστα δυνάμεθα ὰτενιξειν, ἂμφω γαρ λυμαἱνεται τὴν ὄψιν. (Problem., XXXI, 20)
L. 23 : Ainſi que Xenophon eſcript eſtre aduenu à ſes gens. Voyez Anabaſis, 4, 5.
L. dernière : Verrius, Ariſtoteles. Le témoignage de Verrius est invoqué par Pline, livre VII, chap. LIII ; et celui d’Aristote, par Aulu-Gelle, liv. III, chap. XV.
L. dernière : Tite Liue, apres la bataille de Cannes. Tite-Live rapporte (XX, 7) que deux femmes moururent de joie, l’une à la porte de la ville en retrouvant son fils sain et sauf, l’autre en voyant arriver chez elle le sien, dont on lui avait faussement annoncé la mort ; mais, selon lui, ces deux faits se rapportent à la bataille de Trasimène. Pline (VII, LIII) et Aulu-Gelle (III, XV) racontent le second comme arrivé après la bataille de Cannes.
Page 43, l. 2 : Et aultres. On peut ajouter à cette liste déjà longue Valère Maxime, IX, 7.
L. 2 : Diagoras Rodien, Chilo, Sophocles, Diony, tyrant de Sicile, Philippides, Philemon, Polycrata, Philiſtion, M. Iuuenti, & aultres qui moururent de ioye. Les succès remportés dans les jeux de la Grèce causèrent quelques-unes de ces morts violentes : Diagoras vit ses trois fils victorieux le même jour aux jeux olympiques (Aulu-Gelle) ; Chilon en eut un qui obtint la même distinction (Pline, VII, XXXII) ; Sophocle et Denys avaient remporté le prix de tragédie (Pline, VII, LIII) ; Philippides celui de comédie (Aulu-Gelle). D’autres eurent des motifs plus futiles : « Philemon, voyant vn aſne qui mangeoit les figues qu’on auoit apreſté pour le diſner, mourut de force de rire, » ainsi que Rabelais lui-même nous le raconte un peu plus loin (t. I, p. 73. Voy, le commentaire relatif à ce passage). Polycrate, ou plutôt Polycrite, comme la nomme Plutarque, était une noble dame qui, d’après le témoignage d’Aristote, mourut d’un bonheur inattendu (Aulu-Gelle). Il n’est pas question de Philistion dans les auteurs que cite Rabelais ; mais Suidas nous apprend que c’était un poète comique qui mourut d’un excès de rire. Enfin le consul M. Juventius Talua, ou Thalna, périt au milieu d’un sacrifice qu’il faisait après avoir soumis la Corse (Pline, VIII, LIII, et Aulu-Gelle).
Page 44, l. 10 : A dormir, boyre, & manger. « Manger, boire, dormir : boire, dormir, & manger. Nous roüons ſans ceſſe en ce cercle. » (Montaigne, Eſſais, liv. II, ch. XIII, t. II, p. 390)
L. 18 : Patroilloit par tous lieux. La longue série de dictons et de proverbes qui commence après cette phrase et s’étend jusqu’à : les petitz chiens de ſon pere mangeaient en ſon eſcuelle (p. 45, l. 30), ne se trouve pas dans l’édition antérieure à 1535. Dans cette première rédaction, la peinture d’un enfant malpropre et indiscipliné est plus naïve et plus fidèle. Ensuite Rabelais en multipliant les expressions populaires a voulu exprimer que Gargantua faisait tout à contretemps, et a cherché à exciter le rire par cette interminable file de quolibets. Leur accumulation était un des procédés comiques du moyen âge ; on en trouve, au XVII siècle, le dernier et le plus complet spécimen dans La Comédie des proverbes. Chacune de ces locutions figurera au Glossaire sous le mot le plus caractéristique qu’elle renferme. Noël du Fail se rappelant ce passage de Rabelais, introduit, dans le chapitre des Contes d’Eutrapel intitulé Debats & accords entre pluſieurs honneſtes gens, (t. II, p. 21) un certain Charles Lancelot récusant un juge qui se conduisait à peu près comme le jeune Gargantua : « Couſtumier ordinaire de piſſer contre le vent, » il « embraſſoit & rien n’eſtraignoit. » Page 46, l. 1 : Et ſabez quez, hillotz ? Que mau de pipe vous byre. Ceci est du patois gascon : « Et savez-vous, mes enfants ? Que le mal de pipe vous vire, » c’est-à-dire que l’ivresse vous retourne. Le mal de pipe, c’est le mal qui vient du tonneau, appelé pipe.
Sommes malades au cerueau
Du mal de pippe.
(Jean le Houx, p. 70)
L. 4 : Harry bourriquet. Cri dont les âniers de la Provence et du Languedoc se servent pour faire avancer leurs bêtes.
Bouriquet, bouriquet, Hanry Bouri l’ane,
Bouriquet, bouriquet, Hanry Bouriquet.
(Farce d’vn qui ſe fait examiner pour eſtre prebſtre, Anc. Théât. franc., t. II, p. 373)
L. 8 : La faire reuenir entre leurs mains. Rabelais a imité ces passe-temps des gouvernantes, et la longue série des synonymes dont elles se servent, du passage du Roman de la Rose qui commence ainsi :
Ie voy ſouuent que ces nourrices,
Dont maintes ſont baudes & nices,
Quand leur enfant tiennent & baignent
Et les manient & applainent,
Les couilles nomment autrement.
Vous ſçauez bien or ſi ie mens.
Lors ſe print Raiſon à ſoubzrire.
(Édit. 1531, f 43)
L. 8 : Comme vn magdaleon d’entraict. Édition antér. à 1535 : Comme la paſte dedans la mect. L. 22 : Monſieur ſans queue. Au XVI siècle, être appelé « monsieur sans queue, » ou, comme nous dirions aujourd’hui, « monsieur, tout court, » c’était être traité comme un prince. Dans les Contes d’Eutrapel de Noël du Fail, des flatteurs qui cherchent à attraper de l’argent à une dupe l’appellent « monſieur sans queue. » (t. II, p. 22)
Page 48, l. dernière : A ceſte heure auons nous le moine. Il est certain que cette locution signifie : nous sommes attrapés ; mais il est assez difficile de savoir pourquoi. Voici ce qu’en pense Burgaud des Marets : « Le moine est un instrument fort ancien, faisant l’office de la bassinoire… Nos ancêtres, amateurs des plaisants tours, substituaient, à l’occasion, un plat de glace au réchaud. Donner ou avoir le moine étaient devenus synonymes de faire ou de subir l’espièglerie dont nous venons de parler. » Cette explication n’est pas dénuée de vraisemblance, mais elle ne pourrait être définitivement adoptée que si elle était appuyée d’un texte quelconque.
Page 49, l. 7 : Voulez vous vne aubeliere ? « Les gamins de Paris ont encore une plaisanterie de carnaval du même genre. Je me déguise en urlubière, disent-ils ; et, si on leur demande ce que c’est, ils font la même réponse que Gargantua, en disant mentonnière, au lieu de muselière. » (Burgaud des Marets)
L. 13 : Foin en corne. Allusion à ce passage d’Horace liv. I, sat. IV, v. 34) :
Fœnum habet in cornu ; longe fuge.
« Il a du foin à la corne ; fuyez au loin. » Il s’agit d’un médisant comparé à un bœuf vicieux à la corne duquel on a attaché une poignée de foin pour indiquer qu’il faut l’éviter.
L. 13 : Ie te voirray quelque iour pape. C’est une façon de vanter son intelligence. On lit dans Le Moyen de parvenir (p. 73) : « Acheue, mon petit compere, acheue, tu euſſes eſté pape, ſans que tu auois eſté marié à deux veuues. »
L. 21 : Sens dauant & ſens derriere. Sens, impératif du verbe sentir, substitué par équivoque au nombre cent. C’est précisément le contraire qui a lieu dans les auberges, où l’on place sur certaine porte le numéro 100, pour faire penser soit à l’impératif sens, soit à la troisième personne du présent de l’indicatif sent.
L. 29 : Vous auez la bouche fraiſche. C’est-à-dire : vous n’avez pas le gosier desséché, la bouche pâteuse, vous pouvez parler facilement. « Apprennent à deuiſer & bien parler, & auoir la bouche freyche. » (Martial de Paris, dit d’Auvergne, Arreſts d’Amour, LII)
Page 51, l. 1 : Comment Grandgouſier congneut l’eſperit merueilleux de Gargantua à l’inuention d’vn torchecul. Peut-être n’est-il pas inutile de faire d’abord remarquer que beaucoup d’écrivains français, avant Rabelais et de son temps, se sont livrés sans scrupule à des plaisanteries grossières du genre de celles que renferme ce chapitre. La troisième des Repues franches, attribuées à Villon, a pour titre : Des Torcheculs. En 1537, très peu après l’apparition de Gargantua, Eustorg de Beaulieu a publié un Rondeau des Torcheculs. Enfin Montaigne (t. I, p. 408), ayant dit que les Romains « ſe torchoyent le cul… auec vne eſponge, » ajoute : « Il faut laiſſer aux femmes cette vaine ſuperſtition des parolles. » Ce qui prouve que, quelque fondés que paraissent nos scrupules, ils étaient à peine connus et en tout cas très résolument écartés au XVI siècle. Le récit d’un accident causé à frère Jean par l’emploi imprudent d’une Clementine (t. II, p. 450) peut servir de complément à ce chapitre.
L. 20 : Le plus ſeigneurial. Dans l’édition antérieure à 1535 et dans celle de 1535, avant ces mots on lit : le plus royal.
Page 52, l. 8 : Que le feu ſainct Antoine arde… Cette imprécation, qui revient dans les vers de la page suivante, était fréquente au moyen âge. On la trouve souvent dans notre ancien théâtre comique :
… Le feu ſainct Anthoine t’arde.
(Farce des cinq ſens, Anc. Théât. Franc, t. III, p. 311)
Page 53, l. 5 : As tu prins au pot ? veu que tu rimes deſia ?… Ie rime tant & plus : & en rimant ſouuent m’enrime. Jeux de mots sur les divers sens qu’avait alors rimer. Il se disait, et se dit encore en certains patois, et notamment en saintongeais, des viandes qui, par suite d’une cuisson trop ardente, prennent au pot, s’attachent, comme disent les cuisinières de Paris ; d’un autre côté on disait souvent s’enrimer pour s’enrhumer, ce qui avait donné lieu à un jeu de mots très souvent répété. On lit dans la première Epiſtre au Roy, de Marot (t. I, p. 149) :
En m’eſbatant ie fais rondeaulx en rithme,
Et en rithmant bien ſouuent ie m’enrime.
et dans Le varlet à louer :
Las d’eſtre debout, ie m’aſſied
Pour compoſer en proſe ou rime,
Où le plus ſouuent ie m’enrime,
Si ie n’ay vn peu vin humé.
(Poés. franc. des XV et XVI s. Biblioth. Elzévir., t. I, p. 84)
Page 54, l. 11 : Par la mer dé. « Par la merci Dieu, » locution très fréquente dans notre ancienne langue : « Seignor, nos auons ceſte vile conquiſe, par la Dieu grace & par la voſtre. » (Ville-Hardouin, 2 édit. F. Didot. 1874, p. 48). M. Natalis de Vailly donne comme variantes : le merchi de Dieu ou la mierchi Diu. Cette expression abrégée : mer dé, qui revient plus loin dans Gargantua (p. 98, l. 21, et p. 133, l. 27), a été employée ici pour produire une équivoque sur laquelle il est superflu d’insister.
L. 13 : En la gibbeſiere de ma memoire. Ces périphrases ampoulées étaient fréquentes chez certains prédécesseurs de Rabelais. Jean de Garlande dit, dans la préface de son Dictionnaire composé au XIII siècle, que cet ouvrage est un recueil des mots que l’écolier doit garder dans « l’armoire du cœur (in cordis armariolo). » Roger de Collerye dit aussi : « L’armoire de mon eſprit. » (Œuvres, 1855, p. 48. Biblioth. elzévir. et Villon, dans le Petit testament (p. 18) :
Lors ie ſenty dame Memoire
Reſcondre & mectre en ſon aulmoire
Ses eſpeces collaterales.
Bouchet s’est rappelé la plaisante expression de Rabelais : « Ce ieune Medecin mettant cela en la gibbeſiere de ſa memoire… » (Dixieſme ſeree. Éd. Lemerre, t. II, p. 213)
L. 26 : Docteur en gaie ſcience. Éd. ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Docteur en Sorbone.
Page 56, l. 1 : Comment Gargantua feut inſtitué… L’histoire de l’éducation de Gargantua qui commence ici est le morceau classique de l’ouvrage de Rabelais. Sa valeur n’a été, en aucun temps, contestée par personne. — En 1770, au moment où les archaïsmes de Rabelais et la crudité naïve de son langage effarouchaient une société corrompue, François de Neufchateau déclarait, dans une note de son Epître à Madame la comtesse d’Alsace sur l’éducation de son fils (p. 53), que « ces deux chapitres suffiroient seuls pour démontrer l’immense érudition et la philosophie de Rabelais. » — En 1773, dans sa seconde Lettre à M. de Voltaire, Clément disait : « Je ne crois pas qu’on ait rien dit de plus sensé sur l’éducation. » — Ces jugements toutefois n’avaient eu qu’assez peu de retentissement. Il en fut tout autrement de l’intéressante Étude sur les idées de Rabelais comparées aux pratiques et aux routines de son temps… insérée par Guizot, en 1811, dans les Annales d’éducation (t. II, p. 323). C’est seulement après certaines précautions oratoires que le jeune professeur ose avouer son opinion. « On ne m’entendra pas sans étonnement, dit-il, nommer d’abord Rabelais comme un de ceux qui ont le mieux pensé et le mieux parlé en fait d’éducation avant Locke et Rousseau. » Ce morceau a été confirmé par lui, avec plus d’autorité, à soixante-deux ans de distance, dans L’Histoire de France racontée à mes petits-enfants (t. III, p. 160). — Depuis le moment du reste où Guizot avait risqué sa première appréciation, d’éminents esprits étaient venus l’appuyer. Il faut citer au premier rang Sainte-Beuve, qui avait amplement développé ce thème dans deux longs articles du Constitutionnel consacrés à Rabelais, mais où il n’avait guère osé aborder notre grand satirique que par ce côté. — Récemment un Allemand, M. Arnstaedt, a consacré un assez gros volume à l’examen comparatif des doctrines de Rabelais, de Montaigne et de Rousseau sur l’éducation : François Rabelais, und sein traité d’éducation, mit besonderer Berücksichtigung der pädagogischen Grundsätze Montaigne’s, Locke’s und Rousseau’s. Cet ouvrage consciencieux et complet, qui fournit les documents nécessaires à l’examen de la question et qui la résout en faveur de Rabelais, a offert à M. Albert de Réville l’occasion d’écrire un intéressant article inséré dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1872. — Dans le huitième chapitre d’une thèse soutenue en 1876 par M. A. Benoist, et qui a pour titre : Quid de puerorum institutione senserit Erasmus, les opinions d’Érasme sur l’éducation sont comparées à celles de Montaigne et de Rabelais. — Enfin, en 1877, dans un Rapport officiel fait à l’Académie des sciences morales, relativement à un concours pour le prix Bordin, sur l’Histoire critique des doctrines de l’éducation en France (p. 3), M. Gréard, tout en reconnaissant la différence, absolue en quelques points, des idées pédagogiques de Rabelais et de Montaigne, constate que « ce qu’au fond ils attaquent avec une égale hardiesse, c’est ce que Rabelais appelle les brouillamenta Scoti, Montaigne la science livresque, c’est-à-dire ce pédantisme du moyen âge qui enfermait l’enfant dans des « geôles. »
Les chapitres relatifs à l’éducation de Gargantua doivent être rapprochés de la lettre célèbre, réimprimée dans tous les cours de littérature, où Gargantua trace à Pantagruel le plan et presque le programme de ses études. Il faut se rappeler qu’elle a été écrite avant le Gargantua (voyez p. 15-19, ci-dessus), et que, malgré la place qu’elle occupe, elle n’est que le point de départ et l’argument du morceau beaucoup plus complet que nous trouvons ici. Il sera bon aussi, pour se convaincre que le plan de Rabelais était à très peu de chose près mis en pratique par quelques excellents esprits de son temps, de lire le récit des études d’Henri de Mesmes, de 1542 à 1550. Ce morceau, extrait des mémoires de l’auteur et rapporté par Rollin dans le Traité des études (liv. II, chap. II, art. 1), a été reproduit avec plus d’étendue et d’exactitude par M. Édouard Fournier sous ce titre : Comment se faisait une éducation au XVI siècle (Variétés littéraires, t. X, p. 151).
