‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 60 sur 409 · Gargantua · 58

Gargantua · 58

Pavvres humains qui bon heur attendez,
Leuez vos cueurs, & mes dictz entendez.
S’il eſt permis de croyre fermement
Que par les corps qui ſont au firmament,
Humain eſprit de ſoy puiſſe aduenir
A prononcer les choſes à venir :
Ou, ſi l’on peut par diuine puiſſance
Du ſort futur auoir la congnoiſſance,
Tant que l’on iuge en aſſeuré diſcours
Des ans loingtains la deſtinee & cours,
Ie fois ſçauoir à qui le veult entendre,
Que ceſt hyuer prochain, ſans plus attendre,
Voyre plus toſt, en ce lieu ou nous ſommes
Il ſortira vne maniere d’hommes,
Las du repoz, & faſchez du ſeiour,
Qui franchement iront, & de plein iour,
Subourner gens de toutes qualitez
A different & partialitez.
Et qui vouldra les croyre & eſcouter
(Quoy qu’il en doibue aduenir & couſter),
Ilz feront mettre en debatz apparentz
Amys entre eulx & les proches parents :
Le filz hardy ne craindra l’impropere
De ſe bender contre ſon propre pere,

Meſmes les grandz de noble lieu ſailliz
De leurs ſubiectz ſe verront aſſailliz,
Et le debuoir d’honneur & reuerence
Perdra pour lors tout ordre & difference,
Car ilz diront que chaſcun à ſon tour
Doibt aller hault, & puis faire retour,
Et ſur ce poinct aura tant de meſlees,
Tant de diſcordz, venues, & allees,
Que nulle hiſtoyre, ou ſont les grands merueilles
A faict recit d’eſmotions pareilles.
Lors ſe verra maint homme de valeur,
Par l’eſguillon de ieuneſſe & chaleur
Et croire trop ce feruent appetit,
Mourir en fleur, & viure bien petit :
Et ne pourra nul laiſſer ceſt ouurage,
Si vne fois il y met le couraige,
Qu’il n’ayt emply par noiſes & debatz
Le ciel de bruit & la terre de pas.
Alors auront non moindre authorité
Hommes ſans foy, que gens de verité :
Car tous ſuyuront la creance & eſtude
De l’ignorante & ſotte multitude.
Dont le plus lourd ſera receu pour iuge.
O dommaigeable & penible deluge,
Deluge (dy ie) & à bonne raiſon,
Car ce trauail ne perdra ſa ſaiſon
Ny n’en ſera deliuree la terre :
Iuſques à tant qu’il en ſorte à grand erre
Soubdaines eaux, dont les plus attrempez
En combatant ſeront pris & trempez,
Et à bon droict : car leur Cueur adonné
A ce combat, n’aura point perdonné
Meſme aux troppeaux des innocentes beſtes,
Que de leurs nerfz, & boyaulx deshonneſtes
Il ne ſoit faict, non aux Dieux ſacrifice,
Mais aux mortelz ordinaire ſeruice.

Or maintenant ie vous laiſſe penſer
Comment le tout ſe pourra diſpenſer,
Et quel repoz en noiſe ſi profonde
Aura le corps de la machine ronde.
Les plus heureux, qui plus d’elle tiendront,
Moins de la perdre & gaſter s’abſtiendront,
Et taſcheront en plus d’vne maniere
A l’aſſeruir & rendre priſonniere,
En tel endroict que la pauure deffaicte
N’aura recours que à celluy qui l’a faicte :
Et, pour le pis de ſon triſte accident,
Le clair Soleil, ains que eſtre en occident,
Lairra eſpandre obſcurité ſur elle,
Plus que d’eclipſe, ou de nuict naturelle :
Dont en vn coup perdra ſa liberté,
Et du hault ciel la faueur & clarté,
Ou pour le moins demeurera deſerte.
Mais elle, auant ceſte ruyne & perte,
Aura longtemps monſtré ſenſiblement
Vn violent & ſi grand tremblement,
Que lors Ethna ne feuſt tant agitee,
Quand ſur vn filz de Titan fut iectee ;
Et plus ſoubdain ne doibt eſtre eſtimé
Le mouuement que feit Inarimé
Quand Tiphœus ſi fort ſe deſpita,
Que dens la mer les montz precipita.
Ainſi ſera en peu d’heure rengee
A triſte eſtat, & ſi ſouuent changee,
Que meſme ceulx qui tenue l’auront
Aulx ſuruenans occuper la lairront.
Lors ſera pres le temps bon & propice
De mettre fin à ce long exercice :
Car les grans eaulx dont oyez deuiſer
Feront chaſcun la retraicte aduiſer.
Et toutesfoys, deuant le partement,
On pourra veoir en l’air apertement

L’aſpre chaleur d’vne grand flamme eſpriſe,
Pour mettre à fin les eaulx & l’entrepriſe.
Reſte, en apres ces accidens parfaictz
Que les eſleuz ioyeuſement refaictz
Soient de tous biens, & de manne celeſte,
Et d’abondant par recompenſe honeſte
Enrichiz ſoient. Les aultres en la fin
Soient denuez. C’eſt la raiſon, affin
Que ce trauail en tel poinct terminé,
Vn chaſcun ayt ſon ſort predeſtiné.
Tel feut l’accord. O qu’eſt à reuerer
Cil qui en fin pourra perſeuerer.

La lecture de ceſtuy monument paracheuee, Gargantua ſouſpira profondement, & diſt es aſſiſtans.

Ce n’eſt de maintenant que les gens reduictz à la creance Euangelicque ſont perſecutez. Mais bien heureux eſt celluy qui ne ſera ſcandalizé & qui touſiours tendra au but, au blanc que Dieu par ſon cher Filz nous a prefix, ſans par ſes affections charnelles eſtre diſtraict ny diuerty. Le Moyne diſt. Que penſez vous, en voſtre entendement, eſtre par ceſt enigme deſigné & ſignifié ? Quoy ? diſt Gargantua, le decours & maintien de verité diuine. Par ſainct Goderan (diſt le Moyne) Telle n’eſt mon expoſition. Le ſtille eſt de Merlin le prophete. Donnez y allegories & intelligences tant graues que vouldrez. Et y rauaſſez, vous & tout le monde, ainſy que vouldrez : de ma part, ie n’y penſe aultre ſens enclous qu’vne deſcription du Ieu de Paulme ſoubz obſcures parolles. Les ſuborneurs de gens ſont les faiſeurs de parties, qui ſont ordinairement amys. Et apres les deux chaſſes faictes, ſont hors le ieu celluy qui y eſtoyt & l’aultre y entre. On croyt le premier qui dict ſi l’eſteuf eſt ſus ou ſoubs la chorde. Les eaulx ſont les ſueurs : les chordes des raquettes ſont faictes de boyaux de moutons ou de cheures. La machine ronde eſt la pelote ou l’eſteuf. Apres le ieu on ſe refraiſchit deuant vn clair feu & change l’on de chemiſe. Et voluntiers bancquete l’on, mais plus ioyeuſement ceulx qui ont guaingné. Et grand chere.

Imprimé a Lyon par Frãcoys Juste.

Reſte en apres que yceulx trop obligez.
Penez, laſſez, trauaillez, affligez,

Par le ſainct vueil de leternel ſeigneur
De ces travaulx ſoient refaictz en bon heur :
La verra lon par certaine ſcience
Le bien & fruict qui ſort de patience :
Car eſt qui plus de peine aura ſouffert
Au parauant, du lot pour lors offert
Plus recepura. O que eſt à reuerer
Cil qui pourra en fin perſeuerer.