‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 59 sur 409 · Gargantua · 57

Gargantua · 57

oute leur vie eſtoit employee non par loix, ſtatuz ou reigles, mais ſelon leur vouloir & franc arbitre. Se leuoient du lict quand bon leur ſembloit : beuuoient, mangeoient, trauailloient, dormoient quand le deſir leur venoit. Nul ne les eſueilloit, nul ne les parforceoit ny à boyre, ny à manger, ny à faire choſe aultre quelconques. Ainſi l’auoit eſtably Gargantua. En leur reigle n’eſtoit que ceſte clauſe. Fay ce que vouldras. Par ce que gens liberes, bien nez, bien inſtruictz, conuerſans en compaignies honneſtes, ont par nature vn inſtinct, & aguillon, qui touſiours les poulſe à faictz vertueux & retire de vice, lequel ilz nommoient honneur. Iceulx quand par vile ſubiection & contraincte ſont deprimez & aſſeruiz, detournent la noble affection, par laquelle à vertuz franchement tendoient, à depoſer & enfraindre ce ioug de ſeruitude. Car nous entreprenons touſiours choſes defendues & conuoitons ce que nous eſt denié.

Par ceſte liberté entrerent en louable emulation de faire tous ce que à vn ſeul voyaient plaire. Si quelq’vn ou quelcune diſoit beuuons, tous buuoient. Si diſoit iouons, tous iouoient. Si diſoit allons à l’eſbat es champs, tous y alloient. Si c’eſtoit pour voller ou chaſſer, les dames, montees ſus belles hacquenees auecques leurs palefroy gourrier, ſus le poing, mignonement enguantelé, portoient chaſcune ou vn Eſparuier, ou vn Laneret, ou vn Eſmerillon : les hommes portoient les aultres oyſeaulx.

Tant noblement eſtoient apprins qu’il n’eſtoit entre eulx celluy ne celle qui ne ſceuſt lire, eſcripre, chanter, iouer d’inſtrumens harmonieux, parler de cinq & ſix langaiges, & en iceulx compoſer tant en carme, que en oraiſon ſolue.

Iamais ne feurent veuz cheualiers tant preux, tant gualans, tant dextres à pied & à cheual, plus vers, mieulx remuans, mieulx manians tous baſtons, que là eſtoient. Iamais ne feurent veues dames tant propres, tant mignonnes, moins faſcheuſes, plus doctes à la main, à l’agueille, à tout acte muliebre honneſte & libere, que là eſtoient.

Par ceſte raiſon, quand le temps venu eſtoit que aulcun d’icelle abbaye, ou à la requeſte de ſes parens, ou pour aultres cauſes, vouluſt iſſir hors, auecques ſoy il emmenoit vne des dames, celle laquelle l’auroit prins pour ſon deuot, & eſtoient enſemble mariez. Et ſi bien auoient veſcu à Theleme en deuotion & amytié, encores mieulx la continuoient ilz en mariaige, d’autant ſe entreaymoient ilz à la fin de leurs iours comme le premier de leurs nopces. Ie ne veulx oublier vous deſcripre vn enigme qui fut trouué aux fondemens de l’abbaye, en vne grande lame de bronze. Tel eſtoit comme s’enſuyt.

Pour passer doucement la vie
Avec mes petits revenus.
Ici je fonde une abbaye,
Et je la consacre à Bacchus…
Afin qu’aucun frère n’en sorte,
Et fasse sans peine ses vœux.
Il sera gravé sur la porte :
Ici l’on fait ce que l’on veut.