L. 2 : Vn Sophiſte. Édit. ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Vn theologien, et plus loin (p. 57, l. 11) : Docteur en theologie, au lieu de : docteur ſophiſte.
Page 57, l. 15 : Le Facet, Theodolet, & Alanus in parabolis. Ces trois traités font partie du recueil intitulé : Auctores octo morales, Lugduni, Johannes Fabri, 1490. Le commentateur du premier traité en explique ainsi le titre : « Facetus eſt quidam liber metricus a magiſtro faceto editus loquens de præceptis & moribus, a Cathone, in ſua Ethica omiſſis. Et dicitur facetus per etymologiam quaſi fauens cætui, id eſt placens tam in dictis quam in factis populo. » — Le second ouvrage intitulé Ecloga Theoduli est un dialogue allégorique en 345 vers léonins, entre la Vérité et le Mensonge, dont la dispute est à la fin jugée par la Sagesse. — Les Paraboles d’Alain de Lisle (Alanus ab Inſulis), religieux de Citeaux, datent du XII siècle. — Peu de temps après Rabelais, Ramus attaquait vivement l’emploi de ces mêmes ouvrages d’enseignement dans son traité : De ſtudiis philoſophiæ & eloquentiæ conjungendis (1546) et dans le Proœmium reformandæ pariſienſis Academiæ, adressé à Charles IX.
L. 26 : De modis ſignificandi. « Sur les modes de signifier » Traité de Jean de Garlande, que Rabelais enrichit ici des commentaires d’un grand nombre de scoliastes pour lesquels il invente des noms bizarres et ridicules.
L. 32 : De modis ſignificandi non erat ſcientia. « Il n’y avait pas de science relativement aux modes de signifier. »
L. 34 : Le compoſt. « Le comput, » considéré comme une science indispensable aux ecclésiastiques, et dont il existait plusieurs traités qu’on enseignait dans les écoles : « Vng frere du ſuppliant, qui va à l’eſcole & alloiſt eſtudiant le Compenſt. » (Lettres de rémission de 1472, citées par Ducange au mot Computus.)
Page 58, l. 2 : Et fut l’an mil quatre cens & vingt, de la verolle que luy vint. Ceci est la reproduction à peu près textuelle de deux vers de l’épitaphe de frere Iehan l’Eueſque, cordelier, natif d’Orleas, par Clément Marot :
Cy giſt, repoſe & dort Ieans
Le feu eueſque d’Orleans,
I’entens l’eueſque en ſon ſurnom,
Et frere Iehan en propre nom,
Qui mourut l’an cinq cens & vingt,
De la verolle qui luy vint.
L. 5 : Hugutio, Hebrard Greciſme, le doctrinal, les pars, le quid eſt, le ſupplementum, Marmotret de moribus in menſa ſeruandis, Seneca de quatuor virtutibus cardinalibus, Paſſauantus cum commento. Et Dormi ſecure pour les feſtes. — Hugutio a écrit une grammaire. — Greciſmus est le titre d’un traité de philologie grecque en vers, composé en 1112 par Ébrard de Béthune. — Le doctrinal est le fameux doctrinale puerorum composé vers 1242 en vers léonins par Alexandre de Villedieu. — Les pars sont un traité des parties d’oraison ou parties du discours. — Le quid eſt, « qu’est-ce ? » est un livre élémentaire par demandes et par réponses. — Il est assez difficile de savoir au juste ce que c’est que le ſupplementum ; et les commentateurs de Rabelais sont loin d’être d’accord sur ce point. Peut-être notre auteur lui-même n’avait-il pas d’idée bien arrêtée à ce sujet, et voulait-il simplement critiquer la manie, alors fort répandue, de multiplier les additions, les appendices et les suppléments. — Il n’y a pas dans le texte de virgule après Marmotret, mais le sens en demande une. Cet ouvrage, dont Rabelais altère plaisamment le titre pour le rattacher au mot marmot et auquel il a donné une des premières places dans son répertoire de la librairie de Saint-Victor, ou il le nomme : Marmotretus de baboinis & cingis, est réellement intitulé : Mammetractus ſine expoſitio in ſingulis libris Bibliæ, authore Marcheſio. Mayence, Schaifter, 1470, in-fol. — De moribus in menſa ſeruandis, « Sur la manière dont on doit se conduire à table. » Titre d’un traité de Sulpitius Verulanus. — « Sénèque, sur les quatre vertus cardinales, » est un traité d’un certain Martin, évêque de Mondonedo. Ce traité fait partie des Auctores octo morales. — « Passavant, avec commentaire. » Jacques Passavant, moine florentin, est l’auteur d’un Specchio di vera penitenza et de divers traités latins. — Dormi ſecure… « Dors tranquillement. » C’est un recueil de sermons pour les fêtes des saints, ainsi que l’indique le titre : Sermones de Sanctis per annum ſatis notabiles & vtiles omnibus ſacerdotibus paſtoribus & capellanis, qui Dormi ſecure, vel Dormi ſine cura ſunt nuncupaci eo quod abſque magno ſtudio faciliter poſſint incorporari & populo prædicari. Nuremberg, A. Kobergers, 1486. Ces sermons étaient tout remplis de récits légendaires, « Qui voudra voir d’auantage de tels contes, liſe… ſermones Dormi ſecure, » dit H. Estienne dans son Apologie pour Hérodote, ch. XXXIV, p. 108.
Page 60, l. 6 : Il n’a encor douze ans. Édit. antér. à 1535 : Il un pas encor ſeize ans. Édit. de 1535, 1537 et Dolet : Il na encor ſeize ans.
Page 61, l. 9 : Chopiner ſophiſticquement. Édit. antér. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Chopiner theologalement. Henri Estienne commence fort longuement cette expression dans un passage de l’Apologie pour Hérodote, chap. XXII, p. 529, dont voici le commencement : « … Il ne nous faut que conſiderer ce qu’on appelle vin theologal… Car quand il eſt queſtion d’exprimer en vn mot vn vin bon par excellence, & fuſt ce pour la bouche d’vn roy, il faut venir au vin theologal… Quoy qu’il en ſoit, ce n’eſt pas ſans cauſe qu’on dit par prouerbe, Vin theologal, & Table d’Abbé. »
Page 62, l. 11 : Comme aſſez ſçauez que Africque aporte touſiours quelque choſe de noueau. Ce dicton est répété au cinquieſme livre (t. III, p. 19) : « Affrique, diſt Pantagruel, eſt couſtumiere touſiours choſes produire nouuelles & monſtrueuſes. » Pline nous apprend que c’était un proverbe vulgaire de Grèce : « Semper aliquid novi Africam afferre. » (Hist. Natur., VIII, 16)
Page 63, l. 4 : Et fut amenee par mer en troys carracques & vn brigantin. « Cette bonne plaisanterie, dit Burgaud des Marets, n’a point été perdue pour notre grand admirateur de Rabelais, La Fontaine :
Voſtre ſerviteur Gille
............
Tout fraichement en cette ville
Arrive en trois baſteaux, exprés pour vous parler. »
(Le Singe & le Léopard)
Remarquons toutefois que cette locution proverbiale « en trois bateaux » était d’un usage courant quand La Fontaine s’en est servi, et qu’il n’a peut-être pas songé en l’employant aux « troys carracques » de Rabelais. — Nous lisons dans une lettre de Madame de Montmorency, datée du 6 avril 1670, et imprimée dans la Correspondance de Bussy Rabutin (Édit. Charpentier, 1858, t. I, p. 254) : « Il faut avouer que notre ami est très agréable, et que de ces gens-là n’en vient que deux en trois bateaux. »
L. 10 : Si n’eſtoient meſſieurs les beſtes, nous viurions comme clercs. « Les ſeigneurs ſeroient comme bêtes ſi le clergé n’étoit. » (Froissart, Chroniques, liv. III, c. 28. Édit. Buchon, t. II, p. 458). Rabelais, avec sa malice ordinaire, a l’air d’intervertir par pure inadvertance cette espèce de proverbe.
L. 32 : Si bien s’eſcarmouchant les eſmoucha, qu’elle en abatit tout le boys… « Ladicte iument… ſe print à eſmoucher : & alors vous euſſiez veu tomber ſes gros cheſnes menu comme greſle : & tant continua ladicte beſte que il ny demoura arbre debout que tout ne fuſt rue par terre. » (Grandes Cronicques, ci-dessus, p. 32)
Page 64, l. 9 : Les Gentil, hommes de Beauce deſieunent de baiſler. Il y avait un grand nombre de dictons sur la pauvreté des gentilshommes beaucerons. Voyez Le Livre des proverbes français, par M. Leroux de Lincy, 2 édit., Delahays, 1859, t. I, p. 314.
Page 65, l. 7 : Fut veu de tout le monde en grande admiration. « Vous euſſiez veu venir les pariſiens tous a la foule qui le regardoyent & ſe mocquoyent de ce que il eſtoit ſi grant. » (Grandes Cronicques, ci-dessus, p. 34)
L. 11 : Vn porteur de rogatons. Les commentateurs de Rabelais ont tous négligé d’expliquer cette expression fort importante pour déterminer le sens général de ce morceau. Les passages suivants de l’Apologie pour Hérodote indiquent qu’à cette époque ce terme désigne des moines colporteurs de reliques : « Qui n’ont ni rente, ni reuenu, qui n’ont pas vn poulce de terre, qui meſmement ſont appelez porteurs de rogatons, pourcequ’ils ne viuent que des aumoſnes des gens de bien. » (ch. XXII, p. 536)
« Si le S. Eſprit eſtoit mors d’vn chien enragé, encore faudroit-il qu’il vint à S. Hubert s’il vouloit eſtre guari. Ce qui fut dict par vn porteur de rogatons ayant des reliques dudict S. Hubert. » (ch. XXXIX, p. 275)
« Ie vien à Menot, lequel appelle porteurs de rogatons portatores rogationum ceux que Maillard nomme… portatores reliquiarum & indulgentiarum, & hullatores. » (ch. VIII, p. 95)
Àdéfaut de ces explications, ce terme pouvait passer pour un synonyme assez banal du mot « baſteleur » qui précède ; mais il prend une énergie singulière en cet endroit, où il se trouve opposé à l’expression de « preſcheur euangelicque, » c’est-à-dire (on l’a cru, et les explications que nous venons de donner rendent ce sens encore plus probable) de pasteur protestant.
L. 15 : Feut contrainct ſoy repoſer ſuz les tours de l’egliſe noſtre dame. « Se alla aſſeoir ſur vne des tours de noſtre dame. » (Grandes Cronicques, ci-dessus, p. 34)
L. 25 : Sans les femmes & petiz enfans. Cette formule revient souvent dans Rabelais à la suite des énumérations de ce genre. Elle est empruntée de l’Écriture : « Ceux qui mangèrent étaient au nombre de cinq mille, sans les femmes et les petits enfants. » (S. Matthieu, XIV, 21)
Page 66, l. 4 : Commencerent à renier & iurer. Ces mots sont suivis, dans l’édition antérieure à 1535, de rénumération suivante : « Les plagues dieu. Ie renye dieu, Frandiene vez tu ben, la merde, po cab de bious, das dich gots leyden ſchend, pote de chriſto, ventre ſainct Quenet, vertus guoy, par ſainct Fiacre de Brye, ſainct Treignant, ie foys veu à ſainct Thibaud, Paſques dieu, le bon iour dieu, le diable memport, foy de gentilhomme, Par ſainct Andouille, par ſainct Guodegrin qui feut martyrize de pomes cuyttes, par ſainct Foutin lapoſtre, par ſainct Vit, par ſaincte mamye. — Les éditions de 1535, 1537 et Dolet présentent la même variante ; seulement : Ia martre ſchend y remplace pote de chriſto ; Carimary, Carimara, foy de gentilhomme ; Nè diâ Mà diâ, par ſainct Vit. — Po cab de bious équivaut à : « Têtebleu. » — Das dich gots leyden ſchend signifie : « Que la passion de Dieu t’envoie [au diable]. » — Pote… pour potere di Chriſto : « Pouvoir de Christ. » Pote est peut-être une allusion au mot libre italien pota, qui servait parfois de juron. — Ia martre ſchend : « Oui, que le martyre t’envoie… » — Né diâ Mà diâ (νὴ Δία, μὰ Δία) : « Oui, par Jupiter ! non, par Jupiter ! » — Quatre des jurons qui précèdent avaient été successivement adoptés par Louis XI, Charles VIII, Louis XII et François I ; ce qui avait donné lieu à Roger de Collerye d’écrire son Epitheton des quatre Roys (p. 260) :
Quant la « Paſque Dieu » deceda,
Le « Bon Iour Dieu » luy ſucceda ;
Au « Bon Iour Dieu, » deffunct & mort,
Succeda le « Dyable m’emport. »
Luy decedé, nous voyons comme
Nous duiſt la « Foy de Gentil Homme. »
L. 5 : Carymary, Carymara. Le principal personnage de la Farce de Pathelin s’écrie dans son prétendu délire :
Oſtez ces gens noirs Marmara,
Carimari, carimara.
Amenez-les moy, amenez.
(Act. II, sc. III)
L. 8 : Leucece, comme diſt Scrabo lib. iiij. La ville de Paris est appelée Λουϰοτοϰία par Strabon ; mais Julien, dans son Misopogon, la nomme Λευϰετία.
L. 15 : Eſtime Ioaninus de Barranco, Libro, de copioſitate reuerentiarum (au livre de l’abondance des révérences), que ſont dictz Parrheſiens en Greciſme, c’eſt à dire fiers en parler. On ne sait qui Rabelais a voulu désigner par le nom de Ioaninus de Barranco ; mais l’étymologie qu’il attribue à ce personnage a été souvent donnée, notamment par Guillaume Breton dans sa Philippide (liv. I.) :
Et ſe Parrhiſios dixerunt nomine Græco,
Quod ſonat expoſitum noſtris audacia verbis.
L. 19 : Conſidera les groſſes cloches que eſtoient eſdictes tours. Voyez Grandes Cronicques, ci-dessus, p. 34.
L. 28 : Faire trembler le lard au charnier. « Ces gens de bien, faiſans leurs queſtes & viſites aniuerſaires, par chacun an deux & trois fois, ſauent ſi dextrement endormir ces pauures femmes… qu’il n’y a andouille à la cheminee, ne iambon au charnier qui ne tremble à la ſimple pronontiation & vois d’vn petit & harmonieux Aue Maria. » (Du Fail, t. II, p. 138)
L. 33 : Celluy de Bourg. « Antoine de Saix, ou Saxanus, Savoiard, Commandeur de S Antoine de Bourg en Bresse, Précepteur de Charles Duc de Savoie & son Aumônier en 1532. Voiez la liste de ses œuvres dans Du Verdier, pages 78 & 79 de sa Biblioth., & dans Guichenon, page 35 de la 1 part, de son Hist. de Bresse. » (Le Duchat)
Page 67, l. 1 : Les nations eſtranges s’eſbahiſſent de la patience des Roys de France. L’édition antérieure à 1535 porte : de la patience, ou (pour mieulx dire) de la ſtupidite des Roys de France.
L. 7 : Pour les mettre en euidence es confraries de ma paroiſſe. Dans l’édition antérieure à 1535, on lit, au lieu de cette phrase : Pour veoir ſi ie ny feroys pas de beaulx placquars de merde.
L. 9 : Neſle. Édit. antér. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Sorbone.
L. 13 : Pro & contra (pour et contre), feut conclud en Baralipton. Les différentes formes de syllogismes sont résumées dans les anciens traités de logique a l’aide de vers techniques ; voici le premier :
Barbara celarent Darii erio baralipton.
L. 15 : De la faculté. Édit. ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : de la faculté theologale. C’est dans les Cronicques que Rabelais a puisé l’idée d’un discours prononcé pour redemander les cloches. Voyez ci-dessus p. 34.
L. 19 : Vn Sophiſte. Édit. ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : vn theologien.
Page 68, l. 7 : Eau beniſte de caue. Périphrase plaisante pour désigner du vin.
L. 9 : Touchant dauant ſoy troys vedeaulx à rouge muſeau. « Bedeaux, pedelli, que Rabelais traite de vedeaux à la gasconne, par allusion de bedeau à vedeau fait de vitellus. » (Le Duchat.) Le mot toucher complète l’équivoque en nous montrant Janotus qui chasse devant lui son troupeau à la façon des toucheurs de bestiaux.
L. 11 : Maiſtres inertes. « Maîtres ès-arts. » Par allusion du latin magiſtri inertes avec magiſtri in artibus, nom qu’ils se donnaient eux-mêmes, et que quelques uns, par un de ces solécismes qui leur étaient si familiers, transformaient peut-être en in artes.
Page 69, l. 4 : Ruſtrement. Édit. ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Theologalement.
L. 9 et 12 : Sophiſte. Édit. ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Theologien.
L. 13 : Et commença ainſi que s’enfuit en touſſant. Le Père Ange agit à peu près de même dans les Aventures du baron de Fæneſte : « Aprés les croix, les reverences & le plonge, ayant fait branler la pointe du capuchon & celle de la barbe, touſſit en E-la, mit le haut mout devotieuſement, & craché trois fois, il commença d’une voix haute. » (Collection Lemerre, liv. IV, ch. VIII, p. 591)
Page 70, l. 1 : La harangue de maiſtre Ianotus de Bragmardo. Ce ridicule orateur a eu bien vite une réputation proverbiale. Du Fail voulant parler d’un discoureur impertinent s’écrie : « Ianotus de Bragmardo eut plus de grace. » (t. I, p. 197)
L. 4 : Ehen hen, hen, Mna dies… Et vobis Meſſieurs. En notant sa toux dans sa harangue, Janotus ne fait que se conformer à un usage adopté : « Pour ce qui est de la toux, il s’est trouvé autrefois des prédicateurs assez extravagants pour l’affecter comme une chose qui donnait de la grâce ou de la gravité à leurs discours ; témoin cet Olivier Maillard qui, en un sien sermon fait à Bruges l’an 1500, marquait les endroits de son discours où il avoit dessein de tousser, y mettant comme cela se voit en l’imprimé, hem, hem, hem. » (Traité de l’action de l’orateur, par Le Faucheux, p. 81.) — Mna dies, mauvaise prononciation, pour bona dies, « bon jour, » na dies. (Ancien Théâtre français, t. II, p. 20.) — Et vobis. « Et pour vous aussi. » On voit que, dès les premiers mots de sa harangue, Janotus entremêle le latin et le français, comme le faisaient la plupart de nos anciens prédicateurs et en particulier Menot.
L. 9 : Nous en auions bien aultresfoys refuſé de bon argent de ceulx de Londres en Cahors, ſy aidons nous de ceulx de Bourdeaulx en Brye. Ces grossières erreurs géographiques sont un des éléments de notre ancien comique. Bonaventure des Periers dit dans sa première nouvelle (p. 10) : « Ne vous ſouciez point ſi ce fut à Tours en Berry, ou à Bourges en Tourayne. » Burgaud des Marets explique autrement ce passage : « Il y a en effet un Londres, près de Marmande (Lot-et-Garonne), et un Bordeaux, près de Ville-Parisis (Seine-et-Marne). Le Duchat n’avait pas fait cette petite recherche ; il voit dans ce rapprochement une raillerie contre ceux qui parlent de ce qui les passe. L’intention de Rabelais est à la fois plus fine et plus plaisante. » La finesse serait même un peu trop grande s’il avait fallu attendre jusqu’à nos jours pour la sentir, car ces localités n’étaient pas plus connues du temps de Rabelais que maintenant, et l’on n’avait pas même alors la ressource du Dictionnaire des postes pour vérifier la plaisanterie. Je serais donc bien tenté de croire qu’il n’y a là qu’un pur hasard, une simple rencontre, et je ne puis penser que Rabelais ait voulu donner tort à ses lecteurs et raison à Janotus.
L. 20 : Six pans de ſaulcices. Ainsi dans toutes les éditions. Mais, comme il est question dans le chapitre suivant (p. 74, l. 1) de « dix pans de ſaulcice mentionnez en la ioyeuſe harangue, » il faut lire dix dans le premier passage ou ſix dans le second.
L. 22 : Domine. Ce terme qui d’ordinaire se traduit par Seigneur équivaut ici et plus bas au mot Monſieur, par lequel Janotus a commencé son discours en s’adressant à Gargantua.
L. 23 : Et vir ſapiens non abhorrebit eam. « Un homme sage n’en aura pas horreur. »
Page 71, l. 2 : Reddite que ſunt Ceſaris Ceſari, & que ſunt dei deo. « Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » (S. Luc, 20, 25)
L. 3 : Ibi iacet lepus. « Là gît le lièvre. »
L. 5 : In camera… charitatis. nos faciemus bonum cherubin. « Dans la chambre de charité, nous ferons bonne chère. »
L. 6 : Ego occidi vnum porcum, & ego habet bon vino. (J’ai tué un porc, et j’ai de bon vin.) Mais de bon vin on ne peult faire mauluais latin. Janotus, qui vient de dire : ego habet bon vino, se doute confusément qu’il peut bien y avoir dans tout cela quelque petite irrégularité, mais il s’excuse par cette réflexion. Jean le Houx dit dans son quatorzième vau de vire :
Certes hoc vinum eſt bonus !
..........
Eſcolier, i’appris que le vin
Aide bien au mauuais latin.
L. 9 : De parte dei, date nobis clochas nosſtras. « Par Dieu, donnez-nous nos cloches. »
L. 10 : Ie vous donne de par la faculté vng ſermones de Vtino que vtinam vous nous baillez nos cloches. Ce que Janotus appelle vng ſermones de Vtino est un exemplaire des Sermones aurei de Sanctis Fr. Leonardi de Vtino, publiés, pour la première fois, en 1473, et dont l’auteur, Léonard Matthei, était un dominicain d’Udine ; puis il joue sur ce mot de Vtino en ajoutant comme souhait vtinam : « plaise à Dieu. »
L. 12 : Vultis etiam pardonos ? Per diem vos habebitis, & nihil poyabitis. « Voulez-vous aussi des pardons ? Pardi vous en aurez, et vous ne payerez rien. »
L. 14 : Clochidonnaminor nobis. Probablement : clochi dona minor : « donnez-nous notre petite cloche. »
L. 17 : Quæ comparata eſt iumentis inſipientibus, & ſimilis facta eſt eis, pſalmo neſcio quo. « Qui a été comparée aux bêtes de somme privées d’intelligence et est devenue semblable à elles. Psaume je ne sais lequel. » C’est le 39, verset 21 : « Et homo, cum in honore esset, non intellexit ; comparatus est jumentis insipientibus et similis factus est illis. »
L. 19 : Eſt vnum bonum Achilles. « C’est un bon Achille. » En particulier, on appelle Achille un argument invincible par lequel Zénon d’Élée s’efforçait de nier l’existence du mouvement, en démontrant qu’une tortue, qui précéderait de quelques degrés Achille, qu’Homère nomme Achille aux pieds légers, ne pourrait jamais en être précédée. En général, ce mot s’emploie en parlant de tout argument regardé comme invincible : « Quelque choſe que leſditz marys veulent dire, & faire leur Achille de l’arreſt des ribauts mariez. » (52 arrêt d’amour, ajouté à ceux de Martial d’Auvergne.)
L. 22 : Ego ſic argumentor. « Moi, j’argumente ainsi. »
L. 23 : Omnis clocha clochabilis in clocherio clochando, clochans clochatiuo, clochare facit clochabiliter clochantes. Pariſius habet clochas. Ergo gluc. Voici la transcription de l’argumentation de Janotus, dans un français analogue au latin dont il s’est servi : « Toute cloche clochable en clochant dans le clocher, clochant par le clochatif, fait clocher clochablement les clochantes. Paris a des cloches. Donc gluc. » Dans cette recherche d’allitérations bizarres, Janotus ne fait encore que suivre des modèles admirés au moyen âge. Quant à ergo gluc ou ergo glu, voici ce qu’en dit Ménage (Dictionnaire étymologique) : « Nous nous ſervons de cette expreſſion, lorſque nous voulons dire qu’un raiſonnement ne conclut rien : qui eſt une expreſſion qui nous eſt venue de l’Univerſité… Dans le Catholicon, page 120 de la dernière édition : « Or eſt-il que tous les jeunes Curez, Prestres, & Moines de noſtre Univerſité, & nous autres Docteurs, pour la pluſpart avons eſté Promoteurs de cette Tragédie. Ergo gluc. » La véritable origine de cette expression est encore inconnue, et celles qu’on a proposées sont tellement invraisemblables qu’il est inutile de les rapporter.
L. 26 : Il eſt in tertio prime en Darii ou ailleurs. Le syllogisme en Darii est le troisième de la première espèce. Il est indiqué dans le vers technique que nous avons reproduit p. 109, dans notre note sur la ligne 13 de la page 67.
Barbara celarent Darii erio baralipton.
L. 29 : Ne me fault plus dorenauant, que bon vin, bon lict, le dos au feu, le ventre à table, & eſcuelle bien profonde. Il y a ici plusieurs expressions proverbiales que Rabelais n’a pas créées, mais qu’il a rapprochées d’une façon heureuse.
Plus n’a beſoing, tant ſa force amolit,
Que de profonde eſcuelle & de mol lict.
Cretin, Epiſtre à vne dame de Lyon, Édit. de Coustelier, 1723, p. 243)
Boire ſouuent de grand randon,
Le dos au feu, le ventre à table,
Auant partir de la maison,
C’eſt opiate prouffitable.
(Cl. Marot, Remede contre la peſte, épigr. CCLXXI, t. III)
Cette dernière expression a été employée par Jean Le Houx, constant imitateur de Rabelais :
Ayant le dos au feu & le ventre à la table.
(Vau de vire II)
L. 32 : In nomine patris & filii & ſpiritus ſancti, Amen. « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il. »
L. 34 : Dieu vous guard de mal, & noſtre dame de ſanté. C’est-à-dire, que Dieu et Notre-Dame de Santé vous gardent de mal. La construction de cette phrase est ce qu’on appelle un jeannotisme, par allusion non à Janotus, mais à Jeannot, héros des pièces de Dorvigny, qui a précédé Jocrisse. M. Littré donne le spécimen suivant de ce style : « Je viens de chercher du bouillon pour ma mère, qui est malade, dans un petit pot. »
Page 72, l. 1 : Qui viuit & regnat per omnia ſecula ſeculorum, Amen. « Qui vit et règne pendant tous les siècles des siècles, Ainsi soit-il. »
L. 3 : Verum enim vero… Conjonction, exclamations, serments, dont les orateurs ornent leurs discours, et que Janotus réunit à la lin de sa harangue, à la façon d’Arlequin qui terminait ses lettres par les points et les virgules qu’il n’avait pas su mettre à leur place.
L. 15 : Le batail feuſt d'vne queue de renard. On lit dans le Cinquieſme liure (t. III, p. 104) : « Leurs cloches eſtoient, tant de l’horloge, que de l’Egliſe, & refectoir, faictes, ſelon la diuiſe Pontiale, ſauoir eſt, de fin dumec contrepointé, & le batail eſtoit d’vne queue de renard. » En dépit de ces allégations, on ne trouve rien de pareil dans Pontanus qui, dans son dialogue intitulé Charon, se plaint à la vérité des cloches, mais en d’autres termes. Ou trouve au contraire un passage du genre de ceux-ci dans La Nef des fous, au chapitre qui a pour titre : De n’auoir cure des detractions & vaines parolles d’vn chacun.
L. 19 : Petetin petetac, ticque, torche, lorne. On lit plus loin (t. I, p. 360) : « Pantagruel… reprint le bout de ſon maſt, en frappant torche lorgne. » Le refrain du 3 couplet d’une chanson bien connue, de Clément Jannequin, sur la défaite des Suisses à Marignan (Recueil de chants historiques français, par Leroux de Lincy, Paris, Delahays, 1847, 2 série, p. 66), commence ainsi :
Donez des horions, pati, patac.
Tricque, tricque, tricque, tricque,
Tricque, tricque, tricque, tricque.
Trac, tricque, tricque, tricque,
Chipe, chope, torche, lorgne.
On voit que ces dernières expressions se rapportent toujours à un combat, à une lutte, ou, tout au moins, à une vive discussion. C’est encore le sens qu’elles ont dans ce passage des Satires de Regnier (p. 85) :
……Ainſi ces gens à ſe picquer ardents
S’en vindrcnt du parler à tic tac, torche, lorgne,
Qui caſſe le muſeau, qui ſon riual éborgne.
L. 20 : Et plus n’en dict le depoſant. Valete & plaudite. Calepinus recenſui. La première de ces formules finales appartient aux interrogatoires ; la seconde : « Portez-vous bien et applaudissez, » termine les comédies latines ; la troisième : « Moi, Calepin, j’ai revu, » est un souvenir des souscriptions des manuscrits où celui qui s’était chargé de la revision faisait connaître son nom. Page 73, l. 1 : Le Sophiſte… eut procès contre les autres maiſtres. Édit. ant. à 1535, 1535 et 1537 : Comment le theologien… eut procès contre les Sorboniſtes. L. 11 : Philemon, voyant vn aſne. Cette histoire, tirée du traité de Lucien intitulé De ceux qui ont longtemps vécu, et aussi de Valère Maxime (IX, 12, 6), est répétée avec un peu plus de développements dans le quart liure (ch. XVII, t. II, p. 333). Là, Philemon est appelé Philomenes. Le Duchat en conclut avec beaucoup de vraisemblance que Rabelais s’est servi, au moment où il écrivait le quart liure, du Valère Maxime in-folio publié à Paris en 1517, où ce nom est ainsi écrit. Voyez ci-dessus, p. 95, note sur la p. 43.
Page 74, l. 1 : dix pans de ſaulcice. Voyez ci-dessus, p. 111, la note sur la page 70, l. 20.
L. 26 : In modo & figura. « En mode et en figure. » L. 27 : Parua logicalia. « Petits traités de logique, » de Petrus Hispanus, devenu pape plus tard sous le nom de Jean XXII, publiés à Cologne, par Henri Quentel, en 1500, en 1 vol. in-8. Voici la transcription française du dialogue latin qui suit : « Le drap pour qui suppose-t-il ? — Confusément et distributivement. — Je ne te demande pas : « Comment suppose-t-il, mais pour qui ? — C’est « pour mes jambes. » Et pour ce le porterai-je « moi-même comme le supposé porte l’apposé. » suppose-t-il ? — Confusément et distributivement. — Je note demande pas : « Comment suppose-t-il, mais pour qui ? — C’est « pour mes jambes. » Et pour ce le porterai-je « moi-même comme le supposé porte l’apposé. »
L. 32 : Ainſi l’emporta en tapinois, comme feiſt Patelin ſon drap. Dans la Farce de Patelin (p. 56), le drapier dit en parlant de ce dernier :
Dea, il s’en vint en tapinois
A tout mon drap ſous ſon aiſſelle.
Page 75, l. 1 : Acte tenu chez les Mathurins. C’est chez les Mathurins que se tenaient les assemblées de l’Université. Édit. ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Acte de Sorbonne.
L. 22 : Magiſtres. Édit. antér. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Sorbonicoles.
Page 76, l. 2 : Omnia orta cadunt. « Toutes choses nées tombent. » Salluste a dit au commencement de la guerre de Jugurtha : « Omniaque orta occidunt. »
L. 5 : Le dict de Chilon Lacedemonien, conſacré en Delphes, diſant miſere eſtre compaigne de proces, & gens playdoiens miſerables. « Rursus mortales oraculorum societatem dedere Chiloni Lacedæmonio, tria præcepta ejus Delphis consecrando, aureis litteris, quæ sunt hæc : Nosse se quemque, et Nihil nimium cupere, Comitemque æris alieni atque litis esse miseriam. » (Pline, Hiſtoria naturalis, VII, 32)
Page 77, l. 2 : Sophiſtes. Édit. ant. à 1535, 1535 et 1537 Juste : Sorbonagres.
L. 22 : Regens antiques. Édit. antér. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Regens theologiques.
L. 23 : Vanum eſt vobis ante lucem ſurgere. « Il est vain pour vous de vous lever avant le jour. » (Psaume CXXVI, 2)
Page 78, l. 19 : Par le conſeil de ſon medicin Iuif. Le médecin d’Alexandre V était Marsile de Parme.
L. 26 : Ce n’eſt tout l’aduantaige de courir bien touſt, mais bien de partir de bonne heure.
Rien ne ſert de courir ; il faut partir à point.
(La Fontaine, Le Lièvre & la Tortue)
L. 31 : Vnde verſus (D’où les vers),
Leuer matin n’eſt poinct bon heur,
Boire matin eſt le meilleur.
Rabelais parodie ici un proverbe dont le second vers est :
Mais venir à poinct eſt meilleur.
(Voyez Pierre Grosnet)
Page 79, l. 19 : Son ame eſtoit en la cuyſine. « Jamdudum animus eſt in patinis. » (Térence, L’Eunuque, IV, 8)
Page 80, l. 1 : Les Ieux de Gargantua. Cette nomenclature, qui s’est successivement accrue, est beaucoup plus complète dans l’édition de Juste, que nous reproduisons, que dans la plupart des autres. Ces deux cent quatorze jeux, peuvent, comme l’a fait remarquer Burgaud des Marets, se diviser en trois groupes : 1 Jeux de cartes. Flux (p. 80, col. I, l. 11) ; Honneurs (p. 81, c. I, l. 7). 2 Jeux de tables ou tabliers. Eſchetz (p. 81, c. I, l. 9) ; Dames (p. 81, c. I, l. 26). 3 Jeux d’enfants & d’écoliers. La babou (p. 81, c. I, l. 27) jusqu’à latin. Nous renvoyons au glossaire ce que nous avons à dire de chaque jeu en particulier.
Quant aux listes ou descriptions de jeux qu’on pourrait rapprocher de celles-ci, on en trouve dans divers ouvrages. Voyez principalement : le manuscrit de la Bibliothèque nationale intitulé : Jeux à vendre (n 835 du fonds français) ; les folios 159 et suivants des Triumphes des vertus décrits par M. Paulin Paris (Manuſcrits français, t. I, p. 290) ; Comment les paſtoureaux & paſtourelles enſemble ſe iouent en diuers ieux (Recueil de Poésies françaises, publié par A. de Montaiglon, t. X, p. 222) ; La Friquaſſée croteſtyllonnée (édit. Blanchemain, p. 9 et 61) ; Les Matinées du ſieur de Cholières, 1586 (f. 162) ; le Voyage de M. Guillaume, 1611, in-8, et la Véritable ſuite du Parlement burleſque de Pontoiſe, 1652, in-4. — Plusieurs farces contiennent aussi des détails fort curieux sur certains jeux ; on peut citer la Farce de folle bobance, la Farce des cinq ſens, et surtout la Moralité des enfants de maintenant, où l’on trouve une partie de glic en action et une de franc-carreau. — Il serait curieux de connaître toutes les représentations figurées qui ont pour objet des jeux ; mais le tableau n’en a pas été dressé. Nous nous contenterons de citer, après Burgaud des Marets, les stalles de la cathédrale de Rouen, diverses sculptures et verrières de Champeaux, enfin des vitraux de Saint-Lucien de Beauvais, qui ont été transportés à Saint-Denis.
Il faut remarquer que dans l’édition de Juste, on trouve au, sans x, devant les jeux dont le nom est au pluriel : au dames, au ionchees, excepté dans : aux croquinolles, aux allouettes. Nous avons mis aux partout, en nous contentant de l’annoncer ici.
Page 85, l. 12 : Vn ſçauant medicin de celluy temps, nommé maiſtre Theodore. « Par le nom grec de ce Médecin, dit Le Duchat avec assez de vraisemblance, Rabelais donne à entendre que ce fut par un don de Dieu que Gargantua fut mis enfin sous d’autres maîtres que ceux qui jusque-là lui avoient gâté l’esprit & corrompu les mœurs. »
Ce qui importe davantage, c’est que, dans l’édition antérieure à 1535, on lit, au lieu de Theodore : Seraphin Calobarſy. Jannet et Burgaud des Marets, qui ont signalé cette curieuse variante, n’ont pas fait observer que ce nom est, comme Alcofribas Naſier, l’anagramme de Phrançois Rabelays écrit ainsi par Ph et y, ce qui n’a rien qui outrepasse les libertés qu’on se permettait alors en ce genre.
L. 19 : Comme faisoit Thimoté à ses disciples. C’est Quintilien (Institutions oratoires, II, 3) qui rapporte ce fait : « Timotheum clarum in arte tibiarum ferunt duplices ab iis, quos alius instituisset, solitum exigere mercedes. »
Page 90, l. 17 : La riuiere de Seine. Édit. antér. à 1535 : La riuiere de Loire à Montſoreau. Par une singulière distraction, Rabelais, oubliant qu’il a fait venir Gargantua à Paris, se laisse aller, ici et un peu plus loin à la page suivante, à ses souvenirs de jeunesse. Telle n’est pas l’opinion de Burgaud des Marets : « À mon avis — dit-il — il ne faut pas voir là de simples inadvertances de l’auteur, mais des traces d’une plus ancienne édition. Le théâtre des gestes de Gargantua a bien pu être dans l’origine le Poitou et la Touraine ; et les imprimeurs, peut-être Rabelais lui-même, auront, par distraction, laissé subsister ces vestiges de son ancien plan. » Burgaud des Marets est toujours préoccupé de l’idée que Gargantua est antérieur Pantagruel, et cherche à en faire remonter le premier texte le plus haut qu’il peut ; c’est ce qui lui a fait faire la supposition bien peu vraisemblable qu’il a hasardée ici.
L. 21 : Creuzoyt les rochiers, plongeoit es abyſmes & goufres. Édit. antér. à 1535 : Creuzoyt les rochiers & goufres de la foſſe de Sauigny.
Page 91, l. 22 : Depuis la porte ſainct Victor iuſques à Mont matre. Édit. antér. à 1535 : Depuis la porte de Beſſe iuſques à la fontaine de Narſay.
Page 95, l. 19 : Ceulx de Chaunys en Picardie. Leur célébrité était si grande qu’on a cru devoir, de notre temps, leur consacrer un ouvrage spécial. Voyez : Trompettes, jongleurs et singes de Chauny, par Ed. Fleury, St-Quentin, 1874, in-8.
L. 32 : Vn ieune homme ſcelon ſon aage de bon ſens. Scelon ſon aage ne se trouve dans aucune des éditions antérieures à 1542. Burgaud des Marets pense, avec assez de vraisemblance, que ces mots n’ont pas été mis à leur véritable place, et qu’il faut peut-être lire : que peut faire ſcelon ſon aage vn ieune homme de bon ſens.
Page 96, l. 25 : Comme l’enſeigne Cato de re ruſt & Pline. Caton, dans son De re ruſtica (ch. CXI) et Pline, dans son Histoire naturelle (VII, XXXV), conseillent en effet de les verser dans un gobelet de lierre, d’où le vin s’échappe et qui conserve l’eau s’il y en a eu de mêlée au vin.
Page 97, l. 15 : argemt. Lisez argent.
L. 22 : Cuideurs de vendanges. Édit. antér. à 1535, 1535 et 1537 Juste : Cuidez de vendanges. Ce qui change un peu le sens. Les cuidez de vendanges, c’est ce qu’on a cru, ce qu’on a pensé pendant la vendange ; les cuideurs sont ceux qui ont eu ces pensées. Rabelais a dit dans la pantagrueline prognoſtication, au chapitre De Autonne (t. III, p. 251) : « Les cuidez ſeront de ſaiſon, car tel cuidera veſſir, qui baudement fiantera. »
Page 98, l. 7 : Aultres tel, epithetes diffamatoires. Sterne n’a eu garde d’oublier ce passage : « Ici sans attendre ma réponse, on m’appellera averlan faictneant, rien ne vault, traineguaine, landore, dendin, gaubregeu, guogueles et chie en lit et d’autant d’autres surnoms dégoûtants, que jamais les fouaciers de Lerné ne jetèrent au nez des bergers du roi Gargantua. » (Triſtram Shandy, l. IX, ch. CCCIV, t. IV, p. 272)
L. 29 : Vn vnzain. « On appelait onzain une monnaie courante qui valait onze deniers. Elle prit le nom de dizain, de douzain, et même de trezein, suivant la valeur que les édits lui attribuaient dans la circulation à 10, 11, 12 ou 13 deniers. Cette monnaie était un blanc, dégénérescence de l’ancien gros tournois ou sol de 12 deniers. » (Cartier, Numismatique, p. 339)
Page 99, l. 27 : Par faulte de s’eſtre ſeignez de la bonne main. De s’être signé, d’avoir fait le signe de la croix de la main droite. On sait que le côté gauche (sinister, d’où sinistre) est regardé comme de mauvais présage ; et il ne manque pas encore aujourd’hui de femmes qui s’alarment quand par malheur elles ont en se levant passé la manche gauche de leur vêtement la première.
Page 100, l. 9 : Picrochole, tiers de ce nom. Ce nom, tiré des deux mots grecs πιϰρὸς amer et χολὴ bile, a été quelquefois employé dans notre langue comme un substantif commun : « Vinaygre eſt util aux picrocoles, c’eſt-à-dire abondans en colère. » (Traduction de Galien par Fayard, 1548, p. 4)
Ménage s’exprime ainsi au sujet de ce personnage : « Meſſieurs de Sainte-Marthe m’ont dit que le Picrochole de Rabelais, étoit leur grand oncle Jacques de Sainte-Marthe qui étoit Médecin à Frontevaux. » (Ménagiana, t. II, p. 226)
La Monnoye, qui remarque sur ce passage que Jacques était un « homme pacifique, » est d’avis qu’il s’agit plutôt de « Gaucher de Sainte-Marthe, appelé par Bèze, p. 63 du t. I de son Ecclésiastique, premier Médecin de François I. Ce Gaucher étoit père de Jacques. » Des renseignements analogues, mais d’une date antérieure, sont contenus dans une note en écriture cursive assez ancienne. (Bibliothèque nationale, département des manuscrits, Collection Du Puy, t. 488, f 77-78). L’auteur de cette note, « le sieur Bouchereau, » mentionne au verso du dernier feuillet, était originaire de Touraine. La terminaison de son nom suffisait pour le faire croire ; mais il ne nous laisse aucun doute à cet égard, car il dit : « noſtre reſſort, » en parlant du Chinonais. Voici en quels termes il s’exprime : « Picrochole eſtoit médecin de madame de Frontevraulx. Il ſe nommoit Scéuole ou Gaucher, ayeul de Gaucher ou Scéuole grand père de messieurs de Sainte Marthe. Il demeuroit à Lerné qui est vng beau vilaige deſpendant de Fronteuraulx. Lequel vilaige madame luy auoit donné ſa vie durant comme elle auoit fait à deulx precedans cauſe qu’il (Rabelais) l’appella tiers de ce nom. Il eſtoit fort cholere. Eſtant en conſultation auce Rabelais, qui eſtoit medecin de l’abbaye de Suilli il frappa Rabelais, qui fut cauſe qu’il l’appella Picrochole, le roy de Lerné, 3. du nom. Il leuoit les cens, rentes & debuoirs de ſa dite ſeigneurie & les loyalles tailles. Indé Roy. Il y eut proces entre aulcuns de Lerné & les moynes de Suilly leur temporel fut ſaiſi entre aultres le clos de l’abbaye qui fut baillé à ferme peu auant les vendanges. Les fermiers s’ingererent de jouir, à quoy s’oppoſa frere Iehan des Entommeures qui eſtoit leur procureur. C’eſt la deffenſe du clos. Marquelt eſtoit beaupere de Picrochole… Gallet eſtoit vng habitant de Lerné. Il y en a encores à Chinon qui y ont nom… » Dans son Dictionnaire étymologique, article Galet, Ménage entre dans quelques détails sur les Galet de Chinon : « Galet, le Joueur, qui a fait bâtir à Paris l’Hôtel de Sully, était de cette famille… Ulrich Galet, Maître des Requêtes de Grandgosier, était de la même famille : ce que j’ai ouï dire à Galet le Joueur. »
Nous sommes fort éloigné de garantir toutes les explications qui précèdent ; nous avons cru toutefois devoir les rapporter parce qu’elles s’accordent beaucoup mieux que les prétendues interprétations historiques, avec les habitudes familières à Rabelais dans tout le cours de son ouvrage. Non seulement le Chinonnais en est le théâtre, et la géographie des environs y trouve sa place, mais encore il y nomme par leur véritable nom plusieurs personnages obscurs, qui n’intéressaient guère le public, mais dont il prenait plaisir à parler, et à qui il a assuré une immortalité fort inattendue et très peu méritée. Nous avons déjà vu que la généalogie de Gargantua « fut trouuee par Iean Audeau, en vn pré qu’il auoit pres l’arceau gualeau, au deſſoubz de L’oliue, tirant à Narſay. » (t. I, p. 10). Ailleurs il est question de « Ian Dodin recepueur du Couldray au gué de Vede » (t. II, p. 113), de « Ian Guymard recepueur » de Seuillé (t. II, p. 451), et de bien d’autres. N’est-il donc pas vraisemblable qu’en créant ses personnages Rabelais s’est souvent rappelé les traits principaux du caractère de ceux qu’il avait connus dans ce pays ?
Page 104, l. 5 : Ad capltulum capltulantes. « Au chapitre les capitulants, » c’est-à-dire ceux qui ont droit d’y donner leur avis, qui y ont voix.
L. 7 : Contra hoſtium inſidias. « Contre les embûches des ennemis. »
L. 8 : Pro pace. « Pour la paix. »
L. 10 : Frere Iean des entommeures. Il en a été déjà question, dans la note sur la page 100, comme d’un personnage réel. La pièce suivante nous apprend qu’il s’appelait Buinard et était devenu prieur de Sermaise :
A MONSEIGNEVR BVINARD,
relicievx prievr de sermaise,
Quand Rabelais t’appelloit moine,
C’eſtoit ſans queue & ſans doreure :
Tu n’eſtois prieur ne chanoine,
Mais frere Iehan de Lecitanmeure :
Maintenant es en la bonne heure,
Pourueu & beaucoup mieulx à l’aiſe,
Puis que fais paiſible demeure,
En ton prieuré de Sermaiſe.
(Les Contredicts du Seigneur du Pauillon aux faulſes propheties de Noſtradamus. — À Paris, chez Charles Langelier, 1560, dernier des feuillets liminaires.) — Ménage, qui cite ces vers dans son Dictionnaire étymologique, au mot entamer, fait remarquer avec raison qu’au lieu de lecitanmeure il faut lire l’entammeure, synonyme d’entommeure.
L. 17 : Clerc iuſques es dents. Sans doute par allusion à la locution : armé jusqu’aux dents. Un passage du cinquième livre (t. III, p. 171) donne de cette manière de parler une explication bouffonne : « Iadis vn antique Prophete de la nation Iudaïque mangea vn liure, & fut clerc iuſques aux dents. » La Fontaine a dit dans Le Rat & l’Huitre :
N’eſtant point de ces Rats qui les livres rongeans
Se font ſçavans juſques aux dents.
L. 24 : Chanter ini, nim. La série de syllabes qui commence ici forme les mots impetum inimicorum, dont elle représente le plain-chant. L’antienne Contra impetum inimicorum « contre le choc des ennemis » se chante en temps de guerre.
L. 27 : Bien chien chanté. Voyez ci-dessus, p. 78-79.
L. 34 : Da mihi potum. « Donnez-moi à boire. »
Page 105, l. 2 : Le ſeruice diuin ? Mais : (diſt le moyne) le ſeruice du vin. Estienne a reproduit ce jeu de mots dans l’Apologie pour Hérodote (II, p. 489) :
… Mais pour le ſeruice diuin
Vous faites ſeruice de vin.
L. 19 : Qui aymez le vin, le corps Dieu, ſy me ſuyuez. Édit. ant. à 1535 et 1535 : Qui ayme le vin le cor dieu ſy me ſuyue.
L. 28 : Se faiſiſt du baſton de la Croix, qui eſtoyt de cueur de cormier. Brantôme se rappelle ce passage en plus d’un endroit de ses œuvres : « Bon bois de cormier, comme le baſton de la croix de frère Jehan dans Rabelais. » (Œuvres, Grands capitaines : Couronnels françois, t. VI, p. 45 de l’édit. de la Société de l’Histoire de France.) « Le baſton de la croix de frère Jehan des Entommeures dans Rabelais, dont il ſe ſeruoit ſi bien, eſtoit de cormier qui eſt vn bois auſſi bien fort & dur. » (Id., t. VI, p. 242)
Page 106, l. 29 : Luy donnoit dronos. Voici encore un passage auquel Brantôme fait allusion : « & leur bailloient dronos, auſſi bien que frère Jehan des Entommeures, dans Rabelais, le donna à ceux qui vandangeoient le clos de ſa vigne. » (t. VII, Rodomontades…, p. 155)
Page 107, l. 9 : Noſtre Dame de Cunault. De Laurette. Sur les différentes localités où est révérée Notre-Dame, voyez Estienne, Apologie pour Hérodote, ch. XXXVIII, t. II, p. 264.
L. 13 : Si bien qu’on n’en peut ſauluer vn ſeul brin. On prétend qu’il fut au contraire miraculeusement garanti et que le feu n’en consuma que le reliquaire. (Guichenon, Histoire générale de la maison de Savoye, t. I, p. 95)
Page 108, l. 18 : Sans les femmes & petitz enfanz. Voyez, ci-dessus, p. 107, la note sur la p. 65, l. 25.
L. 22 : Es geſtes des quatre filz Haymon. Voyez chap. XXVII, XXX et XXXI. Frère Jean des Entommeurs, n’est pas non plus sans rapport avec Rainouard au tinel, personnage de la chanson d’Aliscans qui, lui aussi, fut moine, comme le témoigne le Moniage Rainouart. Il s’escrime de son tinel, qui n’est autre chose qu’un gros sapin ébranché, d’une manière aussi redoutable que frère Jean du bâton de la croix ; aussi le savant éditeur d’Aliscans, M. Guessard, n’hésite-t-il pas à dire (préface, LXII) : « Nous allons jusqu’à croire que le crayon de Rabelais n’aurait point dédaigné certains traits de cette figure. »
Page 109, l. 25 : Attendent graiſler des chaſtaines, eſcript au foyer auec vn baſton bruſlé d’vn bout… Jean le Houx a imité ce petit tableau (vau de vire XXXV) :
Auecques leurs comperes
Et voisins, en hyuer,
En brazillant les poires,
S’artoyent à deuiſer ;
Chacun faiſant du temps paſſé
Quelque beau compte ;
Se recreans, sans mal talent,
Honneſtement.
L’auteur des Contes d’Eutrapel semble aussi se rappeler ce passage, lorsque faisant le portrait d’un peureux il dit : « ne parloit de la guerre qu’aux bonnes femmes, en cuiſant des chaſtaignes aux cendres. » (t. II, p. 153)
Page 111, l. 23 : Le Baſque ſon laquays. Celui probablement auquel un des convives dit dans le chapitre V, p. 33 : lagona edatera.
Page 121, l. 18 : Sept cens mille & troys Philippus.
« Marqet fut sans doute bien consolé des coups qu’il avait reçus ; outre une charretée d’excellentes foüaces il emboursait une somme équivalente aujourd’hui à 4,305,019 fr. 05 c. Le Philippus était une monnaie d’or frappée par Phillippe II dans les Pays-Bas ; son titre n’était qu’à 0,576 et son poids de 3 gr. 218, ce qui ferait aujourd’hui une valeur de 6 fr. 35 c. (v. le recueil d’Anvers, p. 110). Ce n’était pas, comme le disent quelques commentateurs de Rabelais, une monnaie de nos rois du nom de Philippe. Celles de Philippe de Valois étaient trop anciennes et avaient toutes des noms particuliers autres que celui de Philippus. » (Cartier, Numismatique, p. 339)
Page 123, l. 9 : De la panſe vient la dance. Villon a fait usage de ce proverbe dans son Grand teſtament (strophe 25). Henri Estienne l’explique ainsi dans l’Apologie pour Hérodote, chap. VI, t. I, p. 80 : « Se trouue vn vers grec, lequel en forme de prouerbe dit que quand on eſt bien ſaoul, c’eſt alors qu’on penſe à Venus, & non pas deuant. Ce qui eſt aſſez conforme au prouerbe françois apres la panſe vient la danſe. Car danſe ſe prend ici généralement. »
Page 124, l. 1 : Comment certains gouuerneurs de Picrochole par conſeil precipité le mirent au dernier peril. Ce chapitre est un développement des idées exprimées dans l’entretien de Pyrrhus et de Cynéas, à l’occasion de la guerre d’Italie. Voyez Plutarque, Vie de Pyrrhus, chap. XXX.
L. 6 : Capitaine Merdaille. Le nom de ce personnage est tiré de Marot, qui a dit dans sa deuxième epiſtre du coq à l’aſne :
Le Roy n’entend pas que Merdaille
Tienne le rang des vieux routiers.
L. 23 : Vn noble prince n’a iamais vn fou.
Vn noble, prince ou roy,
N’a iamais pile ne croix,
dit Gabriel Meurier ou Murier dans son Recueil de ſentences notables, Anvers, 1568, in-12. Voyez Leroux de Lincy, Le livre des proverbes françois, seconde édition, t. II, p. 96}. Il est probable que c’est ici la reproduction à peu près textuelle d’un proverbe populaire antérieur à la publication de Gargantua.
Page 125, l. 25 : Le pauure monſieur du pape. Cette addition de la particule nobiliaire est un artifice comique que Rabelais a employé plus d’une fois : « il… vous print monſieur de l’Ours » (t. I, p. 234) ; « de quel meſtier ſerons nous monſieur du roy icy ? » (ibid., p. 369). La Fontaine n’a garde de l’oublier et fait dire au renard dans sa seconde fable :
Et bon jour, Monſieur du Corbeau.
Geofroy Tory attribue aux « plaisanteurs » l’expression « Monsieur du Page. » Voyez ci-après, p. 168.
Page 126, l. 18 et 30 : Que boyrons nous par ces deſers ?… nous ne beumes poinct frais.
J’ai paſſé les deſerts, mais nous n’y bûmes point,
dit, dans la fable de La Fontaine intitulée Le Rat et l’Huître, certain rat, qui, à peine sorti de son trou, tient à se faire passer pour un grand voyageur. On a remarqué avec raison dans ce passage de Rabelais le piquant emploi du verbe au passé, ce qui présente l’expédition projetée comme déjà accomplie. Perrette aussi, à laquelle nous allons revenir tout à l’heure, passe dans ses projets du futur au passé avec une promptitude amusante :
Le porc à s’engraiſſer coûtera peu de ſon ;
Il eſtoit quand je l’eus de groſſeur raiſonnable.
(La Fontaine, La Laitière & le Pot au lait)
Page 128, l. 3 : La farce du pot au laict, duquel va cordouannier ſe faiſoit riche. Nous ne trouvons aucune trace de cette farce. Dans les récits français il est toujours question d’une femme. La XII nouvelle de Bonaventure des Périers est intitulée : Comparaiſon des alquemiſtes à la bonne femme qui portoit vne potée de lait au marché. Brantôme mentionne (Grands capitaines françois, t. V, p. 121) : « Picrocole » et « la femme du pot au lait. » La Fontaine (La Laitière & le Pot au lait) :
Pichrocole, Pyrrhus, la Laitière…
Il faut remonter au Pantchatantra pour trouver un homme comme principal personnage de cet apologue. « Riche comme je le suis, dit le rêveur, il convient aussi que ma femme et mes enfants aient en abondance beaux vêtements de couleur. » (Histoire de deux fables de La Fontaine, par M. A. Joly. Mémoires de l’Académie de Caen, 1887, p. 490). On peut remarquer là, au point de départ, l’emploi du présent, comme dans cette phrase de Rabelais : « Cependant que nous ſommes en Méſopotamie, » et dans ces vers de La Fontaine (même fable) :
Et qui m’empêchera de mettre en noſtre eſtable,
Veu le prix dont il eſt, une vache & ſon veau ?
L. 6 : Que pretendez vous par ces belles conqueſtes ? Ce passage, en particulier, est imité de fort près du texte de Plutarque, indiqué plus haut (p. 127, note sur la p. 124, l. 1), ainsi traduit par Amyot : « Quand nous aurons tout en noſtre puiſſance, que ferons-nous à la fin ? » Pyrrus adonc ſe prenant à rire : « Nous nous repoſerons, dit-il, à notre aiſe, mon amy, & ne ferons plus autre chose que faire feſtins tous les iours, & nous entretenir de plaiſans deuis les vns auec les autres, le plus ioyeuſement, & en la meilleure chere qui nous ſera poſſible. » Cinéas adonc l’ayant amené à ce poinct luy dit : « Et qui nous empeſche, ſire, de nous repoſer des maintenant, & de faire bonne chere enſemble, puiſque nous auons tout preſentement, ſans plus nous trauailler, ce que nous voulons aller chercher auec tant d’effuſion de ſang humain & tant de dangers ? Encore ne ſçauons nous ſi nous y pariuendrons iamais, apres ce que nous aurons souffert & fait souffrir à d’autres des maulx & trauaux infinis. » Boileau, dans son Épiſtre 1 (t. I, p. 156), a ainsi résumé ce discours :
Mais de retour enfin, que pretendez-vous faire ?
Alors, cher Cineas, victorieux, contens,
Nous pourons rire à l’aiſe, & prendre du bon temps.
Hé, Seigneur, dés ce jour, ſans ſortir de l’Epire,
Du matin juſqu’au ſoir qui vous défend de rire ?
L. 18 : Qui Trop… ſe aduenture, perd cheual & mule, reſpondit Malcon. — Les dits de Marcoul & de Salomon ont joui d’une longue vogue : « C’est un dialogue en vers français, dont la plus ancienne rédaction remonte à la fin du XII siècle. Salomon et un certain Marcoul, son interlocuteur, disent chacun un proverbe. Le roi-prophète, fidèle à son caractère, prononce toujours une sentence grave, une vérité de la plus haute morale. son interlocuteur lui répond dans le même sens à vrai dire, mais par un proverbe populaire qui rappelle beaucoup la sagesse naïve de Sancho Pança : voici deux exemples :
Qui ſages hom ſera
Ia trop ne parlera,
Ce diſt Salomon.
Qui ia mot ne dira
Grant noiſe ne fera,
Marcol li reſpond.
Bien boiure & bien mangier
Fait homme affoagier,
Ce diſt Salomon.
Et ventre engroiſſier
Fait ceinture alaſcher,
Marcol li reſpond.
L. 27 : Si vous me y faictes votre lieutenant. Il y a après ces mots, dans l’édition antérieure à 1535 : ie renye la chair, la mort & le ſang. Rabelais a sans doute jugé prudent de supprimer ces blasphèmes, dont ses ennemis n’auraient pas manqué de tirer parti contre lui.
L. 28 : Ie tueroys vn pigne pour vn mercier. Il veut dire « je tuerais un mercier pour un peigne, » c’est-à-dire je tuerais un homme pour le motif le plus futile ; mais la langue lui fourche, ce qui produit un effet comique que Rabelais a souvent recherché.
Page 130, l. 25 : Aurum potabile. « Or potable. » Remède très vanté à cette époque et qui passait pour pouvoir remplacer tous les autres.
Page 132, l. 11 : Agios ho theos. Mots par lesquels commence le Trisagion des Grecs, pièce qu’on chante en grec et en latin, dans l’Église Romaine, à la messe du vendredi saint : Ἅγιος Θεος, ἅγιος ἀθάναθος, ἑλέησον ήμᾶς. « Le saint Dieu, le saint fort, le saint immortel, ayez pitié de nous. »
L. 11 : Si tu es de Dieu ſy parle, ſy tu es de l’aultre ſy t’en va. D’Aubigné a dit de même : « Le médecin s’écrie : ſi tu es de Dieu, parle ; ſi tu es de l’autre, va t’en. » (Baron de Fæneſte, III, 24.) — L’aultre est une locution superstitieuse, employée pour désigner le diable qu’on craindrait de voir apparaître en prononçant son nom.
Page 133, l. 22 : Là tournoya plus de cent tours. Sterne reproduit toute, la première partie de ce chapitre, jusqu’à ces derniers mots, en y faisant seulement quelques légères suppressions, et il le donne comme la description des discussions théologiques. Cette singulière citation est ainsi amenée : « Je vous prie, monsieur Yorick, reprit mon oncle Toby, apprenez-moi ce que c’est qu’un théologien polémique. — La meilleure description que j’en aie jamais lue, capitaine Shandy, repartit Yorick, c’est celle qui est faite de deux d’entre eux dans le récit du combat singulier entre Gymnaste et le capitaine Tripet. Je l’ai dans ma poche. — Je voudrais bien l’entendre, dit vivement mon oncle Toby. — Vous l’entendrez, dit Yorick. » (Triſtram Shandy, liv. V, ch. CXLVI, t. I, p. 444.) Et il en commence la lecture.
L. 27 : Par la mer dé. Voyez ci-dessus p. 99, note sur la p. 54, l. 11.
L. 29 : Ab hoſte maligno libera nos, domine. « De l’ennemi malin délivre-nous, Seigneur. »
Page 135, l. 15 : Arbre. Édit. antér, à 1535 : Alne (Alnus, aune) — 1535 : Aſne.
Page 137, l. 12 : Ne craindre les armes ny corps mors. On trouve armes dans les deux premières éditions et dans Juste, 1537 ; les autres portent ames ; mais, comme le remarque Burgaud des Marets, le retour au texte primitif est impérieusement réclamé par le sens et par l’examen du passage d’Élien que traduit Rabelais. (Voyez : De la nature des animaux, liv. XVI, ch. 25)
L. 14 : Vlyſſes mettoit les corps de ses ennemys es pieds de ses cheuaulx, ainſi que raconte Homere. Homère dit tout autre chose : « Ulysse traîne par les pieds les guerriers qui meurent sous le fer de Diomède, et les range de côté, pour que les chevaux de Rhésus passent sans peine. » (Iliade, X, 488)
Page 138, l. 10 : Supplementum Supplementi chronicorum. « Le Supplément du Supplément des chroniques. » Parodie des titres de certains ouvrages historiques du moyen âge où d’interminables suppléments s’ajoutent les uns aux autres. Voyez ci-dessus, p. 103, note sur la p. 58, l. 5.
Page 141, l. 25 : Grand comme la tonne de Ciſteaulx. « Robert Cenault, qui dans son traité De vera menſurarum ponderumque ratione, aux feuillets 30 & 31 de l’édition de 1547, parle de la tonne prétendue de Cîteaux, dit que de ſon temps elle ſubſiſtoit encore en ſon entier, quoi que la tradition du lieu fût que c’étoit ſaint Bernard qui l’avoit fait conſtruire. Elle tenoit, dit-il, près de 300 muis… Mais Rabelais & tous ceux qui depuis ou avant lui ont parlé de cette prétendue tonne de Cîteaux se sont mépris. Ils dévaient dire de Clervaux. » (Le Duchat)
Page 142, l. 16 : Lors que Gargantua beut le grand traict, cuyderent noyer en ſa bouche. Souvenir des Grandes Croniques : « bent tellement qu’il miſt la dicte riuiere a ſec. Lors les citoyens qui eſtoyent tombez en ſa gueulle furent tous noyés. » (Voyez ci-dessus, p. 47)
L. 23 : Frappa rudement en la faulte d’vne dent creuſe. « Troys qui tomberent dedans ſa dent creuſe. » (Grandes Croniques, édit. de 1533. Voyez ci-dessus p. 47, note 1)
Page 143, l. 20 : Par Dauid. Psaume CXXIII, 2 verset, jusqu’à la fin. En voici la traduction : « Lorsque les hommes s’élevaient contre nous, peut-être nous eussent-ils dévorés vivants. — Lorsque leur fureur s’allumait contre nous, peut-être l’eau nous aurait engloutis. — Notre âme a passé au travers d’un torrent. — Béni le Seigneur, qui ne nous a pas donnés en proie à leurs dents ! — Notre âme, comme un passereau, a été arrachée du lacs des chasseurs. — Le lacs a été rompu, et nous avons été délivrés. — Notre aide… »
L. 21 : Quand nous feuſmes mangez en ſalade. Cette phrase et les suivantes, qui commencent également par quand, font allusion à un vieux cantique des pèlerins de Saint Jacques :
Quand nous partiſmes de France,
Hélas mon Dieu !
Quand nous fuſmes dans la Saintonge,
......
Quand nous fuſmes au port de Blaye,
......
Quand nous fuſmes dedans Saint-Jacques.
Page 145, l. 5 : Depoſita cappa. « La chape ôtée. » Mots qui, dans les rituels, indiquent les cas où l’officiant doit retirer ce vêtement.
L. 7 : In ſtatutis ordinis. « Dans les statuts de l’ordre. »
L. 11 : Il me faict le corps tout ioyeux. Dans Le moyen de parvenir (p. 70), un religieux « va prendre vn mouton mignon, qui eſtoit au préau, & l’enueloppa de ſon froc ; puis vint à ſon pere, & le lui montra. Ce mouton bondiſſoit, ſautoit, faiſoit l’enragé. « Eh bien ! mon pere, que dites-vous de cela ? I’eſtois iadis vn mouton, comme celui-là ; auiourd’hui i’ai le froc, qui me fait ainſi pétiller ! »
L. 19 : Creux comme la botte ſainct Benoiſt. « C’est ainsi qu’est appelée la grande tonne de Saint-Benoît qui est à Bologne, et botta en italien signifie une bouteille, du latin butta. » (Les Rabelais de Huet, p. 29)
L. 21 : De tous poiſſons, fors que la tanche. La suite de ce proverbe est, ainsi que l’indique Estienne (Précellence du langage françois, p. 181) :
Pren le dos & laiſſe la panche.
Mais le moine passe, sans achever, à une autre idée. Du Fail, dans ses Propos rustiques, dit (t. I, p. 108) : « De tous poiſſons, fors de la Tenche : prenez les ailes d’vn Chapon, neantmoins qu’aucuns docteurs dient d’vne garce. »
L. 23 : Quand on meurt le caiche roidde ? « On tient par une plaiſante tradition que l’érection après la mort arrive à ceux qui ont joui d’une religieuſe, ce qui a donné lieu à ce vers, Qui monachâ potitur, virgâ tendente moritur, l’apporté premièrement par Joannes Vincentius Metulinus ſur le 18. chapitre du gréciſme d’Ebrard & depuis par Leonellus Faventinus c. 75, 2. partis Practicæ medicinalis, cité par H. Kornma. C. 5. de linea amoris, p. 123. Le même Metulinus rapporte le vers de cette autre manière : Arrectus moritur monachâ quicumque potitur. « (Le Duchat)
Page 146, l. 2 : Ceſte cuiſſe de Leurault eſt bonne pour les goutteux. Selon Pline (XXVIII, 16), qui conseille ce remède, il suffit de le porter sur soi : « podagras quidam mitigari tradunt pede leporis abscisso si quis secum assidue habeat. »
L. 4 : A propos truelle. Ce proverbe est répété dans le tiers livre, ch. XVIII (t. II, p. 93), d’une façon plus complète : « C’eſt bien à propous truelle, Dieu te guard de mal maſſon. »
L. 13 : Eſuenté des ventz du trou de bize, de chemiſe. Le passage suivant servira à éclaicir la première de ces locutions :
Atout heure, ſoit froit ou chault,
Il fault ſouffler au trou de biſe.
Quant au vent « de chemise, » il est ainsi défini dans la Légende de Pierre Faifeu (ch. XLIX) :
Or la couſtume a la femme ſouuent
A ſon mary faire boyre ſon vent,
Que gaudiſſeurs, ſans en faire aultre miſe,
Nomment & dyent le vent de la chemiſe.
On lui attribuait une grande influence sur la prospérité du ménage :
Ainſi vng vent de la chemiſe
Fera tout ceſt appoinctement.
(Coquillart, Droits nouveaux, t. I, p. 81, Bibl. elzév.)
Pluſieurs niaiz ſi ont ſans doubte
Ainſi du vent de la chemiſe.
(Coquillart, Monologue des Perruques, t. II, p. 284)
Bien le ſçaura patheliner,
Car elle eſt duycte luy donner
Affin de fournir à la miſe
Par foys du vent de la chemiſe.
… Pour finable remiſe,
On vous donra du vent de la chemiſe.
Du Fail (t. II, p. 249) parle assez longuement, mais en termes peu intelligibles de « ce terrible & exorbitant vent de la chemiſe, duquel vous autres mariez faictes tant de cas. »
L. 25 : Hon, que ie ne ſuis roy de France pour quatre vingtz ou cent ans.
Ha ! que ne ſuis-ie Roy pour cent ou ſix vingts ans !
(Regnier, satire VI, p. 46)
L. 34 : Il n’y a plus de mouſt. C’est-à-dire de sauce pour le cochon. Nous trouverons plus loin dans un menu (liv. IV, chap. LIX, t. II, p. 478) des « cochons au mouſt. » Cette exclamation : « Il n’y a plus de mouſt » éveille chez le moine une idée libre. Il la complète par cette phrase latine : Germinauit radix Ieſſe, « la racine de Jeſſé a germé, » qui fait allusion à ce passage d’Isaïe (chap. XI, v. 1) : « Et egredietur virga de radice Jeſſæ, et flos de radice ascendet. »
Il faut remarquer que Jessé était l’équivalent de J’ai soif suivant la prononciation populaire d’alors. Dans la Farce de Pernet (Ancien théâtre françois, t. II, p. 366) un ignorant à qui on apprend à lire et à qui on dit b comprend bois et répond :
Ie ne puis boire ſi ſouuent.
Le professeur continue et dit c, l’élève comprend soif, et reprend :
Et i’ay le dyable ſi i’ay ſoif !
Dans une autre pièce (Farce d’vn qui ſe fait examiner pour eſtre prebſtre. — Ancien théâtre françois, t. II, p. 384) a b c est pris par l’élève dans le sens de a bé sé « a bien soif » :
Il ſçait toute ſa rethoricque,
Courant comme ſon a b c.
— Par bieu, ie ſuis tout mort de ſoif.
Enfin, dans La Fricaſſée croteſtyllonnée (v. 591), on trouve aussi, parmi des équivoques sur le nom des lettres, c dans le sens de soif :
Qu’as-tu ? — C.
Cela explique pourquoi frère Jean dit : « Ie meurs de soif, » après avoir prononcé le nom de Jeſſé.
Page 147, l. 5 : Claude des haulx Barrois. Édit. ant. à 1535 : Claude de ſainct Denys. Cette désignation, comme le remarque Burgaud des Marets, a probablement été modifiée parce qu’elle désignait trop clairement quelqu’un de bien connu.
L. 12 : Magis magnos clericos non ſunt magis magnos ſapientes. « Les plus grands clercs ne font pas les plus grands sages. » Montaigne a cité cet axiome latin (Essais, liv. I, chap. XXIV, t. I, p. 160), et Régnier l’a traduit de la sorte (sat. III, p. 29) :
Pardieu les plus grands clers ne ſont pas les plus fins.
L. 32 : Vous iurez… ? Ce n’eſt … que pour orner mon langaige. « Cette pensée est proverbiale en Poitou :
… P’r orny ſon laingaige,
O faut jury de bon couraige. (Conte Poit.)
(Burgaud des Marets)
Page 148, l. 13 : Ignauum fucos pecus… a preſepibus arcent. « Elles chaſſent de leurs demeures les frelons, lâche troupeau. » (Virgile, Géorgiques, liv. V)
L. 17 : Tout ainſi comme le vent dict Cecias attire les nues. « Est etiam ventus nomine Cœcias, quem Anstoteles ita flare droit, ut nubes non procul propellat, sed ut à sese vocet. » (Aulu Gelle, II, XXIII). C’est un vent du nord-ouest.
L. 19 : Ilz mangent la merde du monde, c’eſt à dire les pechez. « Peccata populi mei comedent. » (Osée, IV, 8)
Page 149, l. 1 : Le cinge ne guarde poinct la maison, comme vn chien. Ce passage est imité de Plutarque : « Voyez le ſinge, il n’eſt pas propre à garder la maiſon des larrons comme le chien, ny à porter ſur ſon dos comme le cheual, ny à labourer la terre comme le bœuf… ainſi eſt-il du flatteur. » (Comment on pourra diſcerner le flatteur d’auec l’amy, chap. LXI, t. XIX, p. 297). Voltaire a paraphrasé à son tour Rabelais dans ces jolis vers du Pauvre diable :
Nous faisons cas d’un cheval vigoureux
Qui, déployant quatre jarrets nerveux,
Frappe la terre et bondit sous son maître ;
J’aime un gros bœuf, dont le pas lent et lourd,
En sillonnant un arpent dans un jour,
Forme un guérêt où mes épis vont naître ;
L’âne me plaît : son dos porte au marché
Les fruits du champ que le rustre a bêché ;
Mais pour le singe, animal inutile.
Malin, gourmand, saltimbanque indocile.
Qui gâte tout et vit à nos dépens,
On l’abandonne aux laquais fainéants.
Le fier guerrier, dans la Saxe en Thuringe,
C’est le cheval ; un Pequet, un Pleneuf,
Un trafiquant, un commis est le bœuf ;
Le peuple est l’âne, et le moine est le singe.
Page 150, l. 8 : Ie foys des retz. Frère Jean aurait pu alléguer en faveur de sa conduite l’autorité de Saint Jérôme qui dit au moine Rustic : « Facito aliquid operis : ut semper te Diabolus inveniat occupatum… fiscellam texe junco… texantur et lina capiendis piscibus. » (Canon Nunquam. De quotidianis operibus monachorum, diſt. 5)
L. 24 : Par ce (reſpondit Grandgouſier) que ainſi dieu l’a voulu. « Il n’y a qu’une seule cause, répliqua mon oncle Toby. Pourquoi le nez d’un homme est-il plus long que celui d’un autre, si ce n’est parce que Dieu l’a voulu ainsi ? — C’est la solution de Grandgousier, dit mon père. » (Sterne, Triſtram Shandy, liv. III, pag. 279, chap. LXXXV, t. I)
L. 28 : Il feut des premiers à la foyre des nez. « A nasorum promontorio redivi et nasum speciosissimum, egregiissimumque quem unquam sortitus est, acquisivi. (Slawkenbergii fabella. Sterne, Triſtram Shandy, liv. III, chap. LXXXVI, t. I, p. 288). Dans une caricature de Gavarni un gamin dit à un passant : « Y a-t-i donc tant de quoi être comme ça faraud !… parce que le jour de la distribution des nez on s’aura levé à trois heures du matin ! »
Page 151, l. 1 : Les durs tetins de nourrices font les enfans camuz. C’est aussi l’opinion d’Ambroise Paré. Bouchet dans sa 24 sérée (Des Nourrices, t. IV, p. 65) allègue en ces termes cette double autorité : « Ne voudrois pas que leurs tetins fuſſent ſi durs, que les enfans en deuinſſent camus, comme Rabelais & Paré l’aſſeurent. » Bonaventure des Périers dit également (Nouvelles recréations et joyeux devis, t. II, p. 188. Bibl. elzév.) : « Ce meſme personnage… eſtoit de ceux qu’on dit qui ont eſté allaictez d’vne nourrice ayant les tetins durs, contre leſquelz le nez rebouche & deuient mouſſe. »
Sterne n’a eu garde d’oublier cette particularité ; « Ambroise Paré convainquit mon père… que la longueur et la beauté du nez étaient dues simplement à l’état mou et flasque de la gorge de la nourrice, comme l’aplatissement et la petitesse des nez exigus l’étaient à la fermeté et à la répulsion élastique du même organe de nutrition dans les sujets pleins de vie et de santé ; — ce qui, quoique heureux pour la femme, était la ruine de l’enfant, attendu que son nez était si rabroué, si repoussé, si comprimé et si refroidi par là, qu’il n’arrivait jamais ad mensuram suam legitimam ; mais que dans le cas où la gorge de la nourrice ou mère était flasque et molle, eu s’y enfonçant, dit Paré, comme dans du beurre, le nez était fortifié, nourri, engraissé, rafraîchi, restauré, et en voie de perpétuelle croissance. » (Triſtram Shandy, liv. III, chap. LXXXII, t. I, p. 274)
L. 2 : Ad formam naſi cognoſcitur ad te leuaui. « A la forme du nez on connaît. J’ai élevé vers toi » Ad te leuaui… Ces mots reviennent souvent dans les psaumes : Ad te levavi oculos meos, ps. CXXII, 1 ; Ad te levavi animam meam, ps. CXLII, 8, etc.
On n’en finirait point si l’on voulait recueillir les nombreux témoignages relatifs à la croyance populaire à laquelle il est fait allusion ici. En voici un tiré de la Farce de Maiſtre Mimin (Ancien théâtre françois, t. II, p. 339) :
I’ay ouy dire à maiſtre Mengin
Qu’il auoit le plus bel engin
Que iamais enfant peult porter ;
Il ne s’en fault que rapporter
A ſon nez, voyla qui l’enſeigne.
L. 3 : Ie ne mange iamais de confitures. Éloi Johanneau, pensant que cette phrase se rapporte à ce qui suit, fait à ce sujet cette remarque, adoptée par Regis : « Propos de buveur, parce que les confitures et autres sucreries nuisent au goût du vin. » Je crois que la phrase, au lieu de se rapporter à ce qui suit, est relative à ce qui précède, et que frère Jean veut taire entendre que dans ses exploits amoureux il n’a nul besoin de se réconforter.
Nous avons le cœur bon, &, dans nos aventures
Nous ne fûmes jamais hommes à confitures.
(Corneille, La fuite du Menteur, acte II, sc. VI)
L. 3 : Page, à la humerie. Item, rouſties. « Page, à boire, et aussi des rôties ! »
Page 152, l. 19 : Sus le poinct de Beati quorum. Ce sont les deux premiers mots du psaume XXXI : « Heureux ceux dont les iniquités ont été remises… »
L. 24 : Ho, Regnault, reueille toy, veille. M. Tarbé des Sablons, qui a recueilli cette chanson dans son Romancero de Champagne, l’a regardée comme un souvenir de Regnault de Montauban.
Page 153, l. 11 : S’il n’y a plus de vieulx hyurognes, qu’il n’y a de vieulx medecins.
Jean le Houx a imité ce passage :
On voict ſouuent vieillir vn bon yurongne,
Et mourir ieune vn ſçauant medecin.
(Vau de vire LXXI)
L. 17 : Mon tyrouer. Voyez ci-dessus, p. 77, la note sur la ligne 15 de la page 21.
L. 27 : A troys pſeaulmes & troys leçons. Encore un souvenir de la Farce de Patelin (Acte II, sc. 5, p. 52) :
Et c’est auocat portatif
A trois leçons & à trois pſeaumes.
« Cette façon de parler, dit Le Duchat, est empruntée du Bréviaire, où les heures sont fixées à plus ou moins de psaumes & de leçons, suivant que le jour est plus ou moins solemnel. »
L. 32 : Breuis oratio penetrat celos, longa potatio euacuat ſcyphos. « Une courte oraison pénètre les cieux, une longue buverie vide les coupes. » Mais cela ne rend pas les allitérations entre oratio et potatio, celos et styphos.
Page 154, l. 2 : Venite apotemus. « Venez, buvons. » Apotemus est ici pour potemus. C’est une allusion au Venite adoremus des matines : « Venez, adorons. » Rabelais, du reste, n’a pas imaginé cette facétie : il y a un vieil « Invitatoyre bachique, qui travestit sans vergogne le Venite adoremus en cinq ou six strophes irrévérencieuses terminées par ce refrain : « Ecce bonum vinum, venite potemus » (Aubertin, Hist. de la langue et de la littér. française au moyen âge, t. I, p. 526)
Page 156, l. 4 : De frigidis & maleficiatis. « Des froids et maléficiés. » Titre 15 du livre IV des Décrétales, « venerable rubricque » que Rabelais cite encore plus loin, t. II, p. 74. Bouchet y fait allusion à son tour (Serées, t. I, p. 183) : « Le Iuge, la femme preſente, interrogue le mary de ce qu’il n’auoit eu la compagnie de ſa femme, luy demandant s’il eſtoit point des froides queuës, & de frigidis & maleficiatis. » — Dans l’édition de 1542, que nous suivons d’ordinaire, le de a été passé ; dans la nôtre il a été transposé par suite d’une erreur d’impression.
L. 33 : Vn beau & long ſermon. Voyez La Fontaine : L’Enfant & le Maiſtre d’eſcole.
L. 34 : De contemptu mundi, & fuga ſeculi. « Sur le mépris du monde & la fuite du ſiècle (la retraite). »
Page 157, l. 3 : Monachus in clauſtro… Éloi Johanneau a le premier mis sous forme de couplet ce passage latin écrit en deux lignes par de Marsy :
Monachus in clauſtro
Non valet oua duo ;
Sed, quando eſt extra,
Bene valet triginta.
« Un moine dans ſon cloître ne vaut pas deux œufs ; mais quand il en eſt hors, il en vaut bien trente. »
L. 10 : Puis que de par l’aultre ne voulez. Voyez ci-dessus, p. 131, note sur la ligne 11 de la page 132.
L. 11 : Tempore & loco prelibatis. « En temps & lieu. »
Page 160, l. 4 : Ne eſperer ſalut aulcun.
Una salus victis nullam sperare salutem.
(Virgile, Ænieid., II, v. 354)
L. 10 : Ouurez touſiours à voz ennemys toutes les portes & chemins. « Molte volte aperſero (gli Romani) al nimico quella via che eſſi gli potevano chiudere. (Machiavel, Diſc, III)
Page 163, l. 3 : Ha, monſieur le priour. Les moines étaient très flattés d’être appelés « monſieur le prieur » ou « dignité. » — « Il y a trois ſortes de gens qui n’aiment point à eſtre appelez par leur nom ; comme vous diriez chiens & chats, moines, miniſtres, preſtres, putains & baſteleurs… Il faut dire mignon, monſieur le prieur, noſtre maiſtre, etc. » (Le Moyen de parvenir, p. 172) — « Depuis qu’on a nommé vn cheual haquenée, vn moine ou vn chanoine dignité, & qu’on a appelé vn chat minon. Et de fait huchez vn moine, & luy dites : moine, il ſe faſchera. » (Idem, p. 332)
L. 6 : Monſieur le poſteriour. Dans son colloque intitulé Le Pèlerinage (Peregrinatio Religionis ergo) Érasme dit que le sous-prieur est le prieur postérieur : « Hic qui priori proximus eſt prior eſt poſterior. »
L. 12 : Vous aurez vn chapeau rouge à ceſte heure de ma main. C’est-à-dire : Je vous couperai la tête. « Nous voyons que Menot meſmement ſe plaind que de ſon temps, quand il y auoit des preſcheurs qui vouloyent mener la verité en chaire auec eux, on les menaçoit de les faire cardinaux, ſans aller iuſques à Romme, & leur faire porter le chappeau rouge : ne plus ne moins que S. Iean ayant amené la verité en la cour d’Herode, y laiſſa la teſte. » (Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, chap. IX, t. I, p. 110)
D’eſtre archeueſque tu as enuye,
Tirant qui a tant fait de mal !
Mais tu ſeras fait cardinal
Maugré toute ta tirannie :
Ort chancellier !
(Chanson contre le chancelier Antoine Duprat. Voyez dans les Documents inédits, Captivité du Roi François I par M. A. Champollion-Figeac, p. 373)
L. 16 : Ie me rends à vous. Ce dialogue rappelle celui de Louis XI avec les ambassadeurs génois : « Sire, nous nous donnons à vous. — Et moi je vous donne à tous les diables. »
Page 166, l. 23 : Eſtimez vous que la peſte vienne de ſainct Sebastian ? Henri Estienne, dans son Apologie pour Hérodote (chap. XXXVIII, t. II, p. 256), témoigne aussi de cette singulière superstition : « Chacun de ces ſaincts peut enuoyer la meſme maladie de laquelle il peut guarir. Et qu’ainſi ſoit, quand on dit le mal S. Main, le mal S. Ian, c’eſt auſſi bien à dire le mal qu’ils enuoyent que le mal duquel ils guariſſent. »
Page 167, l. 2 : Sainct Eutrope faiſoit les hydropiques. « Quand on a faict S. Eutrope medecin des hydropiques, ie croy qu’on a confondu Eutrope auec Hydrope. » (Estienne, Apologie pour Hérodote, p. 241)
L. 3 : Sainct Gildas les folz. Saint Gildas présidait probablement à la folie parce que Gilles était un nom qu’on donnait aux niais, aux sots, dans les anciennes farces.
L. 4 : Sainct Genou les gouttes. « Quant à S. Genou, qui guarit la goutte, c’eſt pour ce que ceſte maladie ſe loge volontiers au genou. » (Estienne, Apologie pour Hérodote, p. 241)
L. 11 : Mais telz impoſteurs empoiſonnent les ames. Édition antérieure à 1535, 1535 et Juste 1537 : Mais ces predications diabolicques infectionnent les ames des pauures & ſimples gens.
L. 31 : Si vous croyez Strabo, & Pline lib. vij. chap. iij. Strabon (liv. XV) remarque que les femmes égyptiennes avaient quelquefois quatre enfants d’une seule couche. Aristote, dit-il, rapporte même que l’une d’elles en eut sept. — Quant à Pline, il fait des observations du même genre et déclare que l’eau du fleuve est prolifique.
Page 168, l. 15 : C’eſt (diſt Gargantua) ce que dict Platon lib. V de rep. que lors les republiques ſeroient heureuſes, quand les roys philoſopheroient ou les philoſophes regneroient. Voici le texte de Platon (collect. Didot, t. II, p. 99, l. 31) : Εὰν μὴ… ἢ οἱ φιλόσοφοι βασιλεύσωσιν ἐν ταῖς πολεσιν. ἢ οἱ βασιλῆς τε λεγόμενοι ϰαὶ δυνάσται φιλοσοφήσωσι… οὐϰἔστι ϰαϰῶν παῦλα… ταῖς πόλεσι. Amyot, dans une lettre adressée à Pontus de Tyard en 1577, applique cette pensée aux espérances que donnait le commencement du règne de Henri III. (Pleiade françoise, les œuvres poetiques de Pontus de Tyard, notice, p. xxiij). Appien ne partageait pas cette opinion de Platon : « Non seulement à Athènes Ariston, avant lui Critias et ceux qui philosophèrent avec Critias et servirent sa tyrannie, mais encore en Italie des pythagoriciens, et hors d’Athènes, en Grèce, plusieurs de ceux qu’on appela les sept sages, ont saisi le pouvoir pour gouverner et tyranniser, plus cruellement que les tyrans ordinaires. » (Histoire romaine, Livre sur la guerre de Mithridate, chap. XXVII)
Page 170, l. 12 : Comme Platon li. V. de rep. Voyez collection Didot, t. II, p. 97, l. 18.
Page 171, l. 9 : Soixante & deux mille ſaluz. « Les saluts étaient une monnaie d’or qui datait de Charles VI et avait eu cours sous Charles VII, frappée surtout par les rois d’Angleterre, Henri V et Henri VI, se disant rois de France ; le type de ces pièces était la salutation de l’Ange à la sainte Vierge ; il avait déjà été employé sur des monnaies d’argent des princes de la maison d’Anjou, rois de Naples et comtes de Provence ; le salut d’or vaudrait environ 12 francs. » (Cartier, De la numismatique de Rabelais. Revue numismatique, 1847, p. 340)
L. 21 : Cent ſoixante mille ducatz, & dix mille eſcuz. « Les ducats dont veut parler l’auteur étaient ceux de Venise ; ils avaient un grand cours dans toute l’Europe ; la France n’a jamais fabriqué de monnaie de ce nom ; les ducats de Venise valent intrinsèquement 11 fr. 85 c. Les écus d’or valaient un peu moins que les saluts. » (Cartier, p. 341)
Page 172, l. 1 : Les nerfz des batailles ſont les pecunes. « Pecuniæ belli civilis nervi sunt. » (Tacite, Histoires, II, 24)
Page 173, l. 23 : Six vingt quatorze millions deux eſcuz & demy d’or. « A calculer l’écu d’or pour 11 francs, les subsides offerts à Grandgousicr par ses alliés se seraient élevés à 1,534,000,027 francs. » (Cartier, p. 341)
Page 174, l. 25 : Concordante d’horologe. Ainsi dans 1542 ; les autres éditions : concordance.
Page 175, l. 33. Grippeminault. Édit. s. d., 1535, 1537 et Juste : Grippeminaud ; Dolet et 1542 : Grippepinault.
Page 177, l. 17 : Ilz ne valent que à la premiere poincte. Machiavel s’exprime à peu près de même d’après Tite-Live : « I Franceſi ſono nel principio della zuffa piu che nomini, e nel ſucceſſo di combattere rieſcono poi meno che femmine. » (Disc., lib. III, c. 36) Le Tasse a dit (La Jerusalem., I, 62) :
Ma cinquemila Stefano d’Ambuoſa
E di Bleſſe e di Turs, in guerra addace.
Non e gente robuſta o faticoſa,
Sebben tutta di ferro ella riduce.
La terra molle, e lieta, e dilettoſa,
Simili a ſe gli abitaior produce.
Impeto ſan nelle bataglie prime,
Ma di leggier poi langue, e ſi reprime.
Page 179, l. 10 : Que ceulx qui lors à leur force combattent. Voyez Thucydide, V, 11.
Page 182, l. 11 : Par architecture. Pline le Jeune a dit dans le Panégyrique de Trajan : « La véritable gloire et renommée du bon prince est propagée, non par des images et des statues, mais par la vaillance et les vertus. »
L. 16 : La iournee de ſainct Aubin du Cormier. 28 juillet 1484. La bataille eut lieu près de Dol en Bretagne. Louis XII, alors duc d’Orléans, qui commandait en chef les troupes du duc de Bretagne, fut battu et fait prisonnier par l’armée de Charles VIII.
L. 17 : La demolition de Parthenay. Les fortifications furent renversées, en 1486, par les troupes de Charles VIII. V. Boucher, f. 168, et Belleforest, f. 427.
L. 18 : Le bon traictement qu’ilz feirent es Barbares de Spagnola. Voyez Belleforest, fol. 427 v.
Page 183, l. 6 : Durement empriſonné. Allusion à la conduite de Charles-Quint à l’égard de François I.
Page 185, l. 27 : Moyſe, le plus doulx homme qui de ſon temps feuſt ſus la terre. « Moses vir omnium, quos terra ferebat, mitissimus. » (Les Nombres, XII, 3)
L. 31 : Sa fortune rien plus ſouuerain n’auoit, ſinon qu’il pouuoit : & ſa vertus meilleur n’auoit, ſinon qu’il vouloit touſiours ſauuer, & pardonner à vn chaſcun. « Nihil habet nec fortuna tua majus, quam ut possis, nec natura tua melius, quam ut velis servare quam plurimos. » (Cicéron, Discours pour Ligarius)
Page 188, l. 14 : Diſhuyt cent mille quatorze bezans d’or. « Je crois que le besant équivalait à peu près à un gros d’or fin, et alors la vaisselle de Grandgousier, abandonnée à ses capitaines, aurait pesé 28,125 marcs et valu intrinsèquement environ 22,500,000 francs. Voyez sur les besans : Le Blanc, p. 198, et Revue, 1836, p. 431. » (Cartier, Numismatique de Rabelais, p. 342)
Page 189, l. 13 : Comment… pourroy ie gouuerner aultruy, qui moymeſmes gouuerner ne ſçaurois ? « Abſurdum… eſt, ut alios regat, qui ſe ipſum regere neſcit. » Loi citée par Jean, évéque de Chiempsée, suffragant de Saltzbourg, dans son Onus Eccleſiæ, chap. XXVII, II, 7.
Page 190, l. 19 : Si non celles que eſtoient borgnes, boyteuſes… « Qui defectuoſiores inter filios nobiliuni apparent, clericali ſtatui adjiciuntur, quaſi mundo inutiles, licet Deo execrabiles : Siquidem contra Dei præceptum eccleſiis & monaſteriis offeruntur, aut claudi aut cæci, aut in aliqua parte deformes & debiles. » (Onus Eccleſiæ, chap. XXII, art. 8)
L. 25 : A quoy vault toille ? A mettre en religion… & à faire des chemiſes. Jeu de mots : à quoy vault-elle. Anciennement toille se prononçait telle :
S’abiller à mode nouuelle,
Porter moytié drap, moytié toille.
(Coquillart, Droits nouveaux, t. I, p. 81)
Page 192, l. 1 : Comment sent baſtie & dotee l’abbaye des Thelemites. Ce chapitre a son commentaire particulier dans une brochure intitulée : Rabelais et l’architecture de la Renaissance. Restitution de l’abbaye de Thélème. Par Ch. Lenormant, membre de l’Institut. Avec deux planches. — À Paris, chez J. Crozet, 1840. — La restitution est de M. Charles Questel, architecte. Voyez aussi L’abbaye de Thélème, par Marie Guichard, Bulletin du Bibliophile, 1841.
« Thélème, dit M. Lenormant, n’est point irrégulière comme Saint-Germain, Amboise ou Chantilly ; mais elle n’atteint pas à la belle disposition de Chambord. Le plan hexagone adopté par l’architecte sent plus le donjon que le palais : Rabelais ne trouve rien de mieux à placer sur la face de la Loire que la saillie d’une tour : « Au pied d’icelle eſtoit vne des tours aſſiſe, nommee Artice. » Je remarque que le rapport d’un à cinq, établi par notre architecte entre le diamètre des tours et la longueur des corps de logis qui les séparent, se retrouvait à Bonnivet sur la façade et existe à Chambord sur les côtés. » M. Charles Lenormant a finement remarqué, qu’en sa qualité d’épicurien, Rabelais se distingue surtout comme architecte par les satisfactions, jusqu’alors inconnues, qu’il donne à « un besoin bien cher à notre siècle, à celui du confort. » Les gouttières remplaçant les gargouilles, le peu d’élévation des marches et la distance du repos dans les montées, nous montrent la construction de Thélème en grand progrès à cet égard. Toutefois, si l’on doit tenir compte de quelques perfectionnements de détail, on ne saurait s’empêcher de signaler de graves omissions : chaque chambre a une chapelle, mais l’église manque à cette abbaye. Charles Lenormant prétend, non sans vraisemblance, que Rabelais, penchant à cette époque vers la Réforme, aurait volontiers envoyé ses religieux et ses religieuses au prêche ; mais on n’en devine pas davantage l’emplacement. S’il y a là une réserve prudente et volontaire il n’en est pas de même à l’égard des salles de banquet et des cuisines, que M. Daly (Revue de l’architecture, t. II, p. 196) s’étonne de ne pas voir mentionner.
L. 11 : Eſcuz au ſoleil & autant à l’eſtoille pouſſiniere… nobles à la rose. « Les écus au soleil, ou, comme on disait souvent, les écus sol, avaient commencé sous Louis XI et se sont fabriqués sous plusieurs règnes ; ils valaient un peu moins que les écus à la couronne qui les avaient précédés. Le type était le même, excepté un petit soleil rayonnant au-dessus de la couronne. Quant aux écus à l’étoile poussinière, il est évident que c’est une facétie de notre auteur pour tourner en ridicule le surnom trop ambitieux des véritables écus… Le noble à la rose était une belle et large monnaie d’or anglaise, frappée d’abord par Édouard III et continuée jusqu’à Élisabeth ; cette monnaie vaudrait aujourd’hui 25 francs. » (Cartier, p. 343)
Page 193, l. 6 : Guy de Flandres. « C’est le plâtre fin dont on fabriquait ces clefs-pendantes qui décorent, non sans quelque grâce, les voûtes de nos églises des XV et XVI siècles. » (Lenormant)
L. 8 : A figures de petitz manequins. « Les commentateurs expliquent les manequins, dont parle ici Rabelais, par petites manes, « paniers de fleurs et de fruits, lesquels servent d’ornement aux édifices. » Mais ces mannequins ne sont-ils pas plutôt des petits hommes (männchen), des bons hommes, comme nous disons aujourd’hui, que maître François marie, dans son caprice, à des figures d’animaux ? » (Lenormant)
L. 14 : Plus magnificque que n’eſt Boniuet, ne Chambourg, ne Chantilly. Ces mots : ne Chambourg ne Chantilly manquent dans les premières éditions jusqu’à celle de 1537 inclusivement. C’est en 1536 que la construction de Chambord a commencé.
L. 25 : Beaulx arceaux d’antique. « Arcs à plein cintre renouvelés des monuments romains, et substitués aux ogives qui jusqu’alors avaient régné sans partage. » (Lenormant)
L. 27 : Cabinet faict à clere voys de largeur de la dicte viz. « Au premier abord, on ne sait où placer ces cabinets à clere voys, qui ont la largeur de la viz, d’autant plus que les beaulx arceaux d’antique qui leur donnent entrée, sont ceux par leſquel, eſtoit repceu la clarté ; mais tout se concilie, si l’on se représente ces cabinets à clere voys comme faisant saillie sur les façades, à la hauteur de chaque étage, et portés sur des consoles dont la forme devait rappeler celle des anciens mâchicoulis. L’épaisseur de ces cabinets n’est donc pas telle que la lumière ne puisse entrer abondamment par les arcs d’antique qui correspondent à leurs ouvertures. » (Lenormant)
L. 33 : En Grec, Latin, Hebrieu, Françoys, Tuſcan, & Heſpaignol. « Voilà six langues énoncées : c’étaient, au XVI siècle, les seules langues littéraires de l’époque ; de l’anglais, malgré Chaucer, de l’allemand ; en dépit de Luther lui-même, pas le mot. Quant à la disposition de la Bibliothèque, on croirait que l’auteur a voulu donner un étage à chaque idiome. Mais nous avons six langues, et cinq étages seulement au-dessus du sol pour les loger. Il sera donc nécessaire de faire une répartition des livres proportionnée au nombre des productions de chaque littérature. Le rez-de-chaussée aura le grec et l’hébreu. Au premier, nous placerons les livres latins ; les français au second : les italiens et les espagnols aux deux étages supérieurs. » (Lenormant)
Page 194, l. 2 : L’entree eſtoit par le dehors du logis en vn arceau large de ſix toizes. « Je crois reconnaître une intention de critique dans ce que dit le descripteur : rien de semblable ne se retrouve en effet dans les habitations du XVI siècle. À Écouen comme à Chambord, les portes sont démesurément petites en comparaison de la masse de l’édifice. » (Lenormant)
L. 9 : Deſcriptions de la terre. « On peut entendre par là les peintures des vases, des habits, des coutumes, empruntées aux relations du nouveau monde, dont le XVI siècle se montrait si avide. Mais de véritables cartes de géographie ne me paraissent pas déplacées dans les galeries de Thélème. On sait que, dans le Vatican, une galerie de cartes géographiques peintes à fresque au XVI siècle se trouve placée parmi les chefs-d’œuvre de la peinture. Ces cartes ne sont point si arides que celles qu’on fabrique aujourd’hui : elles brillent d’or, de pourpre et d’azur ; l’imagination de l’époque, au milieu des détails techniques, y a prodigué ses caprices : les baleines et les dauphins bondissent dans l’Océan ; les vaisseaux de Colomb et de Gama le sillonnent ; l’Arabe a planté sa tente sur l’emplacement du désert ; le sauvage de l’Amérique, le nomade de l’Asie, sont dessinés chacun à sa place et d’après les relations les plus accréditées. » (Lenormant)
Page 195, l. 5 : Les Gotz ny Oſtrogotz, precurſeurs des magotz. Les commentateurs se sont donné beaucoup de peine pour savoir ce que signifient ces Gotz et ces magotz. Le Duchat va jusqu’à dire que « ces deux noms semblent faire allusion au Gog & au Magog d’Ezéchiel & de l’Apocalypse. » Les Gotz et les Magotz sont tout simplement les ennemis du roi Arthus et, par suite, du Gargantua des Grandes Cronicques qui « iura deuant tous les aſſiſtens que iamais ne beuroit ne mengeroit que les Gos et Magos neuſſent tous ſentiz que peſoit la maſſe que il tenoit en ſa main. » (p. 37). Il y a une énumération du même genre dans la quatrième épître du coq à l’aſne de Marot :
Ils ſont de chaude rencontree
Bigots, cagots, godz & magodz,
Fagotz, escargotz & margotz.
Mais cette pièce est postérieure à Gargantua.
Page 199, l. 14 : Cornes de cerfz. « Nous retrouvons ici de quoi nous rappeler la galerie des cerfs et celle des chasses, à Fontainebleau. » (Lenormant)
Page 201, l. 1 : Comment eſtoient veſtuz les religieux & religieuſes de Theleme. Dans son Histoire du costume en France (Paris, Hachette, 1875, gr. in-8, pages 354-367), M. Quicherat a considéré ce chapitre comme fournissant le type le plus exact et le plus complet de l’habillement des deux sexes, vers 1530. Nous allons reproduire, à propos de chaque passage, les éclaircissements si nets et si précis que nous offre cet ouvrage.
L. 9 : Chauſſes d’eſcarlatte, ou de migraine. « Les chausses, quand il s’agissait des femmes, n’avaient pas besoin d’être distinguées en hauts et bas, puisque les femmes ne portaient que des bas. C’est donc de bas qu’il s’agit. Ils sont dits d’écarlate ou de migraine, parce qu’on eu suppose taillés dans du fin drap teint en pleine ou en demi-teinture de kermès. »
L. 16 : Les ſouliers, eſcarpins, & pantoufles… deſchicquettees à barbe d’eſcreuiſſe. « Toutes les chaussures dénommées par Rabelais… étaient extrêmement découvertes, avec une bride sur le cou-de-pied ; elles étaient de plus épatées du bout et crevées, ce qui constituait la déchiqueture. L’imitation des barbes d’écrevisse était produite par une engrêlure sur le bord des crevés. »
L. 19 : Vaſquine. « La vasquine ou basquine était un corsage ou petit pourpoint sans manches, ayant la forme d’un entonnoir. Elle était fortement serrée sur le buste qu’elle avait pour objet d’amincir graduellement jusqu’à la taille. »
L. 22 : La cotte de tafetas d’argent. « La cotte ou robe de dessous, tendue sur la vertugale, ne devait faire aucun pli. Le travail d’aiguille d’où elle tirait sa décoration consistait en bandes horizontales ou en raies verticales d’un ornement très compliqué. »
Page 202, l. 3 : Les robbes ſelon la ſaiſon. « La robe portée par-dessus ces appareils était très décolletée et taillée en carré à l’ancienne façon. Les manches en sacs avec un large retroussis de fourrure s’étaient également conservées. »
L. 10 : Marlottes. « La marlotte était un par-dessus plus court que la robe et entièrement ouvert sur le devant, à peu près de la forme des caracos que l’on a portés en ces derniers temps. »
L. 11 : Bernes à la Moresque. « La berne était une marlotte sans manches, d’où les bras sortaient par des fentes latérales ; mais il y avait un vaste collet qui retombait assez bas pour les couvrir. En plein XVI siècle, les femmes moresques de l’Andalousie n’avaient pour tout vêtement qu’un caleçon et une berne, celle-ci d’un gros tissu de laine rayé, auquel s’appliquait proprement le nom de berne (bernia en espagnol). »
L. 19 : Les patenoſtres, anneaulx, iazerans, carcans. « Les carcans étaient les joyaux portés en collier, les jazerans, des chaînes d’or que l’on disposait en guirlandes sur le corsage de la robe. Le terme de patenôtres paraît s’être appliqué alors, non seulement aux chapelets de prières, mais aux pendants des ceintures, qui étaient des chapelets d’orfèvrerie tombant sur le devant du corps jusqu’au bas de la cotte. »
L. 24 : L’acouſtrement de la teſte eſtoit… En hyuer à la mode Françoyſe. Au printemps à l’Eſpagnole. En eſté à la Tuſque. « L’accoutrement de tête à la mode française était le chaperon de velours avec templette et queue pendante… — La relation de l’entrée de la reine Éléonore à Bordeaux nous fait connaître la coiffure espagnole : « Elle auoit en ſa teſte vne coiffe ou creſpine d’or friſé, faicte de papillons d’or, dedans laquelle eſtoient ſes cheueux, qui luy pendoient par derriere iuſques aux talons, entortillés de rubans ; & auoit vn bonnet de velours cramoiſy par-deſſus, couuert de pierreries, où y auoit vne plume blanche, tendue à la façon que le roy la portoit ce iour-là. » Quant à la coiffure à la tusque (toscane), qui était celle des dames de Florence, elle consistait en une charmante petite coiffe de sinon, assujettie au-dessus du front par une passe d’orfèvrerie, et sur les tempes par des bouches d’or à large face. La chevelure, séparée en deux sur le devant, retombait en longs tire-bouchons derrière les oreilles. »
L. 30 : Chauſſes pour le bas d’eſtamet. « Il n’y avait pas encore de bas de tricot. L’habillement des jambes continuait d’être l’ouvrage des chaussetiers. Il était fait non plus de drap, mais de laines rases. Les bas étant le plus souvent tailladés en rond, en long ou en spirale, on les doublait d’une belle étoffe qui paraissait aux crevés. »
L. 32 : Les hault de velours. « Les hault-de-chausses admettaient plusieurs façons, les uns bouffants, les autres collants, ceux-ci longs, ceux-là courts, tous déchiquetés, tailladés, balafrés avec des flocards ou coques de toile fine, de toile d’or, de satin ou de taffetas qui passaient à travers les taillades. »
L. 34 : Le pourpoint. « Le pourpoint était décolleté comme le corsage de la robe des femmes, et laissait voir tout le haut de la chemise qui montait jusqu’à la naissance du cou. Il y avait là une petite garniture froncée, d’où ne tarda pas à sortir l’idée de la collerette… Les termes manquent pour exprimer le travail des ciseaux et de l’aiguille sur les pourpoints élégants. »
Page 203, l. 4 : Les ſayez & chamarres. « Les saies et chamarres furent l’équivalent de nos habits, de même que le pourpoint était celui de notre gilet. Le nom de saie fut emprunté à la cotte militaire… La chamarre était une veste longue très ample, formée de bandes d’étoffe (soie ou velours) réunies par des galons. »
L. 6 : Les robbes. « Les robes servirent de par-dessus, concurremment avec le petit manteau… La robe se mettait sans ceinture. Elle s’arrêtait à la hauteur des genoux dans le costume des gentilshommes, bourgeois et paysans ; mais dans celui des gens de robe longue, elle descendait jusqu’aux pieds. »
L. 12 : Le bonnet. « Le bonnet attribué aux Thélémites était la coiffure que nous appelons toque. »
Page 205, l. 14 : Fay ce que vouldras. Cette règle a été souvent rappelée. M de Sévigné l’avait sans cesse à la bouche : « La philosophie de Corbinelli viendra ce soir : il est écrit sur tous les appartements : Fais ce que voudras ; vive la sainte liberté. « (Paris, 8 octobre, 1688). « Fais ce que voudras est la devise d’ici. » (Brevannes, 11 novembre, 1688). « Voilà à peu près la règle de notre couvent ; il y a sur la porte Sainte liberté ou Fais ce que voudras. » (Aux Rochers, 18 septembre, 1689). Regnard l’a légèrement modifiée ;
Pour passer doucement la vie
Avec mes petits revenus.
Ici je fonde une abbaye,
Et je la consacre à Bacchus…
Afin qu’aucun frère n’en sorte,
Et fasse sans peine ses vœux.
Il sera gravé sur la porte :
Ici l’on fait ce que l’on veut.
Page 207, l. 1 : Enigme en prophetie. Dans les premières éditions, jusqu’à Dolet inclusivement, le titre est : Enigme trouue es fondemens de labbaye des Thelemites. Cette pièce est de Melin de Sainct-Gelays, et a paru dans ses Œuvres, avec de très légères variantes, en 1574. Elle y est intitulée : Enigme en façon de prophetie (voyez l’édition publiée par M. Prosper Blanchemain dans la Bibliothèque elzévirienne, t. II, p. 202). Les deux premiers vers et les dix derniers, qui ne se trouvent pas dans l’Enigme de Saind-Gelays, appartiennent seuls à Rabelais.
L. 17 : Feiour. Faute d’impression, lisez : ſeiour.
Page 210, l. 3 : Reſte en apres ces accidens parfaictz. Les dix vers de Rabelais qui commencent ici sont un peu différents dans les premières éditions jusqu’à Dolet inclusivement :
Reſte en apres que yceulx trop obligez.
Penez, laſſez, trauaillez, affligez,
Par le ſainct vueil de leternel ſeigneur
De ces travaulx ſoient refaictz en bon heur :
La verra lon par certaine ſcience
Le bien & fruict qui ſort de patience :
Car eſt qui plus de peine aura ſouffert
Au parauant, du lot pour lors offert
Plus recepura. O que eſt à reuerer
Cil qui pourra en fin perſeuerer.
L. 25 : Merlin le prophete. C’est désigner Melin de Sainct-Gelays d’autant plus clairement que, dans la prononciation populaire du XVI siècle, Merlin s’adoucissait et se prononçait à peu près Mellin.
L. 28 : Deſcription du ieu de Paulme. Cette explication générale et toutes les explications particulières qui la suivent sont ainsi imprimées en manchettes dans les Œuvres de Sainct-Gelays :